‹ Les aliénés et les asiles d'aliénésChapitre 14 sur 46 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Des considérations médico-légales auxquelles nous venons de nous livrer, on peut déduire les conclusions qui suivent :

Les influences héréditaires qui se traduisent chez les ascendants de Jeanson par l’aliénation mentale proprement dite, les apoplexies cérébrales, les tendances au suicide, l’ivrognerie arrivée jusqu’au delirium tremens, ont créé chez l’inculpé une prédisposition à la folie.

Cette prédisposition, dont le caractère indélébile se révèle jusque dans la vicieuse conformation de la tête , a été augmentée, activée chez Jeanson par la fièvre typhoïde qu'il a eue à l’âge de huit ans.

Avant cette époque, ainsi que l’affirment les plus respectables émoignages, il avait une intelligence nette, un sens droit, une sagacité remarquable.

Depuis, on a observé chez lui un abaissement notable des facultés intellectuelles et son caractère est devenu irritable, bizarre et fanasque ; il s’est signalé par des excentricités et par un manque de pondération dans les actes de la vie.

Les mêmes phénomènes morbides, et cela toujours en raison des nfluences créées par l’hérédité, se font remarquer chez plusieurs de ses frères et Sœurs, ainsi que chez des cousins germains.

La facilité à délirer pour la moindre cause intercurrente est

extrême dans cette famille. La sœur de Jeanson est morte dans le délire de la fièvre typhoïde. Les facultés intellectuelles d'un de ses rères sont restées altérées.

Chez plusieurs des ascendants collatéraux de Jeanson, on a >bservé des troubles profonds et multiples des facultés intellectuelles t affectives, ainsi que des bizarreries de caractère et des excentriités de toute espèce.

"OR à ’ Li

La tendance aux affections nerveuses est si accentuée dans cette malheureuse famille, les anomalies de caractère et dés sentiments s'y présentent sous des formes si diverses, que la voix publique en désigne les différents membres sous le nom des fous de Jeanson.

Pendant le cours de ses études, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de dixneuf ans, la prédisposition à la folie s’est montrée chez Jeanson par des symptômes identiques avec ceux que MM. Aubanel, Bouisson, René, Cavalier ont remarqués chez le séminariste d’Aix, en Provence, qui a pareillement attenté à la vie d’un condisciple qui lui était cher.

Dans l’un et l’autre cas, ces symptômes ont été les suivants : Bizarrerie et excentricité de caractère ainsi que le témoignent leurs professeurs et leurs condisciples, anomalies dans les idées et dans les actes, absence de pondération dans les différentes manifestations de la vie intellectuelle et affective, périodes de dépression qui leur rendent le travail difficile et souvent impossible; ces périodes alternent avec d’autres où l’on remarque l’exaltation des idées, la fièvre du travail et un redoublement dans les actes excentriques, bizarres, qui constituent la virtualité intellectuelle et la personnalité morale des individus qui subissent des influences héréditaires de mauvaise nature.

Si ces phénomènes ne constituent pas toujours la folie proprement dite, ils en sont les signes précurseurs.

Il ne faut, dans les cas de ce genre, qu’une ou plusieurs causes occasionnelles, pour que la simple prédisposition à la folie devienne une réalité fatale qui se traduit par des actes qui sont souvent instantanés, impulsifs et qui deviennent la confirmation de cette triste maladie.

Chez l'inculpé Jeanson, ces causes occasionnelles n'ont pas manqué. |

Le développement de la puberté crée d’abord chez lui des dispositions qui se manifestent par des amitiés vives, ardentes, qui sont bien, si l’on veut, un amour mal déguisé, mais qui cependant ne se traduisent pas, dans l'espèce, par des actes immoraux.

La lutte est néanmoins profonde, en raison des dédains, et parfois des sarcasmes de celui qui est l’objet de tant d'affection; elle devient bientôt inégale, par l’intercurrence d’autres sentiments, tels que le dégoût de l’état ecclésiastique et la haine, non motivée, qui surgit

chez lui contre des professeurs, qui ont été À son égard d’une indulgence extrême et qu'il ne peut s'empêcher d'estimer au fond.

D'un autre côté, le souvenir de ce qu'il a souffert dans son enfance chez ses parents, l’irritabilité sourde, profonde, continue, provoquée par ce souvenir et entretenue en outre par les reproches et les punitions que lui attire son caractère bizarre, irréductible, développent Chez lui d’autres sentiments haineux qui se traduisent par la lettre: atroce, épouvantable qu’il écrit à ses parents.

Cette lettre est comme le prologue de l'acte incendiaire. Le plan. en vertu duquel s’opère l'exécution de cet acte d’horrible vengeance est tellement absurde, tellement insensé, que MM. les docteurs: Bonnet et Bulard, qui cependant ne regardent pas Jeanson comme un aliéné, ne peuvent s'empêcher de dire que s'il y a là préméditation, il n'y a pas préméditation arrétée. Is ajoutent que l’on trouverait à peine une pareille perversité chez des criminels de: profession. Ce sont là et identiquement les mêmes actes, accomplis. sous l'influence des mêmes mobiles que l’on a remarqués chez le séminariste d'Aix et qui ont fait dire aux experts, que l’inculpé était irresponsable, et il a été regardé comme tel par ses juges. Ce dernier a aussi des aliénés dans sa famille.

Jeanson n’a pas obtenu la même faveur, ni près des premiers. experts, ni près des premiers juges. MM. les experts de Maréville concluent catégoriquement que chez l’inculpé, dont ils reconnaissent les prédispositions héréditaires sous leur forme la plus accentuée, rien ne les autorise à dire qu'il ait été aliéné, avant ou pendant l’exécution de l’acte homicide, et ils ne pensent pas qu'il le soit actuellement.

D’après tout ce que nous avons vu dans notre passage à Maréville, d’après tout ce que nous avons observé en étudiant les faits et gestes de l’inculpé depuis son enfance jusqu’aujourd’hui, il nous est impossible d’être aussi affirmatif.

Pour nous, l'incendie, le vol, l’'homicide forment un tout, un ensemble, un drame dont les péripéties diverses se lient d’une manière indissoluble.

L'acte incendiaire provoqué par une vengeance sans nom, le vol des porte-monnaies, l’espèce de fureur avec laquelle l’inculpé entrelient l'incendie en y jetant les livres et cahiers de ses camarades,

sont les avant-coureurs de cet acte final épouvantable, l’homicide du malheureux Jouatte, qui serait le comble de la perversité humaine, s'il n'était l'indice de la plus éclatante folie.

D'après son propre aveu, l'inculpé est comme grisé par la flamme, ahuri par la crainte d’être poursuivi, il saisit un rasoir, monte avec une précipitation vertigineuse au dortoir et immole son condisciple, pour ne pas laisser derrière lui, dit-il, l'ami qui lui est plus cher que tout au monde. Et puis il se recouche et sent qu’il va dormir. |

Tel est le fait dans sa triste réalité maladive, tel est le mobile que donne l'inculpé ; il ne peut en trouver d’autre. Il répond à toutes les questions qu’on lui fait, à la manière des aliénés qui ont commis des actes de ce genre et sous l'influence du même état maladif, qu’il ne comprend pas comment cela s’est fait, qu'il était poussé, entrainé d’une manière fatale..., et tout cela il l'exprime avec ce calme, cette absence de remords, qui a si péniblement impressionné les premiers témoins d’un pareil meurtre et qui est bien de nature à impressionner dans le même sens ses juges actuels.

À la demande qui peut être adressée, si Jeanson, que je regarde comme aliéné dans l'instant où il a sacrifié son condisciple Jouatte, l'est encore au moment actuel, je répondrai qu'il est dans une période de rémittence qui malheureusement n’exelut pas le retour d'actes dont on ne saurait au juste prévoir la nature et fixer la portée.

A la question catégorique de M. le président sur l'avenir intellec; tuel réservé à Jeanson, MM. les docteurs Bonnet et Bulard n'hésitent pas à répondre que maintenant ils ne seraient pas étonnés que Jeanson fût devenu fou.

Son apathie, son indifférence actuelle, l'absence chez lui de remords, quoique la conscience ne soit pas abolie, les lettres qu'il a écrites depuis et qui témoignent de la faiblesse intellectuelle du prévenu, tous ces phénomènes militent en faveur de la probabilité qu’affirment les experts.

Sous ce rapport, je partage complètement leur manière de voir et je citerai encore à ce propos les conclusions que MM. Devergie, Amb. Tardieu et Calmeil émettent au sujet de J. B..., meurtrier de sa belle-mère. Ils disent: « Si cet individu a cessé d'être aliéné presque immédiatement après le meurtre, il n’a nullement cess

pour cela d’être prédisposé ; conséquemment on doit craindre

que s’il éprouve un jour une rechute, elle ne se manifeste encore.

d'une manière subite et qu’elle n’entraîne, comme le premier accès, des conséquences fâcheuses. »

Telles sont aussi les conclusions que nous portons à propos de Jeanson, étudié, examiné, avant, pendant et après l'acte homicide pour lequel il est traduit devant les tribunaux. |

Tout nous fait espérer que MM. les jurés appelés à le juger verront plutôt chez lui un malheureux ayant agi sans discernement

qu'un de ces criminels endurcis que doit frapper la juste sévérité de la loi.

Page 1