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aucune conclusion catégorique, Jeanson, l'incendiaire, le meurtrier dé son condisciple Jouatte, doit être placé dans la catégorie de ces malheureux êtres instinctifs, impulsifs, voués d’une manière fatale aux influences héréditaires de mauvaise nature, et destinés, par l’action intercurrente des moindres causes occasionnelles physiques ou morales, à accomplir, à des époques périodiques de leur existence, les actes les plus déplorables, et cela, d’une manière instantanée, subite, irrésistible, qui confond notre raison.
Les experts de Jeanson ont beaucoup appuyé, et avee infiniment de raison, sur les influences fatales de l'hérédité. Ils m'ont fait l’honneur de me citer longuement, parce que cette étude, pleine de mystère s, ilest vrai, mais pleine aussi de vérités lumineuses, fruit des observations de beaucoup de médecins éminents, à été l’objet constant de mes recherches.
On a objecté que, dans la famille de Jeanson, il y avait bien plus d'individus ayant succombé aux abus des boissons ébrieuses qu’à dés affections mentales proprement dites. Mais, le fait füt-il vrai (et il ést loin de l'être, ainsi que nous allons en fournir la preuve dans un instant), qu’il n'infirmerait en rien la loi pathologique en vertu de laquelle les transformations les plus étranges se font remarquer dans la descendance d'individus alcoolisés, aliénés ou simplement névropathiques.
En effet, les maladies nerveuses des ascendants se transmettent rarement sous une forme similaire. Le descendant d’un ivrogne, ou l'individu conçu dans les conditions d’ébriété dés parents, n’est pas nécessairement un ivrogne, mais bien plus souvent un épileptique,
un idiot, un imbécile, ou un être voué aux plus mauvaises tendances
morales, aux plus funestes penchants instinctifs. La loi est telle que, lorsque rien n’a été fait pour empêcher ou modifier cette transmission funeste, l’hérédité se manifeste sous une forme plus accentuée, plus progressive, et se fait remarquer par des phénomènes morbides de l’ordre physique et moral que l’on n'observait pas chez les ascendants, au moins au même degré.
Sous le rapport des anomalies de l’ordre physique, en observe les vicieuses conformations de la tête et les conséquences des convulsions dans le jeune âge. Les individus prédisposés se signalent d'avance par leur impressionnabilité nerveuse et par l'influence
FALRET, Aliénés et Asiles d’aliénés, 20
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qu’exercent sur eux les maladies intercurrentes. Ils délirent avec la plus grande facilité et restent souvent abaissés dans leurs fonctions intellectuelles.
Sous le rapport des anomalies et perversions de l’ordre intellectuel et moral, elles sont tellement nombreuses, que je ne pourrais les signaler toutes dans un cadre aussi restreint que celui que je me ‘suis tracé. Qu'il me suffise de résumer en peu de lignes les réflexions que j'ai déjà disséminées dans le cours de ce travail.
On remarque de bonne heure, chez les malheureux candidats à Ia folie, les dispositions les plus déraisonnables. Les facultés instinctives prédominent chez eux sur les facultés d’un ordre supérieur. Si quelques-uns se distinguent, dans leur jeune âge, par des dispositions remarquables, celles-ci sont bien souvent obscurcies, plus tard, par la violente intervention des phénomènes pathologiques successifs et progressifs du système nerveux, qui en font des êtres bizarres, excentriques, irritables au dernier chef, toujours inquiets, agités, mobiles et donnant de telles preuves d’excentricités intellectuelles et de perversions morales, que le vulgaire ignorant le juge très sainement, et cela, en dehors des données de la science, en disant qu'ils n’agissent pas comme les autres hommes, que ce sont là des originaux, des excentriques, des espèces de fous.
Ce qu'il y a de plus terrible dans cette situation, c’est la tendance périodique, qui existe chez ces individus, à accomplir des actes de mauvaise nature qui les a fait désigner sous les noms d'impulsifs, d'instinctifs. Les livres des médecine, les annales judiciaires fourmillent de faits qui seraient la honte de l'espèce humaine s'ils n'étaient la conséquence de la maladie.
Nous avons eu bien des fois l’occasion de démontrer, devant les tribunaux, la provenance pathologique de ees actes, nous l'avons fait avec d'autant plus de sécurité, que nous avons des règles sûres pour distinguer le crime commis dans l’état passionnel et le crime dans l'état de folie. Entre la passion et la folie, il y a tout un abime. La, passion est un état de l’âme où les déterminations sont, jusqu'à un certain point, dictées par le choix libre et volontaire de l'individu. Dans la folie il y a maladie, fatalité, et conséquemment absence de: liberté. w | Li |
: En 1834, dans cette même ville de Metz, j'étais consulté par un
de mes anciens camarades du lycée de cette ville pour son fils unique qui, jusqu’à l’âge de quatorze ans, donna les plus grandes espérances, el primait par son intelligence tous les enfants de sa classe. À cette époque, il eut une légère fièvre typhoide ; mais ce malheureux enfant avait une grand'mère excentrique et une mère aliénée. Il était tellement prédisposé qu'il s'arrêta tout à coup dans l'évolution de ses facultés intellectuelles et affectives. Il resta comme idiotisé, et dans un moment de fureur impulsive, il tenta un jour de tuer le père pour lequel il avait eu autrefois tant d’affection.
C'est là un exemple, entre mille de ces impulsions morbides qui font le juste désespoir des familles et qui se terminent souvent aussi par la comparution, devant les assises, d'individus que nous regardons comme des véritables aliénés, non que je veuille dire par là que les mauvaises dispositions des etant soient toujours fatalement transmissibles. IL peut arriver, en effet, que la bonne santé d'un des conjoints fasse antagonisme aux conditions morbides de l’autre conjoint, et qu’en définitive la race, loin de déchoir, tende à remonter vers un type meilleur. Je me crois obligé de faire cette digression médicale, car il est à craindre que tout ce que nous avons dit sur les conséquences de l’hérédité morbide ne soit de nature à attrister et à inquiéter plusieurs personnes.
Malheureusement pour Jeanson, les conséquences de l’hérédité ont pesé sur lui et sur ses frères et sœurs d’une manière trop funeste, pour que l’on puisse espérer, pour ces malheureux descendants de parents qui ont été affligés de tares de toutes sortes, de remonter vers un type supérieur. Parmi ces tares, l'ivrognerie joue un grand rôle, et, si l'on veut savoir ce que je pense des infiuences. funestes que l’ivrognerie exerce sur les individus nés dans ces circonstances fatales, que l’on me permette de citer un passage de mon Trailé des dégénérescences (1). à
À cette époque, en 1856, je ne connaissais certes pas Jeanson ; j'avais déjà fait, dans l'ouvrage que je viens de citer, l'historique des tendances que lon observe chez les malheureux descendants des individus voués à l’ivrognerie. Voici ce que je disais :
4) Morel, Traité des dégenerescences intellectuelles et morales de l'espèce humaine. Paris, 1856.
€ Il n’est aucune maladie (’alcoolisme chronique des parents) où les influences héréditaires soient aussi fatalement caractéristiques chez les enfants nés dans ces conditions. Si l’imbécilité congénitale, V'idiotie, l’épilepsie sont les termes extrêmes de la dégradation chez les descendants d'individus alcoolisés, on remarque chez un grand nombre de ceux-ci d’autres états pathologiques intermédiaires... Ces états se révèlent à l'observateur par des aberrations de l’intelligence et par des perversions tellement extraordinaires des sentiments, que l’on chercherait en vain la solution de ces faits anormaux dans l'étude exclusive de la nature humaine, déviée de son but intellectuel et moral par les passions, par la mauvaise éducation où par toute autre cause...
« En dehors des données positives que nous offre l'observation des influences héréditaires, il nous serait impossible de nous faire une juste idée de certaines monstruosités physiques et morales chez les descendants de parents voués à l’ivrognerie ou affligés de telle autre maladie nerveuse. »
Jajoutais encore, en prévision des services que cette manière d'envisager les choses pouvait rendre aux parents et aux éducateurs qui restent souvent désespérés devant les tendances irrésistibles de certains enfants, aux magistrats eux-mêmes, qui demeurent parfois indécis, en présence de la profonde immoralité et de la perversité sans nom de certains individus qu'ils ont à juger, j'ajoutais les paroles qui suivent :
e Peut-être nous sera-t-il permis, en nous plaçant au point de vue scientifique que nous indiquons, de jeter un jour nouveau sur des situations intellectuelles encore inexpliquées, et de rendre un véritable service à la médecine légale, à l'éducation et même à la morale, en fixant aux tristes victimes de l'alcoolisme des parents leur véritable place parmi les êtres dégénérés. »
Me voici donc tenu, en vertu des principes que j'ai professés toute ma vie, en vertu de l'expérience que j'ai acquise, non pas seulement d'après mes propres observations, mais grâce aux études et enseignements d'une foule d’éminents médecins, me voici donc tenu de fixer pareïllement à Jeanson la place qui lui revient parmi les êtres sur les destinées desquels ont pesé de tout leur poids des influences héréditaires de mauvaise nature.
Sa généalogie est des plus tristes. Que l'on en juge par le tableau {{ui Suit :
M. le curé de Tremblecourt qui a commencé édusdes de Jéanson, l’a connu avant la fièvre typhoïde qu il a eue à I âge de huit ans. Avant cette époque, il montrait une intelligence hors ligne. A Ia suite de cette maladie, le témoin à remarqué que ses facultés s’étaient affaiblies. Il s’est montré original, bizarre, sans faire cependant d'acte de violence. Cet état a duré deux ans environ, dit M. le curé de Tremblecourt, mais en recouvrant son intelligence, ajoute le témoin, je n'ai pas retrouvé chez lui la perspicacité de la première enfance. |
Quant au père de Jeanson, dont on connait les dispositions ébrieuses, je l’ai toujours trouvé un peu bizarre, dit le témoin. La plupart du temps il met si peu de suite dans ses idées que l’on ne peut guère converser avec lui.
La prédisposition à délirer, sous l'influence d’une maladie intercurrente, est telle, dans la descendance de Jeanson, que je crois devoir citer textuellement la déposition qui suit, de M. le curé de Tremblecourt :
« Marguerite Jeanson, sœur de l’inculpé, est morte en mil huit cent cinquante-sept d’une fièvre typhoïde qui a amené chez elle un grand délire. Je n'étais point dans ma paroisse au début de la maladie. Je ne puis donc fournir aucune indication sur les phases diverses qu'elle a parcourues ; tout ce que je puis dire, c’est que dans les derniers jours, quand je suis allé la voir, elle m'a repoussé en me montrant le poing, en me regardant avec des yeux égarés, puis quand elle m'eut reconnu, elle me fit très bon accueil.
« Quant au frère aîné, il ne paraît pas doué de beaucoup d'intelligence.
« François Jeanson, oncle, a éprouvé différentes attaques qui Int ont enlevé l'usage de ses bras et de ses jambes et paralyse la langue ; il est resté trois ou quatre ans dans cet état. Je l'ai visité souvent et j'ai pu quelquefois remarquer qu’il battait la campagne.
« Catherine Jeanson, tante paternelle, est morte des suites d’une attaque qui avait paralysé sa langue ; elle avait une telle rigidité des parties hautes du corps qu'il a fallu user de force pour lui faire desserrer les dents.
« Etienne Geoffroy. cousin issu de germain, est mort d’une aflection que je crois être le delirium tremens, et dont la cause aurait été l'abus des boissons.
« François Geoffroy, cousin, a éprouvé plusieurs attaques qui ne lui ont pas laissé la libre disposition de ses membres ; sa conversation est insipide, par suite de l’incohérence de ses idées.
« Edouard Jeanson, cousin germain de l’inculpé, a été atteint, il y a quelques années, d’une fièvre chaude; pendant les trois ou quatre semaines qu’elle a duré, Jeanson s ’échappait de la maison, courait à travers champs en se livrant à toutes sortes d’autres extra-
vagances. Depuis, il m'a paru guéri.
« François Nollet, aussi cousin germain, à deux reprises différentes, a été malade de la fièvre typhoïde, et chaque fois il s'est. échappé de la maison dans le délire, livré à des extravagances ; quand il a tenté de se suicider, il était, d’après ce que lui-même m'a dit, dans la pensée que tout le monde lui en voulait. Un procèsverbal que l’autorité locale lui avait fait pour infraction au règlement de police, l'avait convaineu que tous étaient ses ennemis et qu'il ne pouvait plus vivre; je le ramenai à des sentiments plus raisonnables ; mais sa manière d’être ordinaire me fait craindre que je ne sois pas parvenu à lui donner toute la sécurité d'esprit désirable.
François-Léopold Nollet, autre cousin germain, a été très malade aussi, et pour vous donner mon appréciation sur ce membre de la famille de l'inculpé, je n’ai qu’à vous dire qu’il y a dix-huit mois, à la messe de mariage, il s’est permis, en revenant de l’offrande, de donner du pied à sa femme et de faire des pieds de nez à l'assistance, et cela entre plusieurs autres plaisanteries excentriques. »
Messieurs les experts qui attachent, avec juste raison, une si grande importance à l’action des influences heréditaires, ont dans ‘leur rapport cité tout au long la lettre du maire de Tremblecourt à M. le procureur impérial. C'est un véritable arbre généalogique, qui résume les dépositions isolées des témoins, à propos des maladies nerveuses et autres qui ont été observées dans cette malheureuse famille. Je cite cette lettre dans son entier :
1° François Jeanson, grand-père de l'inculpé, frappé d’attaques d’aliénation mentale, décédé sans avoir recouvré ses facultés.
« 2° Claude Jeanson, père de linculpé (notamment adonné à la
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boisson), à eu une attaque il y a deux ans, et depuis il y à un grand dérangement dans les facultés d’esprit. |
« 3° François Jeanson, oncle de l’inculpé, est décédé par suite d'attaques (épilepsie).
« 4 Catherine Jeanson, tante de l’inculpé, décédée de la même maladie (épilepsie).
« D° Etienne Geoffroy, cousin issu de germain de Jeanson, décédé L
après une attaque d’apoplexie. | | HT ." « 6° François Geoffroy, cousin issu de germain, à eu aussi une attaque. Depuis, di ne jouit plus constamment de ses facultés intel- à lectuelles. : e 7° Édouard Jeanson, cousin germain, à été atteint, pendant . à “ environ quarante jours, d’aliénation mentale. CRT. « 8° François Nollet, cousin germain de l’inculpé, a été aussi. «@d s atteint d’aliénation mentale, et de temps à autre on s'aperçoit qu'il ne jouit pas de ses facultés intellectuelles ; c’est ce dernier qui a “4 tenté de se suicider.
« 9 Marguerite Jeanson, sœur de l'inculpé, a été atteinte d’aliénation à la suite d’une fièvre cérébrale. Elle est morte de cette maladie. On sait déjà que le frère aîné de Jeanson est resté très peu é intelligent à la suite d’une fièvre typhoïde. » + «à
Enfin, M. le juge de paix de Domèvre confirme non seulement tous ces détails, mais il ajoute à propos de Claude Jeanson et François « Geoffroy, père et cousin de l’inculpé, que ces deux individus ont la malheureuse habitude de s’adonner à la boisson et que l'espèce d’abrutissement dans lequel ils sont le plus souvent, est généralement attribué à leur intempérance.
Voici donc des faits plus nombreux qu'il ne peut être nécessaire d’en fournir sur les fatales prédispositions qui ont pesé sur les des- & tinées de Jeanson. Nous trouvons dans son ascendance de l’aliénation mentale proprement dite, de l’epilepsie (car c’est ainsi qu’il faut traduire le mot attaques), de lapoplexie, des tendances ébrieuses allant jusqu’au delirium tremens, des fièvres typhoïdes graves, qui ont cela de particulier qu’elles amènent du délire, de l'exaltation cérébrale. Dans quelques cas, la mort est la terminaison de cette maladie, dans la majorité des autres cas, les individus restent abaissés au point de vue intellectuel et comme idiotisés. Chez tous ‘
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et particulièrement chez l'inculpé, on remarque, outre l’abaissement 4 des facultés, des bizarreries, des excentricités, de l'incohérence périodique dansiles paroles et dans les actes. C’est 1à ce que l'on a observé chez Jeanson pendant les vacances qu’il passait chez lui, et ce que l'on a pareiïllement remarqué au séminaire. (Déposition du maire de Tremblecourt, et de MM. le supérieur et les professeurs du petit séminaire de Pont-à-Mousson.)
Je n’ai plus, avant de porter mes conclusions définitives, qu’une seule considération à émettre, à propos de l’état intellectuel de Jeanson. MM. les experts semblent faire à son intelligence une part plus grande qu'il ne lui en revient en réalité. J'ai signalé dans le cours de ce travail le résultat de mes nombreuses observations person: nelles, qui m'a porté à admettre que si, chez les descendants d’aliénés, on remarquait parfois des aptitudes exceptionnelles pour les facultés artistiques, il était bien rare que les facultés intellectuelles syllogistiques restassent à Ja même hauteur. J'ai dit à cepropos que je produirais de Jeanson des lettres bien autrement significatives, comme bizarrerie et incohérence.que la fameuse lettre: Parents dénatures.
Yoici deux spécimens de l’état habituel de ses facultés depuis sa condamnation à Nancy. Je les cite sans aucun commentaire.
1° Lettre de Jeanson à ses parents.
« Mes chers parents, sur votre désir, j'ai difficilement attendu la nécessité. D'abord, je vous demanderai pardon de tout ce qui, dans mes lettres précédentes, vous aurait causé le moindre déplaisir. Dieu seul connaît le fond de mes pensées et lui seul me comprend ; suis-je donc condamné à ne pouvoir jamais dire ce que mon esprit me force à dire, à qui que ce soit, pas même à mes parents? J’en subis déjà les conséquences ; hélas ! par pitié, non pas pour moi, mais pour vous-mêmes, très chers parents. Parce qu'aujourd'hui personne ne veut plus nous révéler sa pensée, parce qu'aujourd'hui le monde n’est plus qu’un ramas de menteurs, me faudrait-il toujours subir l'influence d’un siècle pervers ? Non, non, nous sommes déjà trop bas, élevons-nons.un peu, Sursum corda ! Est-ce donc un crime de dire ce que l'on pense? On le croirait à entendre ce forcené qui
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: rie dans une brochure maudite, en plein xIx° siècle f« L’ inter - homme est celui qui sait mieux tromper. » Quelle abomination! D'autres disent : quel progrès! Non disputatur de gustibus, chacun son goût. Mais passons. .…. Pour procéder par un ordre, je dois encore vous remercier de tout ce que j'ai, le bon Dieu ne me l'ayant # donné. Remercions d’abord, demandons ensuite, € J'ai un pantalon qui tombe en lambeaux, un paletot en drap noir que j'ai oublié de vous remettre, du linge sale, j'hésite à laver sans lessive. Quand : au rais -je maintenant le plaisir d'une seconde visite? Je souhaite, mais ji ignore. Deux fois, trois fois, quatre fois, je vous ai fait pareille question, — toujours même réponse vague, vous n'avez pas voulu me dire tout ce que vous pensez. Je vous en supplie, mes chers parents, encore une fois pardon, mais venez, venez : n'oubliez pas votre malheureux enfant. Le malheur entraîne avec lui l'idée de pitié. Venez donc. venez me voir : vox clamantis in deserto, c'est saint Jean qui crie dans le désert. Pour vous, dites comme Île fameux chamelier de Ia Mecque : « Puisque la montagne ne veut pas venir à nous, allons à elle. » Ce que je désire encore, le voici : mon Novum Testamentum, texte latin, mon grand Atlas universel pour voyager en prison, un petit Recueil de morceaux choisis par Ch. Leroy; vous le reconnaîtrez par le premier morceau de prose intitulé, autant que je me souviens : La Vérité et la Fable. Ah! si vous saviez que de douces larmes m'a fait verser le poète de Mantoue, le sensible Virgile; ce matin encore, je relisais le sixième livre de l'Énéide et je ne pouvais m ‘empêcher de pleurer, en assistant à l’entrevue d'Énée et d’Anchise aux enfers. Le premier mot que lui adresse ce malheureux père : « Enfin, te voilà, venisli tandem... vicit iler durum pietas. » Et le fils de répondre : FM |
x si
FAR nus Le Tua me, genitor, tua tristis imago = Se:
Sæpius occurrens hæc limina nr adegit. . ... de etc.
« Renversons l’ordre : Jour et nuit, votre souvenir me poursuit, et j'ai dû franchir enfin ce seuil redoutable. Comparez.
« Mes chers parents, si vous m’aimez, pardonnez et n'oubliez pas ; Dieu aura pitié de nous tous, de vous et de moi. Aujourd'hui, offrezlui généreusement un sacrifice: Taisons-nous.
« Je vous attends, je finis ma lettre, je vous embrasse et je vous” souhaite toujours joyeuse et parfaite santé.
« Votre fils, né Ho monter à... je ne sais où.
« Signé : JEANSON.
90 Lettre de Jeanson à son défenseur.
« Monsieur, déjà dix jours passés dans une quiétude parfaite et je me décide seulement à vous écrire. Vraiment, il faut l'avouer, je suis bien. ; mais ici l'on dort ou plutôt on rêve continuellement : Tout y prête, excepté la... belle nature. Hélas ! quand rencontrerons-nous des règles sans exception ?
« Allons, plus qu’un petit mois pour l'ouverture des assises du département de la Moselle. Ce serait le mardi 18 mai, si l’on en eroit les on-dit; je vous le donne, monsieur, seulement comme croyance et non comme certitude.
« Inutile de vous exhaler maintenant de sentimentales réflexions sur la destinée, le sort, la liberté, le bonheur, le malheur, la vie, la mort. Tout ce qu’on en peut dire et tout ce qu'on en dit tous les jours, n’empêche pas la machine ronde de continuer son mouvement de rotation. Se coutenter de peu, se plaire partout où.l’on se trouve, c'est, à mon avis, ou je ne m’y connais pas encore, la plus simple et la meilleure de toutes les recettes. Aristote s’en doutait déjà, je erois, il y a plus de mille ans et de mille avec. Assez. |
« Pourtant je ne veux pas terminer aujourdhui, monsieur et honorable avocat, sans vous témoigner ma vive gratitude et vous adresser mes sincères remerciements pour votre noble et constant dévouement à ma défense. | |
« Il y a quelques jours, j'ai écrit à ma famille pour lui dire que j'avais changé de garnison, pauvre malheureux que je suis! Mais pas de réponse, bien que j'en aie sollicité une, toutefois ce silence me laisse sans inquiétude. |
« Ici l’on ne peut écrire qu'après en avoir demandé et obtenu la permission. Alors vaus vous faites enfermer en cage et vous laissez le vase déborder.
« Qu’ajouterai-je? Pas grand’chose... rien ! Même pour un — (je ne sais plus quel nom on donne à ces gens qui ont rayé de leur
vocabulaire le mot liberté) Metz n’est pas Nancy, et Nancy n’est pas Metz. Mais c’est du Lapalisse tout pur, quant à la forme. Mettons le fond de côté ; au fond du tonneau la lie.
« Soyez indulgent et comptez encore sur mon griffonnage.
« J'ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très
reconnaissant serviteur.
« Signé: JEANSON. »