‹ Les Aliénés en TunisieChapitre 16 sur 39 · II. — AUTRES EUROPÉENS · texte numérisé non relu

II. — AUTRES EUROPÉENS

Les Italiens, atteints d’aliénation mentale, sont hospitalisés à l'Hôpital Colonial Halien.Quand leur état l'exige l'internement, ils sont dirigés sur les manicomes italiens. Il en est de même pour les autres Européens. Les Mallais qui, le plus souvent, viennent, quand leur état est aigu, au pavillon spécial de l'Hôpital Civil Français, sont dirigés, sT c'est nécessaire, par les soins du consulat britannique, sur l'île de Malte, qui possède un établissement pour aliénés.

La même chose se fait pour les aliénés des autres nalions qui possèdent un représentant auprès de la Régence.

$S III. — Musurmaxs

Nous avons vu ce qu'était la situation des ahénés arabes il v a quelques années. Les bâtiments ont changé,

ne voulant le payer, ce malheureux, sans ressources et chassé de son hôtel, fut pris, l'alcoolisme aidant, d'un accès d'agitation pour lequel on le mit à lhôpital militaire de Sfax. Le médecin ne voulut pas le garder et lévacua sur Tunis ; le pauvre ouvrier, inanitié, fut mis à fond de cale d'un bateau faisant le service de Sfax à Tunis et resta deux jours en mer. L'ordre fut donné par le Gouvernement Tunisien de recevoir au Pavillon des aliénés ce proscrit. Mais il n'y avait pas de place à ce moment ; on dut le garder quarante-huit heures encore à la Permanence de Tunis et, quand enfin on put l’hospiltaliser, on s'apercut que èet homme, couvert d'ecchymoses, était très calme et très lucide et qu'il demandait pourquoi on lui avait infligé pendant huit jours loutes ces vicissitudes. Mis en salle commune de médecine, on le restaura ; un dossier sommaire, qu'il fallut plusieurs jours pour obtenir, montra que cet homme avait eu un acces de délire alcoolique, très passager, peut-être une simple IMECSSE

nor mais le même système pénitentiaire persiste aujourd'hui; seules, les chaînes ont disparu.

Actuellement, les femmes musulmanes aliénées sont hospitalisées à la Tékia, qui est un asile de vieillards. Cet établissement a été reconstruit et réorganisé. Tel qu'il existe, 1l est ouvert depuis le 24 mars 1906.

La Tékia est située sur un des grands boulevards extérieurs, au haut de la ville arabe. Le D' Bouhageb, médecim de l'établissement, a bien voulu nous faire visiter les aliénées. Nous le remercions de son obligeance.

On pénètre dans une grande cour intérieure, un « pa- Ho », comme il en existe dans toutes les maisons arabes. Sur les quatre façades, il Y a des salles symétriques dans lesquelles sont logés des vieillards : les lits sont propres, bien rangés. On descend un escalier et on arrive dans un bâtiment, qui est en contre-bas par rapport aux salles des hommes, c'est la Tékia des femmes : vieillards et aliénées sont mélangées. I v à une vingtaine de folles.

Voici encore une cour intérieure avec des arbres au milieu : une des salles, qui occupe un des côtés de la cour, est divisée en deux parties : en avant, une sorte de chambre commune où se trouvent, couchées sur des nattes, quelques femmes tranquilles : le fond de Ta salle forme six cellules de deux mètres de largeur environ sur trois mètres de longueur. Les cloisons, très minces, qui séparent les cellules, sont incomplètes et n'arrivent pas jusqu'au plafond. Le sol est formé de carreaux qui sont propres, bien entretenus. Les murs de la salle et des cellules sont blanchis à la chaux, ce qui contribue à donner une clarté gaie dans ce quartier d'alhiénées. Les por-

les des différentes cellules sont toutes pareilles et don-

se

nent l'apparence de portes de prisons ou plutôt de cages: elles sont formées de solides barreaux de fer, une énorme serrure peut maintenir la porte fermée. Dans chaque cellule il y a un lit bas, en bois ; par-dessus, une paillasse, des draps et une couverture. À terre, des vases et une gargoulette pour l'eau.

Pas d'agitées dans cette partie-là. Voici une démente sénile, à côté une délirante mystique, qui passe son temps à fabriquer des colliers avec des débris d'os, qu'elle cherche partout, et dont elle se sert d'amulettes. Plus loin, une femme énorme, très calme : on lui parle, elle se met à débiter un flot de paroles : elle se plaint de la nourriture, de toutes sortes de choses et continue à causer bien après que nous nous sommes éloignés de la porte de sa cellule. Dans le fond, c'est une maniaque qui se plie dans un linge d'une couleur verte éclatante : elle est considérée comme une sainte : personne, ni les malades, n1 le personnel indigène ne veut y toucher : tous la respectent et le D' Bouhageb nous raconte qu'ayant ordonné un jour de lui enlever ses ustensiles, cuiller, fourchette, pour éviter qu'elle se fasse du mal, 1l se heurta à un refus formel de la part des infirmiers.

Et, dans le couloir des cellules, encore des malades, les unes debout, d'autres accroupies. Une vieille négresse, aux cheveux déjà blanchis, rit et vient en sautillant nous embrasser les mains : c'est une ancienne domeslique de Sadock-Bey, depuis longtemps enfermée et qui à connu jadis à l’ancienne Tékia les fers et les chaînes. Là, sur une natle, c'est une toute jeune femme, à la Tékia depuis cinq ou six mois : sa famille l'y a fait en-

lrer parce que, depuis quelque temps, nous dit-on, elle

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D — « courrait » après les zouaves en ville. Elle rit en ce moment et rien ne ferait cesser ses éclats de rire et ses mouvements agités.

Quittant ce local et passant auprès d'une grande salle où sont de vieilles femmes, nous arrivons à une chambre identique à la première, mais plus sombre. Il y a cinq cellules seulement ; mais, là encore, les portes sont pareillement barrées de fer et cadenassées et dans une des cellules du milieu, au fond, voici, à vingt centimètres du sol, trois chaînons rivés dans la muraille : c'est le reste des anciennes chaînes, qui ont été supprimées, depuis quelque temps. Là aussi, les murs sont blanchis à Ja chaux et le sol dallé.

La première cellule, à droite, est ouverte, et une vieille femme, méchante, nous dit-on, à certains moments, est occupée à laver le sol de sa cellule. Les deux suivantes sont vides : les pensionnaires, non dangereuses, errent dans la cour. La quatrième est occupée par une femme qui se cache à notre approche : elle se plie dans la couverture de son lit, dont elle s'est complètement enveloppée. De la cinquième cellule partent des imprécations et des cris. Une femme est accroupie sur son lit, regardant fixement le mur. Sur une corde elle a soigneusement étendu du linge, qu'elle a proprement lavé auparavant. Cette malade présente des alternatives d’agitation et de

tranquillité. En ce moment, elle invective un être imaginaire, regardant obstinément le coin de la cellule opposé à la porte. Par instants, elle tape dans ses mains, montre le mur avec ses doigts et brusquement fait des gestes obscènes, accompagnés de rires.

En avant des cellules, deux ou trois femmes sont cou-

chées : une jeune idiole, gâteuse, est étendue sur une nalte : elle attire le pan du burnous du gardien qui nous accompagne, l'embrasse et tente de le déchirer.

Nous sortons de là et tout près voici les latrines, propres, bien tenues ; à côté, un appareil à douches, mais le D' Bouhageb, qui l'a fait installer, nous apprend qu'on a supprimé l'eau pour raison d'économie. Et cependant, nous dit-il, les malades venaient spontanément et avec plaisir à la douche.

D'une facon générale, l'établissement est en bon ordre : les malades sont propres, les locaux bien entretenus, mais, c'est l'assistance cellulaire avec la camisole de force quand il v a des malades furieuses.

Le D' Bouhageb se plaint du personnel indigène, dont il est très difficile d'obtenir certaines choses : tous considèrent les aliénées, non comme des malades, mais com-

me des possédées qu'il faut respecter et vénérer.

Les aliénés hommes sont logés dans un local en contrebas, que l'on peut voir d'un des jardins de la Tékia. \ais les deux locaux ne communiquent pas. Les hommes sont dans la partie de l’ancienne Tékia des femmes, qui n'a pas été démolie. Pour v aller, il faut descendre un peu le boulevard et on v arrive par la rue Bir-el-Hadjar : c'est au numéro 22. On pénètre dans une cour intéreure. Fout ie a Fair misérable, les dalles du sol sont usées, un mur à été démoli et les pierres sont à nu, non recouvertes de chaux. On respire une odeur bizarre, indélinissable, mélange d'émanations d'antiseptiques et de relent des galeux.

Au nulieu de la cour, un arbre : autour de cet arbre un

y pe banc circulaire, sur lequel sont assis quelques-uns des pensionnaires. Voici un homme jeune, c'est un fumeur de chira, que sa passion dangereuse a conduit ici.

En face, une salle commune, sombre, mal éclairée, quelques nattles à terre avec des couvertures sombres : on loge là les infirmiers et les malades tranquilles, non dangereux. À droite de cette salle, il y a un grand mur de quatre à cinq mètres de haut : il est adossé à la Tékia, dont on aperçoit les jardins au-dessus. Deux malades sont étendus sur des natles au pied de ce mur. Les deux autres façades sur la cour sont formées par des cellules. En face de la salle commune, à droite en entrant, il y en a quatre. Les portes sont en fer, à peine un petit guichet grillagé donne-t-11 un peu d'air et de Jour dans les cellules qui ne sont pas éclairées autrement. Elles sont plus ou moins larges : il n'v a aucune symétrie, les murs ne sont pas parallèles. Les cellules les plus étroites ont un metre environ, les plus larges deux mètres : elles oni deux mètres cinquante de hauteur sur trois mètres de longueur. Elles sont blanchies à la chaux, mais ce n'est plus la blancheur éclatante el presque gaie de Ta Tékia des femmes : on a limpression d'un cachot, sombre et humide. Comme mobilier, une nalie el une couverture.

Dans la première cellule que nous ouvrons, complèlement caché par la nalle qu'il a repliée sur fui, un Arabe jeune est à peu près nu, plié dans un burnous déchiré et mouillé : il a une véritable figure de dégénéré, [vient de la prison. Il reste toujours dans la même position, accroupi et gàteux. Les autres cellules sont ouvertes, leurs pensionnaires sont dans la cour : en voici un, sur le seuil de sa demeure, roulé dans un burnous qui fut blanc ‘1 a

des hallucinations et livre des combats à la Divinité !

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La quatrième façade montre encore des cellules ; il y en a cinq, guère plus grandes, un peu plus larges cependant et recevant un peu de jour par le fond : elles donnent sur la rue, sont moins sombres et paraissent moins humides que les autres. Il y a les mêmes portes de fer. Deux de ces cellules ont deux pensionnaires. Dans une, encore un malade plié dans sa natte et qui refuse énergiquement de nous montrer sa figure. Son voisin est interné depuis longtemps ; il a connu les chaînes de Sadiki : il paraît très tranquille pour le moment et garde un mutisme absolu. Un autre se lève, vient au-devant de nous et, tout en riant et débitant des formules de poliesse, il nous saisit les mains, nous les masse, faisant craquer nos articulations, se croyant encore au hammam où il était autrefois garcon. Cet homme est resté longtemps en liberté, bien que déjà malade : il arrêtait les passants devant la Kasbah, allait les saluer et leur embrasser les mains. Voici encore un homme jeune, qui vient du 4° régiment de tirailleurs : il a été réformé après une période d'observation dans un hôpital militaire.

Après la dernière cellule de cette façade, il y a des latrines et un réduit où sont entassés des sacs d’hypochlorite de chaux dont l'odeur âcre emplit l'établissement.

Il y à ainsi une vingtaine de pensionnaires, à la garde de deux infirmiers. Souvent des batailles éclatent entre les malades : les voisins de cet asile, situé en plein quartier arabe, se plaignent continuellement du vacarme et des cris qui en sortent.

Le D' Bouhageb nous explique que les malades entrent ici sur décision des cadis. La plupart du temps ils sont

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amenés et laissés là sans renseignements. Les familles parfois les redemandent : on les leur donne quand elles s'engagent à prendre la responsabilité des actes de leurs malades.

Beaucoup parmi eux, la plupart même, sont des intoxiqués par le kif ou la chira : 1l v a peu d'alcooliques et jamais, Ou presque Jamais, de paralytiques généraux. Beaucoup ont des vésanies avec délire mystique. L'esprit religieux du Musulman le poursuit jusque dans sa folie.

La visite des ahénés arabes hospitalisés est fimie. Leur sort n'est certes pas meilleur que celui des Européens, mais combien encore est-il préférable à celui des aliénés israélites que leur famille ne peut pas ou ne veut pas garder et qui sont abandonnés aux soms de leurs corehgionnaires.

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