CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Quel que soit l'angle sous lequel on regarde la queslion de l’aliénation mentale en Tunisie, qu'on se place au point de vue de la documentation scientifique ou de l'assistance, on ne peut nier qu'elle présente un intérêt très spécial et une certaine complexité, tenant à la variété des populations qui se coudoient dans ce pays. Dans ce « carrefour » de races, les origines ethnographiques les plus diverses se rencontrent : les civilisations les plus opposées se donnent hbre cours : toutes les religions y ont des adeptes, des plus modérés aux plus fanatiques : les codes, les mœurs, les Justices, les philosophies les plus disparates inspirent et régentent des cerveaux différemment conformés, créant des complexions mentales, des psychologies et des systèmes de morale profondément différents, suivant les sujets. Avec sa conformation psychologique spéciale, chaque race apporte aussi les tares, les prédispositions et les réactions qui hu sont propres, d'où résultent des aspects très multiples de la psychologie pathologique.
Il y aurait matière à un très Intéressant chapitre de pathologie mentale comparée en ce pays, où l'on a grand’ peine déjà à trouver un étalon psychologique normal.
Mais, ce chapitre ne saurait être écrit à l'heure ac-
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Lee tuelle : il suppose un long stage et une longue observation des indigènes, juifs ou musulmans, et des nombreux Européens qui vivent en Tunisie ; il suppose surtout la possibilité matérielle de les voir el de les confronter, en quelque sorte, dans le cadre spécial de l'hôpital ou de l'asile. Or, rien n'exisle encore à ce point de vue. Personne encore,en Tunisie,ne s'est occupé des aliénés d'une facon systématique ; personne, il faut le dire, n'en a eu les moyens, comme nous le verrons au chapitre suivant. C'est du reste une faute de l'assistance actuelle en ce pays : elle est trop morcelée : les établissements hospitaliers, dans leur création ou leur développement, s'inspirent plus des questions de costume ou de cuisine que de l'intérêt scientifique vrai, qui voudrait des ensembles et des comparaisons.
Les aliénés sont à peu près ignorés en Tumisie, aussi bien par la loi que par l'assistance : chaque race assiste les siens suivant ses moyens el surtout suivant la conceplion qu'elle se fait du fou. Vénéré, enchaîné, ou hospilalisé, le fou, en ce pays, est soumis à lous les régimes.
Sans vouloir prétendre à une étude spéciale de l’aliénalion mentale en Tunisie, nous nous permettrons cependant, comme prélude, de donner quelques indicalions sur la fréquence, les causes et les formes de la folie, suivant les races qui peuplent la Tunisie, en même temps que sur la conception que chaque race se fait de l'aliéné.
Nous étudierons successivement la question chez le Musulman, l'Israélite et l'Européen (1).
(4) I nous paraît intéressant d'indiquer quelques chiffres concernant la population de la Régence par catégories de races. 19 En Tunisie on évalue généralement la population totale à envi-
ÏJ. — MusuLrmans
A. — Conceplion de l'aliénalion mentale
chez les Musulmans.
Les Musulmans sont essentiellement religieux : ils sont unis, plus encore que par des diens de races ou de pays, par des attaches religieuses. Pour le Musulman, la religion Joue le plus grand rôle : c'est elle qui règle les actes, qui fait la morale, qui dicte la loi civile ou criminelle ! Le Coran, résumé de tous les dogmes religieux
et moraux, est le « Livre » des Musulmans, le code d'où
ron 1.800.000 habitants, ce qui correspond à quatre départements francais. La population de la Tunisie se décompose de la facon suivante :
MUSHmANS Eee. .60. ce 01,000-000:
ISTaeteS Ce. 0 ce ee 50,000 ÉPAATAI SES: LE . 30.000 MENT EE CE Nes 70.000 MAT Le ace RADARS 42.000 CPE MIE rene note ; 3.000
20 A Tunis, il y a de 470 à 180.000 habitants, au recensement de 1906 :
Musulmans ...... RTS pe .: 100.000 Israélites tunisiens ......... sx 40.000 HranCs 7. Tone 9.000 AMEN era ed M NE à 12.000 MAMAN ee rames Pen ee : 5 000 TEEN ee ere rt AE ; 500 Levantins, Syriens, divers...., 1.000
Mais ces chiffres sont très approximatifs, car il est facile de comprendre que les opérations de recensement sont très délicates en ce qui concerne les indigènes et susceptibles de grosses erreurs.
découlent toutes leurs obligations individuelles et sociales.
Le Coran à naturellement fait mention des aliénés. « Ia fait du fou, dit Guyot, un être sacré que l'on respecte, que l'on garde chez soi, bien loin de songer à l'envoyer dans les hôpitaux. » L'aliéné, pour le Musulman, est un être qui a été frappé par le doigt de Dieu : c'est un possédé et « d’ailleurs, dit Doutié, toutes les maladies sont considérées comme des possessions ». Plus encore : « Pendant leur vie, les fous, les imbéciles, les idiots, les pouilleux, les hommes immondes, couverts de plaies, de haillons et de saletés, sont considérés comme saints et amis de Dieu ! Que de saints de la sorte on rencontre dans les rues de Tunis ! » (Benattar, L'Esprit libéral du Coran.)
L'aliéné inspire le respect, la crainte : le Musulman, superstitieux à l'excès, a peur de l’aliéné. C'est un être qu'il faut ménager, dont il faut s'attirer la protection c'est le matan, où imdividu qui a le « mauvais œil » c'est le mejnoun, où l'endiablé, le possédé (Bertholon). Le croyant qui repousserait un être inspiré par le Djinn, ou mauvais esprit, s'atirerait le châtiment de la divinité. Du reste, celte conception de l'aliénation mentale est-elle pas celle que l’on trouve chez tous les peuples, qui sont encore à leur enfance ?
L'alhiéné jouit donc de toutes sortes de faveurs : on le nourrit, on le couche, et dans les grands centres, cerlains individus exploitent la crédulité de leurs coreligionnaires, et vivent d'aumônes, en simulant la folie.
« Dans tout l'Orient, la folie est généralement regardée
comme une maladie sacrée, envoyée aux hommes par
ot
la divinité ou par quelque bon ou mauvais génie. Comme les Turcs, les Arabes sont indulgents pour les aliénés tranquilles : ils les cachent dans le sein de leur famille, les entourent de soins et de respect, et souvent même d'un espèce de culle : ce n'est que dans le cas de folie furieuse que l'on songe aux moyens de répression. » (D° Furnari, Annales médico-psycholog., 1846, cité par Kocher.)
Les idées arabes sur l’aliénation mentale ont peu changé depuis celle époque. Les aliénés tranquilles sont laissés en liberté, vivent d'aumônes et, à Tunis, plusieurs vont Hbrement, entourés du respect de leurs coreligionnaires. IIS ont même eu les honneurs de l'illustrahon (1).
Nous avons pu voir plusieurs fois, sur une des places publiques les plus fréquentées de la ville arabe, à deux pas de l'Hôpital Français, une vieille démente, à peine vêtue, gesticulant avec un grand bâton dans les mains elle débitait un flot de paroles, appelait les passants el leur faisait des gestes provocants et obscènes. À plusieurs reprises, la presse a réclamé linternement de celte
femme arabe, mais toujours sans succès.
(1) Une carte postale, pas très ancienne, montre un de ces déments qui circulait, couvert de nombreuses chemises et dans un état de saleté repoussante : chaque fois qu'on lui donnait une chemise, il la metlail par-dessus les autres sans Jamais en changer. Le Dr Lemanski nous a raconté qu'il avait souvent vu les commercants arabes faire entrer ce malade dans leurs boutiques, lui offrir le café, pour conjurer le mauvais esprit et attirer la bienveillance divine sur leur commerce, À la mort de cet individu, il y eut, le jour de ses funérailles, de véritables bagarres : tous se précipilaient, sur le convoi, pour arracher un lambeau de chemises, en guise de porte-
bonheur !
Les Arabes vont plus loin encore dans cette voie de tolérance et de respect. « Le Musulman, être jaloux par excellence, ne proteste en aucune façon, s'il plaît à quelque fou d'avoir des rapports avec une de ses femmes ou une de ses filles. Il existe à leur bénéfice une véritable prostitution d'un caractère religieux. Les femmes, dit Dilhan (Ethnographie des Tunisiens), qui ont subi l'outrage d’un fou, s'en glorifient comme d'une faveur providentielle. Des personnes dignes de foi m'ont confirmé celte observation. Un Français m'a dit avoir assisté à une scène de ce genre,dans une rue du quartier indigène de Tunis. Un autre a été témoin de semblable fait à Houvit-Souk, principal village de Djeron. Le fou accomplissait l'acte sexuel sur la place publique. Les indigènes faisaient cercle autour et, tournant le dos, essayaient, en écartant leurs vêtements flottants, de cacher ce qui se passait (Bertholon). »
Dès 1843, Moreau, de Tours, rapportait qu'en Orient les femmes se livrent aux aliénés « avec une pieuse effronterie ». Kocher, dans sa thèse, parle dans le même sens : 1l cite le passage de Dilhan : « À Soussa, on respecte les fous au point que le viol même leur est permis. » EL dans les Annales algériennes, de Pélissier de Reynaud, il est fait mention des « saints de la canaille » qui sont respectés, déchargés de toute obligation : « On m'en à cité un qui, à Tunis, accolait les femmes en pleine rue. Les passants le recouvraient respectueusement de leur burnous, pendant l'accomplissement de cet acte édifiant. »
« EL S'il est méritoire, dit Bertholon, pour une femme mariée arabe où pour une fille, de satisfaire la lubricité
A d'un fou, même en publie, rappelons que c'est un crime pour une prostituée de vendre ses faveurs à un infidèle. »
Nous pourrions multiplier le nombre des exemples de ces alénés ainsi laissés en liberté et à qui tout est permis. Parfois, ils deviennent brusquement dangereux et sont capables de commettre des crimes. En compulsant le Bullelin médical de l'Algérie, nous avons pu lire plusieurs observations, dues au D' Rouby, d’aliénés arabes libres et criminels.
Quant aux aliénés dangereux, le Musulman les garde chez lui et n'aime pas qu'on en parle : il les cache. Le D' Guégan nous à dit avoir vu, quand il était en garnison à Sousse, des aliénés gardés dans leur famille. Appelé chez des Arabes, pour d'autres malades, il a vu, par surprise, de malheureux ahénés qui étaient enchainés dans une pièce de la maison, auprès de reliques ou de choses sacrées. IS étaient complètement nus et solidement attachés. Ces malades furieux jouissent d'un grand renom de sainteté el l'on vient demander, par leur intermédiaire, des faveurs à Allah : notamment, les femmes stériles viennent les embrasser, se mettre sous leur protection pour avoir des enfants ! Le D' Guégan en à vu trois à Sousse. À Tunis, il y en aurait aussi : mais, 1l est trés difficile de se documenter, on fait le silence autour de ces malades el rien n'est mystérieux et fermé comime la maison arabe.
Telest Paliéné pour le Musulman. « Quand il mourra, simple paralyiique général (?) qui eût été en Europe caalogué dans les stalistiques des asiles d'aliénés, on lu élèvera une koubba et sa sépulture deviendra un heu de
pèlerinage (Boigey). »