‹ Les Aliénations De Terres Et La Colonisation Libre Agricole En Nouvelle-CalédonieChapitre 24 sur 26 · LA QUESTION DU BÉTAIL · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU BÉTAIL

Les premières concessions accordées en Nouvelle-Calédonie portent sur des étendues de terrains considérables. Les bénéficiaires de ces aliénations ne peuvent songer à exploiter d’une facon purement agricole les milliers d'hectares dont se composent leurs propriétés : pour cela, les capitaux nécessaires et la main-d'œuvre indispensable leur font totalement défaut. D'autre part, l'exemple de PAustralie où les « squatters » pratiquent en grand et avec succès l'élève du bétail, est pour engager dans cette voie les colons calédoniens, d'autant plus que la nature du sol de l’île semble se prêter à l'entretien de nombreux troupeaux.

Au reste, au début de l'occupation, l'Administration locale s'efforce de provoquer l'élevage. Le règlement du 10 avril 1855 oblige les concessionnaires de terres domaniales à parquer au moins une tête de bétail par hectare; l'arrêté du 1° juillet 1857 ramène cette condition à une tête par 5 hectares ou à un mouton par hectare; l’arrêté du 1° octobre 1859 répète ces clauses. Tous ces textes accordent des droits de pâture sur le Domaine. Enfin, les contrats particuliers, tels que celui passé avec M. C. Cheval en 1861, par exemple, renferment presque toujours des dispositions concernant l'introduction sur la propriété d’un certain nombre de bêtes à cornes. Cet ensemble de causes ne tarde pas à produire des résultats : en 1850, mille têtes de bétail sont importées d'Australie, vingt ans plus

tard, la Nouvelle-Calédonie cesse d’être à ce sujet tributaire de la possession anglaise.

C’est surtout dans les belles plaines de la côte ouest que s’établissent les grands éleveurs. En 1880, la nouvelle société de Gomen, qui, par suite d’un contrat en date du 27 décembre, occupe 26.000 hectares de terres au lieu des 24.000 dont disposait la première compagnie, se livre surtout. à l'élevage, et bientôt 10.000 têtes de bétail environ paissent sur ses excellents pâturages. Le nombre des troupeaux, déjà considérable à cette époque, ne cesse dans la suite de croître. On se tourne de plus en plus vers l’élève du bétail, et, jusqu’au grand mouvement actuel et tout récent qui porte les colons vers la culture du café, on peut dire que l'élevage des bœufs est la seule œuvre agricole importante qui ait été faite en Nouvelle- Calédonie. Et cela secomprend. Les avantages qu'il offre sont en effet séduisants : un troupeau se décuple en dix ans; les frais de garde sont presque nuis, car le bétail esten liberté; chaque tête exige 4 hectares : or les pâturages valent en location 1 fr. 50 cent. par an; un bœuf coûte donc annuellement 6 fr. et, au bout de quatre ans, après une dépense de 24 fr., il peut être envoyé à la boucherie. De plus, il n’y a pas à préparer de fourrage pour l'hiver; les troupeaux paissent toute l’année en liberté et passent la nuit en plein air; on en fait seulement le rassemblement et le recensement chaque année. Il était difficile de trouver un genre de culture qui fût aussi immédiatement avantageux à la Nouvelle-Calédonie.

Malheureusement, les pâturages surmenés s’appauvrirent et, n'étant de la part des éleveurs l’objet d'aucun soin, furent envahis par de mauvaises herbes qui menaçaient de les détruire, et il advint que les bœufs mal nourris perdirent sans cesse de leur valeur. « Les troupeaux, dit à ce sujet M. Gallet, dans une Notice publiée en 1884, qui se vendaient, il y a cinq ans, 250 à 300 fr. la tête, ne valent plus maintenant que 80 à 00 fr.; aussi quelques éleveurs commencent-ils à arrêter la production en castrant les génisses. L'élevage donne encore des bénéfices sérieux, grâce au contrat de fourniture passé par

l'Administration de la colonie. Le kilogramme de viande lui est livré à 1 fr. 19; les particuliers le payent de ofr. 8o à 1 fr. 50 suivant les localités. Un bœuf de quatre ans donne en moyenne 300 kilogrammes de viande; la peau est vendue 15 à 20 fr. — Jusqu’à ce jour, l'élevage des bœufs a été pratiqué en grand, sans soin et au hasard par des gens qui, pour la plupart, n'avaient aucune connaissance de cette industrie. A peine s’est-on préoccupé de la question des races. Bien des troupeaux dégénèrent par la faute des propriétaires qui ne changent pas à temps les taureaux... les génisses ne sont pas séparées, aussi n'est-il pas rare d’en voir vêler à l’âge de quinze à dix-huit mois. Ce qu'ont demandé ces éleveurs qui, en général, ne résident pas sur leur station, c’est beaucoup de têtes. Aucune tentative d'amélioration de pâturage n’a été faite, on s'est toujours contenté de l’herbe qui pousse naturellement et qui ne constitue qu’une nourriture assez maigre. »

Citons encore quelques passages typiques d’un rapport écrit vers la même époque : « Si dans la brousse on visite une station de bétail de n'importe quel stockman, on trouve une mauvaise paillotte ou case en niaouli habitée par un libéré et deux Canaques, deux ou trois maigres chevaux de selle, et quelques fruits. Pas de culture, pas même de jardin, rien... Quant aux animaux de race bovine, on les voit de loin ressemblant à de grands lévriers efflanqués (sur la côte ouest surtout). Ils sont maigres et ne donnent que de la mauvaise viande. Il ne pourrait en être autrement avec le mode d’élevage calédonien. On met un troupeau sur un terrain non entouré de barrière, et on lui dit, comme dans l'Évangile : Croissez et multipliez! Il ne recoit pas d’autres soins... Telle est la situation actuelle, fort inquiétante pour l'avenir. Et cependant : Tout aux éleveurs! semble avoir été un mot d'ordre pour les divers gouvernements qui se sont succédés en Nouvelle-Calédonie. À eux les faveurs, à eux les contrats, à eux les terres, jusqu’à des 20.000 hectares et plus. En attendant, nous nourrissons nos chevaux avec de la luzerne venant

d'Australie...; nous ne conservons que du beurre venant

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d'Australie, et des pommes de terre et de la graine de la Nouvelle-Zélande. Veux-t-on se procurer un peu de lait, presque toujours étendu d’eau, il faut le payer 1 franc le litre. Enfin, il faut être vraiment riche pour manger des légumes frais. »

La colonie courait à sa ruine. Le Ministère de la Guerre, heureusement, entendit ses plaintes et, à l’instigation de cette administration, MM. Ch. Prévet et C'° vinrent créer à Gomen- Ouâco une grande usine pour la fabrication des conserves de viandes. Cette usine modèle comprit toutes les fabrications accessoires : bouillons, langues, tripes, pâtés, suifs, savons, | phosphates, etc... Le prix du bétail se releva ainsi peu à peu, et l'élevage redevint une des sources principales de richesse de la colonie. Actuellement, l’usine pour compléter sa fabrication est encore obligée d’avoir recours au bétail australien, mais on peut entrevoir le jour où les troupeaux calédoniens, mieux soignés, mieux parqués, composés de bêtes d’un plus gros poids, sufhiront à l’approvisionnement de l’usine.

« Mieux parqués, » venons-nous d’écrire. L’une des grandes questions soulevées par l’élève du bétail, tel qu'il se pratique encore aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, est en effet celle des barrières destinées à protéger les cultures, tant des Européens que des indigènes, contre les incursions des troupeaux. A différentes reprises, on a cherché quelle solution pratique pouvait être donnée à cette question.

Il convient de remarquer tout d’abord que les premiers Australiens qui ont implanté l'élevage du bétail en Nouvelle- Calédonie se sont bien gardés d'introduire en même temps les réserves que l’Administration australienne imposait à l’industrie pastorale : défense formelle d'amener du bétail dans un terrain non entouré, et division des troupeaux. En Australie, des agents du gouvernement appelés Znspectors of stock, ont parmi leurs attributions la charge de veiller à la construction des barrières et à leur entretien. Cela dit, passons en revue les mesures prises à ce sujet par l'Administration calédonienne. ;

Le règlement du 10 avril 1855 dit que le concessionnaire

doit, dans le délai de cinq ans « avoir défriché la moitié de son terrain ou en avoir enclos un quart ». D’après l'arrêté du 1® octobre 1850, le colon est tenu, dans le délai de dix-huit mois, « d’avoir défriché le vingtième de sa concession ou d’en avoir entouré la même partie d’une clôture en bon état, suffisante pour arrêter les bestiaux ». Par la suite, les textes régissant l'aliénation des terres sont muets quant à cette obligation qui, il faut le remarquer, n’est pas absolue, mais bien à option, dans les arrêtés que nous venons de citer. L’insurrection de 1878, que quelques bons esprits attribuent en partie aux dégâts commis par le bétail sur les cultures indigènes, détermine chez l'Administration locale le désir de mettre fin au vagabondage des troupeaux, et, dans certains actes d’aliénation passés en 1870, elle insère une clause imposant aux concessionnaires l'obligation de clore leurs terrains, sous peine de résiliation de plein droit de la concession. Peu après, l’arrêté du 11 mai 1880, dans son article 24, croit devoir rendre la clôture obligatoire, sous peine de dépossession et retour au Domaine des terrains non entourés. Ces dispositions ne furent que très rarement appliquées, et seulement lorsque des complications étaient à craindre avec des cultivateurs ou avec des tribus canaques. M. l’Inspecteur en chef, Le Clos, à la suite d’une tournée faite en 1884, appelle l'attention du Département sur cette situation et s’exprime en ces termes : « Après avoir épuisé les pâturages concédés.… les troupeaux devenus trop considérables se sont répandus, grâce à la tolérance de l'Administration, sur les terres restant au Domaine et les ont épuisées de même... Aujourd’hui, le bétail répandu en grand nombre dans le pays, ne trouvant plus à se nourrir dans la brousse, brise au besoin les clôtures et pénètre, surtout la nuit, dans les jardins et les champs cultivés, les saccage et les détruit. Cette situation est du reste connue de l'Administration, et j'en ai informé le nouveau Gouverneur dans une note que je lui ai remise au retour de ma tournée. Mais l'Administration ne m'a pas paru empressée, si non à se préoccuper, du moins à parler de ce sujet. » Dans une dépêche

du 13 juin 1885, le Département, ému de ces faits, invite le Gouverneur « à prendre des mesures énergiques, pour remédier à cet état de choses qui fut l’une des causes de la dernière insurrection ».

En 1886, le chef du service du Domaine de l’État en Nouvelle-Calédonie, M. Carcopino-Tusoli, émet lavis que les concessionnaires, qui ne se conforment pas à l'obligation de clôture, doivent être dépossédés. Le Gouverneur et le Directeur de l'Intérieur pensent au contraire que si, en 1870, au. moment où la colonie sortait de l'insurrection, il avait paru indispensable de prendre toutes les mesures nécessaires afin d'éviter de nouveaux troubles, et de donner une arme à l’Administration pour protéger les indigènes et les agriculteurs, 1l n’entrait pas dans ses vues de s’interposer entre deux propriétaires limitrophes, s'ils ne désiraient pas établir de clôtures entre leurs propriétés respectives. Dans une lettre du 1° septembre 1886 adressée au Département, le Gouverneur ajoute à ces considérations que la clôture complète de toutes les propriétés, si elle était exigée, serait la ruine d’un grand nombre d’éleveurs en raison des dépenses qu'occasionne l’installation des barrières, et il propose d’apporter certains tempéraments à l’application de la clause insérée dans les contrats de concession en vertu de l’arrêté de 1880, et de laisser le droit au Gouverneur, selon les circonstances, de prescrire la dépossession des propriétaires qui ne sont pas en règle, ou de fermer les yeux sur l’inexécution de l'obligation qui leur est imposée.

Dans une longue dépêche ministérielle du 18 mai 1887, M. de la Porte fait tout d’abord remarquer au Gouverneur que ce mode de procéder serait des plus irréguliers. et prêterait à des interprétations fâcheuses : « Le colon dépossédé pourra toujours dire que la mesure qui le frappe et à laquelle son voisin échappe est arbitraire et injuste, et l'Administration se trouvera dans la nécessité d’expliquer, non seulement les motifs qui l’ont poussée à déposséder les uns, mais encore les causes qui lui semblent de nature à justifier le maintien

des autres dans leur concession, bien qu’ils n'aient pas rempli les obligations de leur contrat. » Il déclare ensuite qu’il ne lui paraît pas possible de modifier les termes de l’article 24 de l’arrêté du 11 mai 1880; mais qu'’ilest, au contraire, d'avis d'appliquer, dans toutes ses conséquences, la clause des contrats relative à la clôture des pâturages dans lesquels se trouve le bétail à l’état de liberté. « Le concessionnaire ne peut se plaindre de l'obligation qui lui serait imposée, dit M. de la Porte, puisque c’est simplement l'exécution du contrat qu’il a accepté avec tous ses avantages et toutes ses charges. La clôture des pâturages peut d’ailleurs être artificielle ou naturelle : on peut, comme en France, créer des haies vives qui sont des barrières plus solides que celles faites en bois de niaoulis, et protéger ces haïes par de larges fossés. Pour ces motifs, je vous prie de prendre les mesures nécessaires pour l'application stricte de l’article 24... » Il pourra être néanmoins, sous réserve d’en rendre compte au Département, accordé des délais, qui ne devront pas dépasser un an, aux propriétaires qui voudront substituer aux barrières fixes la haie vive ou naturelle. Enfin, on pourra admettre des exceptions en faveur des éleveurs, qui justifieront par un acte écrit, qu’ils se seront mis d’accord avec les éleveurs voisins pour ne pas établir de clôture entre leurs propriétés respectives. Mais il reste bien entendu, que l'obligation de clore les pâturages affectés à l’élève du bétail pourratoujours être poursuivie, non seulement par l'Administration, mais encore sur la demande du colon mitoyen.

Ces mesures restèrent pour ainsi dire sans effet, leur application rigoureuse était d’ailleurs à peu près impossible, et les troupeaux continuèrent d’errer à travers la brousse. Certains d’entre eux sont devenus réellement sauvages, ils foncent sur les gens qui viennent les troubler dans les forêts où 1ls se cachent, et brisent les barrières si on veut les enfermer. En 1892, la forêt Français, à l'embouchure de la Poya, les fourrés qui bordent cette rivière, la forêt de Beaupré, les bois des rives de la Moindah sont autant de repaires pour des trou-

peaux composés en grande partie de taureaux sauvages; la situation est peut-être encore pire dans les forêts de Bontana; entre la station d'Ouaté et la vallée de Pouembout. A propos de ces troupeaux, une personne à laquelle aucune des questions calédoniennes n’est étrangère, nous a raconté un fait assez curieux et que nous demandons la permission de rapporter. Dans la vallée de Poya, un colon possédait en 1892 une soixantaine de vaches, enfermées dans un enclos solide. Elles se promenaient le long des barrières, et les taureaux du voisinage rôdaient bientôt autour de l'enceinte. On laissait alors une ouverture libre, et si un taureau plus hardi que les autres pénétrait dans l’enclos, on refermait aussitôt l'ouverture, on poussait l’animal dans un endroit ad hoc où on le terrassait. On le castrait ensuite, et après l’avoir soigneusement engraissé, on le vendait! A l’aide de ses soixante vaches, le colon, dont il s’agit, vendait ainsi par an quatrevingts bœufs environ.

Ce bétail sauvage constitue actuellement un véritable danger pour les forêts de la colonie dans lesquelles il dévore toutes les jeunes pousses. Heureusement, comme nous venons de le dire, ces troupeaux n’ont presque pas de femelles. Il n’est donc pas à craindre qu’ils augmentent beaucoup en nombre; mais ils sont répartis dans des endroits que la Nouvelle-Calédonie doit se réserver pour l’avenir, afin d’en disposer en faveur de la véritable colonisation agricole. Il n’y aurait qu'une facon de se débarrasser de ce bétail, ce serait de lui faire une chasse acharnée, de le poursuivre dans ses retraites, dans les montagnes où il se cache, et de l’abattre à coups de fusil. Ce système a d’ailleurs été proposé et d’une manière assez ingénieuse.

Il s'agirait de le mettre en pratique.

Citons enfin quelques chiffres qui donnent une idée exacte de l’importance de l'élevage en Nouvelle-Calédonie et de son rapide développement.

En 1850, mille têtes de bétail sont importées d'Australie. En 1883, le nombre des bœufs est de 87,923 qui se répartissent

nn se ainsi : 10.600 dans le 1°° arrondissement ; 20.500 dans le 2°; M 20 0091dans 183%; 10283 dans le 4%; 8,147 dans le 5*°. En 1800, la race bovine atteint 102.178 têtes, dont 20,000 appartiennent à un seul éleveur, M. Brun.

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