L'ASSISTANCE ACTUELLE DES ALIÉNÉS AU POINT DE VUE MATÉRIEL
$ [. — Francais
L'assistance des aliénés français est faile d'une façon déplorable. Il semble que Jamais encore on ait abordé franchement ce problème et qu'on n'ait eu recours qu'à des solutions de fortune, assez boîteuses, comme on va le voir.
En principe, le Gouvernement Tunisien ne veut pas d'ahénés francais : il a cherché à S'en débarrasser sur les asiles les plus proches, En vertu d'une convention passée Je 20 août 1899 entre le Gouvernement Tunisien el l'asile Saint-Pierre, de Marseille, les sujets français, alleints d'aliénation mentale, sont transférés dans cet asile. Par cette convention, l'asile réserve 10 Hits pour la somme annuelle de 8.000 francs.
Comme ce nombre était notoirement insuffisant, il a été porté à 13 et la subvention à 10.000 francs (19 novembre 1908).
I fallait cependant mettre quelque part les ahénés, en k Bo
nie attendant leur transfert, qui souvent tarde beaucoup ; des places ne sont que rarement vacantes, et le gouvernement se trouvait fort embarrassé des quelques aliénés qui lui restaient sur les bras.
Ce fut la raison de la construction, dans l'enceinte de l'Hôpital Civil Français, du pavillon dit « des ahénés ».
Ce bâtiment, contemporain de la fondation de l'hôpital (1898), est la tare de cet établissement.
Aucune notion médicale ne semble avoir inspiré cette construction, digne des temps moyenageux. Sous un ciel mondé de lumière, dans un enclos rempli de verdure, il semble qu'on ait fait exprès de construire la plus triste et la plus sombre des geôles. Derrière une lourde porte à heurtoir, une petite cour carrée, de cinq mètres de côté, au macadam brûlant, encadrée de hauts murs, est le seul espace où lès malheureux reclus viennent respirer hors de leurs cellules. Cette cour se prolonge d'un diverticule voûté qui sert de rélectoire aux pensionnaires. De chaque côté sont les bâtiments : à droite, une salle commune de 6 à 8 lits ; à gauche, 4 cellules sombres, ouvrant sur un couloir commun : derrière chaque cellule, une cour étroite, de 2 mètres de largeur sur 4 de profondeur, bordée d'énormes murs, dont la hauteur empêche le soleil de pénétrer dans ces oubliettes ; le sol est chnenté, avec des bouches grillées : c'est là que rôdent, souvent nus, les malheureux fauves humains qu'y jette une administralion ignorante de leurs besoins.
Et c'est là tout le bâtiment réservé aux aliénés ; on a pourtant prévu des latrines, dont la chaîne de la chasse d'eau sert quelquefois aux tentatives de suicide des mé-
lancoliques : il y a bien une baignoire avec une chau-
= dière, mais ul faut six heures et un chauffeur spécial pour préparer un bain. Un ménage d'infirmiers a consenti à partager la vie et à assurer la surveillance de ces prisonniers. On ne sait ce qu'il faut louer le plus de leur dévouement ou de leur résignation.
On excuserait encore certaines ignorances au point de vue médical ; les architectes pouvaient ne pas savoir que les fous sont des malades, que l’alitement, l'hydrothérapie et les promenades constituent la base de leur traitement ; mais 1] y a eu dans cette construction des fautes vraiment énormes aux yeux du plus élémentaire bon sens.
Faut-il l'écrire ? On n'a pas prévu la séparalion des sexes ! Aussi a-t-on pu voir le spectacle d'une épileptique vicieuse cherchant à réveiller de ses lèvres les ardeurs d'un dément sénile, un vieux débris de la galanterie tunisienne taquinant un mélancolique, un Jeune et vigoureux israélite, atteint de manie subaiguë, offrant ses offices de « protecteur » à une malheureuse persécutée : la jalou$ie a provoqué des rixes entre hommes et des batailles de dames.
La Providence a bien voulu, jusqu'à présent, ne pas envoyer dans ce phalanstère « l'enfant du muracle » mais on doit tout prévoir el nous comprenons qu'un médecin, visitant ce service, ait pu s'étonner qu'il n'y eût pas une maternité annexée à cet intéressant pavillon.
Cette étrange facon de concevoir la psychothérapie n'est pas seulement regrettable au point de vue moral ; elle est un très mauvais calcul au point de vue du rendement assistance.
Des 12 lits que contient ce service, plusieurs restent
fatalement inutilisés ; à chaque entrée nouvelle de malade, il faut s'ingénier à trouver des combinaisons de lits. Comme il n'y a qu'une salle commune de 8 lits, et une série de # cellules, et comme il faut bien, malgré tout, ne pas faire dormir côte à côte des gens de sexe différent, il faut attribuer la salle commune tantôt aux hommes, tantôt aux femmes, suivant que le nombre des malades est plus grand ou qu'il y a plus d'agités dans l'un des deux sexes. Au total, il reste toujours un certain nombre de lits inoccupés et inutilisables.
Ce service est donc notoirement insuffisant, au point de vue numérique, et l’on a dû souvent refuser des malades, malgré qu'il n'y eût que 7 ou 8 occupants pour 12 Lits.
Fout est donc à condamner dans cette installation acluelle des ahénés à l'Hôpital Français : le service v est numériquement très insuffisant : les malades y sont soumis à un régime pénitentiaire odieux et archaïque : aucune tentative de traitement médical ne saurait v être faite, el les malheureux délhrants aigus, qui v entrent, sont Hivrés à eux-mêmes où soumis au regrettable voisinage de chroniques où d'incurables peu fait pour réta- Blir l'équilibre de leurs facultés.
Aussi a-l-on pu voir des scènes lamentables de parents venant supplier qu'on leur rende les leurs, préférant tout pour eux à ce bagne honteux. Le D’ Porot a dû lormellement interdire les visites de la famille dans l'intérieur du pavillon : les malades, quand leur état le permel, sont amenés au dehors, sous la conduite de l'infirnier, dans les jardins de l'hôpital.
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Chaque fois que la tranquillité relative d'un aliéné Je permet, le D° Porot s'efforce de le placer et de le garder dans une salle de médecine générale : ou bien, dès qu'un malade, frappé de confusion mentale, s'éveille de son sommeil psychologique, chaque fois qu'un maniaque commence à S'apaiser où qu'un mélancolique ne donne plus trop d'inquiétude pour sa vie, il l'évacue sur ses salles de médecine générale, pour y achever une guérison qui resterait bien incertaine dans un tel milieu.
À côté des aigus, qui peuvent sortir après quelques semaines, quelques mois, il y a dans ce service un lot de malheureux, d'incurables voués à la chronicité qui constituent un fonds de service bien rarement renouvelé : des épileptiques, des gâteux séniles, quelques paranoïaques y restent des mois, parfois des années, attendant qu'un décès, signalé de Marseille, leur permette d'entrer dans leur véritable place : l'asile.
C'est alors l'évacuation sur Marseille, triste voyage opéré dans des conditions désastreuses. Des protestalions sincères et indignées se sont élevées contre ce rapatriement des aliénés coloniaux. Régis, de Ribier, Sie mon, ont raconté, récemment encore (D, les étapes et Tes incidents de cette lugubre marche à l'asile. Gérente (2), puis Gervais (3), ont donné sur le transfert des aliénés d'Algérie en France, des détails vraiment lamentable.
Les conditions ne sont pas meilleures pour la Régence
de Tunis : les malades sont installés à bord, dans un
(4) Congrès de Dijon, 1908.
2) L'assistance des aliénés en Algérie (Alger 1893). }
(3) Thèse de Lyon, 1907.
bi.
méchant réduit, près des machines, où l'on est très souvent obligé de les attacher ou de les camisoler. On devine l'influence exaspérante que peut avoir sur son excitation ce voyage, sur une mer souvent agitée, dans un réduit sans air. Et ce n'est pas à des infirmiers, comme à Alger, que l'on confie le sort de ces malades : c'est à des agents de la sûreté !
Le capitaine étant souverain maître à son bord, il faut en passer par ses volontés, accepter les locaux qu'il met à la disposition du gouvernement. Alors que tout est prêt, que les malades sont arrivés à bord sous escorte, il lui est encore loisible de les refuser, s'il le veut ; c'est ce qui s'est produit encore l’année dernière à Tunis, le 8 juillet 1908. Deux malades femmes, escortées d'agents de la sûreté, se présentaient à bord d'un bateau de la Compagnie Transatlantique pour partir à midi : le commandant refusa de les embarquer, alléguant le manque de place : elles durent réintégrer le pavillon de l'hôpital et ne purent être embarquées que quatorze jours plus tard.
On voit tout ce qu'a de défectueux — et disons-le aussi — de dispendieux, un pareil système, qui nécessite la mobilisation et le déplacement de tout un personnel d'agents, sans préjudice des faux départs.
Encore, si à ce prix l'aliéné pouvait espérer trouver: une ambiance et un milieu favorables ! Mais n'est-il pas imprudent pour leur santé de déclimater ainsi des sujets venus, le plus souvent, déjà depuis de longues années en Tunisie, faits à son climat et deshabitués du climat européen, N'est-il pas inhumain aussi d'emmener ces
malheureux loin d'une famille, qu'ils sont venus fonder
à grand’ peine en terre africaine, de les priver à tout jamais de la visite des parents et des amis, du sourire de leurs enfants, dé la tendre affection d'une épouse fidèle dans le malheur ? S'il reste une faible chance d'améliorer leur imfortune, c'est par l'influence bienfaisante de quelques visites, c'est par l'exploitation de ce qui peut rester en eux de sentiments affectifs : c'est une cruauté que de leur arracher ce dernier espoir.
Dans l'intérieur de la Tunisie, la situation est encore pire. Rien, absolument rien n'existe pour les aliénés, ‘et, quand le malheur veut qu'un cas d’aliénation se produise dans un des centres du pays, les autorités locales sont dans le plus grand désarroi. Ce sont alors des télégrammes pressants au Gouvernement Tunisien, à la Résidence Générale, réclamant des instructions. Le plus souvent, c'est l'ordre d'expédier sur Tunis le malheureux, qui arrive, après un voyage pénible, parfois de plusieurs jours, sur terre ou par mer, sous bonne escorté, sans papiers, sans aucun des renseignements médicaux élémentaires, qui sont nécessaires pour établir un diagnostic. En allendant son départ, le sujet est généralement maintenu dans des locaux disciplinaires, à la garde de la police. À son arrivée à Tunis, s'il n'y a pas de place vacante au pavillon de l'Hôpital Français, c'est
l'attente au poste de Permanence (1).
(4) C'est la triste aventure qui arriva cette année à un pauvre ouvrier mécanicien, envoyé de Rochefort au port de Sfax, pour des travaux de construction maritime. Victime d'un conflit entre la capitainerie du Port et la maison qui avait envoyé l'ouvrier, personne