I. Exposé analytique des faits
Théophile-François Jeanson est né à Tremblecourt (Meurthe) en 1849. Ses parents étaient cultivateurs et il a été élevé à la campagne. Dès son enfance, il s’est fait remarquer par une intelligence précoce, mais aussi par un caractère obstiné, volontaire et indomptable.
Ses parents paraissent l'avoir élevé avec sévérité, peut-être même avec dureté ; mais lui-même, se plaignant d’eux plus tard sous ce rapport, et surtout de sa mère, reconnait pourtant que les rigueurs
exercées par elle à son égard, dès sa plus tendre enfance, n'étaient que trop justifiées par la résistance opiniâtre qu'il mettait à se soumettre à sa volonté.
Jusqu'à l’âge de huit ans, toutes les personnes qui l'ont connu (et en particulier le curé et le maire de Tremblecourt) constatent que son intelligence était bien développée, qu'il apprenait avec facilité et qu'il semblait doué de nombreuses aptitudes. Lui-même déclare üe les premières années de sa vie ont été heureuses, et contrastent singulièrement, dans ses souvenirs, avec les années qui ont suivi.
A l’âge de huit ans, il fut atteint de fièvre typhoïde. Son frère et sa sœur avaient déjà été frappés de la même maladie. Celle-ci en était morte, et celui-là était resté affaibli intellectuellement.
La fièvre typhoïde de Jeanson fut accompagnée d’un délire si intense et si prolongé, que le maire de Tremblecourt affirme qu'il était en état d’aliénation mentale pendant toute sa durée. De son côté, le curé de Tremblecourt, qui l’a connu avant et après cette grave maladie, déclare que, pendant deux ans, son intelligence resta évidemment affaiblie, et qu'il ne recouvra jamais, depuis lors, la perspicacité qu'il avait manifestée auparavant. Son caractère subit, à la même époque, une altération correspondante. Tout le monde,
FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. À
399: AFFAIRE JEANSON dès lors, dans Sa famille et dans son entourage, remarqua qu'il était devenu bizarre, excentrique et original, et que sa vie était soumise: à des phases d’excitation et de dépression qui se manifestaient surtout par des dispositions alternatives au travail et à l’oisiveté! Lui-même, parlant plus tard des dispositions variables de son moral et de son intelligence, les caractérise d’un mot en les appelant ses lunes ! Cependant les changements survenus dans ses idées et dans son caractère à la suite de la fièvre typhoïde n'étaient pas encore assez prononcés pour frapper l'attention générale autrement que comme des bizarreries ou des originalités de caractère (fait noté, du reste, par tous ceux qui l'ont connu depuis son enfance). Il a pu ainsi continuer ses études, quoique d’une manière irrégulière et intermittente, sous la direction du curé de Tremblecourt, qui lui donna | pendant plusieurs années des leçons de catéchisme et de latin, et lui fit faire sa première communion,
Vers l’âge de quatorze ans, ses parents, ainsi que le curé de Tremblecourt, le destinèrent à l’état ecclésiastique, et l'engagèrent à entrer au petit séminaire de Pont-à-Mousson. Il accepta très volontiers cette proposition, Comme il le raconte plus tard dans ses écrits ; car cette carrière lui souriait alors ; il ÿ entrait avec une véritable satisfaction, tant les idées peuvent changer dans l’espace de quelques années, ajoute-t-il lui-même plus tard, à cette occasion.
Au séminaire, on constata chez lui les mêmes dispositions d'esprit et de caractère qui avaient déjà été observées dans sa famille. Ses. camarades et ses maîtres, appelés à témoigner sur son compte, Sont tous d'accord pour affirmer qu'il a toujours passé pour excentrique et original, et qu'il était très différent de lui-même selon les moments où on l'observait. Tantôt il se montrait triste, rêveur, recherchant la solitude, disposé à la paresse ; tantôt, au contraire, animé d’une ardeur peu commune pour le travail, et se relevant la nuit pour travailler seul à l'étude, contrairement à tous les règlements. On a même signalé une fois que, pour travailler la nuit, il n'avait pas craint d'allumer sa chandelle à la lampe qui brülait constamment à la chapelle.
Ses condisciples et ses maîtres l’appelaient si souvent original et excentrique, qu'il se plaignait de devenir ainsi la risée de tous. Dans l'histoire de sa vie, qu'il a écrite plus tard, on trouve à ‘cet
égard cette phrase caractéristique : « I y a bien des individus auxquels on a dit souvent : Que fu es bête, que tu es fou! mais il yena bien peu auxquels on l’ait répété aussi fréquemment qu’à moi, partout où je suis allé ! » |
Dans les premières années de son séjour au séminaire, ses professeurs et ses camarades n’ont pas remarqué d’autres faits saillants dans son langage ni dans sa conduite; du moins, il n’y en a pas de notés dans l'enquête à laquelle on a procédé depuis son
‘arrestation.
Mais peu à peu, à mesure qu'il avançait en âge et que survenait chez lui l’évolution de la puberté (laquelle coïncide ordinairement avec l’exagération des singularités natives chez les individus prédisposés à la folie), on commenca à voir surgir dans son esprit des tendances sentimentales et intellectuelles qu’il décrit très bien luimême dans les divers interrogatoires auxquels on l’a soumis, ainsi que dans les écrits où il cherche à raconter l’histoire de sa vie.
Son intelligence était très mégale selon les moments, et très irrégulièrement développée. Il éprouvait des périodes de torpeur, pendant lesquelles la conception était lente et difficile, l'intelligence peu active et comme disposée à la somnolence. Dans d’autres moments, au contraire, il manifestait une activité plus grande des facultés
“intellectuelles, une mémoire plus vive et une imagination plus ardente. Îl faisait alors, comme il le dit lui-même, une foule de projets et de châteaux en Espagne. Sa tête en fermentation passait rapidement d’une idée à une autre, sans s'arrêter à aucune, et oscillait souvent entre les pensées mystiques et les idées impies et matérialistes. Au point de vue des sentiments et des instincts, Jeanson constate qu’il naissait en lui des dispositions contradictoires qui se succédaient dans son esprit sans cause appréciable, et qui modifiaient totalement, d’un moment à l’autre, ses sentiments à l'égard de ses professeurs et de ses parents. Tantôt il appréciait avec vérité les attentions affectueuses dont l’entouraient ses maîtres, et rendait alors pleine justice à tous les professeurs du séminaire ; tantôt, au contraire, sous l'influence de la plus légère contrariété, ses dispositions changeaient du tout au tout à leur égard: il les prenait en grippe pour des motifs futiles, et il sentait naître en lui des sentiments de haine violente et de vengeance envers ces profes-
seurs, dont il appréciait pourtant le dévouement et toutes les bonnes qualités.
Il en était de même vis-à-vis de ses parents, auxquels il écrivait de temps en temps des lettres très affectueuses, et que, dans d'autres moments, il accablait de reproches sanglants ou de récriminations amères, les accusant d’avoir toujours fait son malheur, de l'avoir rudoyé dans son enfance et de vouloir le retenir de force au séminaire. Il couvait ainsi contre eux, dans son âme, des sentiments haineux et vindicatifs, et il les manifestait quelquefois dans des lettres qu'il leur faisait parvenir en cachette et dont ses parents eux-mêmes disaient en le recevant : « Ah! voilà encore notre fou ! [1 lui aura passé quelque nouvelle idée par la tête. »
Les mêmes oscillations d'idées et de sentiments qu'il manifestait vis-à-vis de ses parents et de ses professeurs se produisaient en lui sous le rapport des sentiments religieux. Tantôt il éprouvait une piété sincère, et paraissait disposé à accomplir avec ferveur ses devoirs religieux ; tantôt, au contraire, Sa sensibilité mobile était entrainée dans des directions opposées, et se laissait aller à des tendances impies et matérialistes. Il se demandait s’il existait un Dieu, et il arrivait même envers lui jusqu’au blasphème et au sacrilège, passant ainsi intérieurement d'un extrême à l’autre, pour revenir bientôt à des dispositions inverses. « J'ai toujours eu, dit-il luimême, une singulière nature! il suffisait qu'un sentiment surgit en moi pour que je me laissasse entièrement dominer par lui, sans pouvoir réagir en rien par la réflexion ou par Ja volonté. J'étais ainsi entraîné, malgré moi, par tous les vents contraires, Sans pouvoir maîtriser nimes impulsions, ni mes sentiments, ni mes idées ! » Tandis que son esprit et son cœur étaient ainsi agités alternativement dans des directions diverses, sous l'influence de la fatale prédisposition héréditaire qui pesait sur lui depuis sa naissance, Jeanson était également dominé par des sentiments érotiques d'une nature spéciale, sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure, et qui dénotaient chez lui une nature exceptionnellement impressionnable et instinctive. L'amour anormal qu'il éprouva plus tard pour son infortuné camarade Jouatte, il l’avait déjà ressenti précédemment pour un autre de ses condisciples, le nommé Éroux, neveu du curé de Tremblecourt. Les détails qu’il a donnés dans ses interrogatoires
successifs et dans ses écrits, ainsi que les dépositions d’'Éroux luimême, établissent d’une manière incontestable ce fait capital, sur lequel nous ne pouvons insister ici. C’est dans ses dispositions d’esprit et de caractère que nous retrouvons Jeanson quelques mois avant le 30 mai 4868, jour où il accomplit les deux actes terribles pour lesquels il a été traduit devant la justice.
Pendant les vacances de Pâques, qu'il passa dans sa famille, on avait déjà observé chez lui quelques faits singuliers, qui n’avaient pas alors attiré l'attention à un degré suffisant, mais qui, racontés plus tard, méritent de figurer parmi les antécédents. Nous n’en citerons qu'un seul qui nous semble caractéristique, Ayant demandé à ses parents une somme de 20 francs pour acheter un accordéon, et ceux-ci ayant refusé cette somme minime, il fut tellement impressionné par ce refus que, pour bouder ses parents, il se mit à diner seul dans sa chambre pendant toutes les vacances.
Rentré au séminaire, après les vacances de Pâques, Jeanson se montra dès lors plus obsédé et plus tourmenté que jamais par les idées et les sentiments qui l’agitaient déjà depuis longtemps. 11 concentrait le plus souvent en lui-même ce travail intérieur de sa pensée, sur lequel on ne peut avoir malheureusement que des renseignements incomplets. Soit par les dépositions de ses professeurs et de ses camarades, soit par ses propres aveux et par ses écrits, il est possible de se représenter assez exactement le trouble considérable qui existait alors dans ses idées et dans ses sentiments. Ce trouble variait sans doute d’un moment à l’autre, mais il existait toujours
à divers degrés et constitue un véritable état prodromique de l’explosion violente qui eut lieu dans la nuit du 29 au 30 mai.
D'un côté, son esprit était agité par des préoccupations philosophiques et religieuses, qui se combattaient alternativement. I] avait pris en grippe le séminaire et voulait en sortir à tout prix. Il accusait ses parents de vouloir l'y retenir malgré lui, et ses maîtres de chercher à le tourmenter de toutes les manières. De là, par moment, des sentiments de haine violente contre sa famille et contre ses maîtres, vis-à-vis desquels il nourrissait même des projets de vengeance. C’étaient en quelque sorte les premiers linéaments d'un délire de persécution qui commençait à poindre. D'un autre côté, les idées d’impiété semblaient prendre de plus en plus d’ empire sur
si t
son esprit et faisaient explosion de temps en temps, dans ses conversations et dans ses écrits. V,.
Enfin, un sentiment d'amour anormal dominait son cœur. C'était une aflection violente, intermédiaire entre l'amour platonique et Famour charnel, pour son camarade Jouatte, qui ne semblait pas répondre à ses sentiments et dont les dédains et les sarcasmes surexcitaient de plus en plus sa nature mobile et si facile à exaïter. Ces idées et ces sentiments réunis fermentaient ensemble dans sa tête et faisaient naître en lui les projets les plus extravagants et les plus monstrueux. Tantôt il cherchait à manifester publiquement des opinions matérialistes ou à commettre quelque action d'éclat pour se faire renvoyer du séminaire, comme s’il ne lui eût pas suffi d'écrire à ses parents ou d'exprimer à ses supérieurs qu'il ne se sentait pas de vocation pour l’état ecclésiastique, pour qu’on lautorisât à quitter le séminaire. D’autres fois, il songeait à insulter ses professeurs, à leur écrire des lettres injurieuses, et même à se porter envers eux à des actes violents, pour se faire chasser, ou pour assouvir les sentiments de haine qu'il avait conçus contre eux sans motifs. Il voulait se venger, disait-il, de tous les tourments qu’ils lui avaient fait subir, tout en reconnaissant, d’un autre côté, qu'ils avaient toujours été très bons et très dévoués pour lui. Dans d’autres moments, ‘c'était contre ses parents que se tournaient ses sentiments de haine ou ses projets de vengeance, ou bien encore contre ses camarades qu’il accusait d’être mal disposés pour lui. Enfin, dominé par son affection tout à fait extraordinaire pour son camarade Jouatte, il combinait des projets absurdes, soit pour s’attirer son affection, soit pour se venger de ses dédains. Ainsi, par exemple, il avait conçu le projet de voler de l'argent dans les porte-monnaie de ses camarades, pour pouvoir se procurer des friandises, dans le but de séduire son camarade Jouatte qu'il croyait surtout prenable par la gourmandise. D'un autre côté, ayant demandé de l'argent à ses parents et ceux-ci le lui ayant refusé, ce simple refus suffit pour le décider à écrire la lettre épouvantable dont le D' Morel nous a donné lecture et qui jette un jour si éclatant sur la triste situation de son esprit à cette époque.
Dans cette lettre, il traite ses parents d’éfres dénaturés ; il manifeste à la fois les sentiments de haine les plus monstrueux et une
Te « w L LA - RAPPORT 327 2 © L4 « 4 A La , LD impiété atro: côté de citations de vers latins et de paroles gros-
sières et orduri res. Cette lettre contient ainsi, côte à côte, les pensées et les sentiments les plus disparates : elle dénote une grande confusion dans les idées et est une preuve des plus évidentes, à nos yeux, du trouble déjà très considérable qui existait alors dans son intelligence, Aussi, dit-il lui-même plus tard dans l’un de ses interrogatoires, à l’occasion de sa lettre : « Au moment où je l’ai écrite, J'étais plus dominé par mes rêvasseries qu’à l'ordinaire. »
Il avait écrit cette lettre dans l'intention de l’envoyer à ses parents, mais il la garda plusieurs jours dans sa poche, s’en référant aux circonstances pour en faire à l’occasion l'usage qu'il jugerait convenable. ‘ |
Pendant ce temps, il ruminait toujours dans sa tête divers projets, sans s’arrêter pourtant à aucun, d’une manière déterminée. II avait d’abord fixé l'exécution de son projet de vol à la nuit qui devait précéder l’Ascension, c’est-à-dire à la nuit du 20 au 24 mai. Il avait combiné, dit-il, divers moyens pour réaliser ce projet, en descendant du dortoir pendant la nuit; mais précisément ce soir-à aps s’endormit. Le lendemain matin, en s’éveillant et en pensant à la non-exécution de son plan, il se borna à dire tout tranquillement : « Ah! voilà encore le paresseux qui s’est endormi. » Il abandonna dès lors ce projet et n’y songea plus jusqu'à une nouvelle occasion.
Cette occasion se présenta bientôt. Huit jours après environ, le supérieur du séminaire saisit, dans un paquet envoyé à Jeanson, une traduction complète d’Aristophane. Il l'avait fait acheter dans le but de se faire renvoyer du séminaire. Pendant deux jours il attendit vainement le résultat de cette saisie; il répétait à plusieurs de ses camarades, avec un air mystérieux, faisant allusion {eomme il le dit lui-même plus tard) à son prochain renvoi : « Dans quelques jours il y aura du nouveau. » Maïs le 29 mai au soir, toujours agité par les mêmes pensées contradictoires qui fermentaient dans son cerveau, il prit le parti de tenter un grand coup pendant la nuit.
Vers dix heures du soir, il sort de son lit et se décide enfin à mettre dans la boîte du supérieur la fameuse lettre qu'il avait gardée dans sa poche depuis une dizaine de jours, espérant ainsi se faire renvoyer. Puis il se rend au réfectoire, où il s'empare de trois objets (une clochette, un livre et une pierre à repasser) qu'il jette
quelques instants après dans la Moselle. À ce moment, il chercha à pénétrer par la fenêtre dans l'une des salles d'étude et commença même à démastiquer l’un des carreaux. Mais un orage ayant éclaté, il fut effrayé, remonta au dortoir, se coucha et se rendormit, malgré l'orage et malgré les préoccupations de tout ordre qui devaient alors bouleverser son esprit. Vers deux heures du matin, il s’éveilla. Alors surgit tout à coup dans sa tête l’idée de la lettre qu'il avait jetée, quelques heures auparavant, dans la boîte du directeur. « Je suis perdu, pense-t-il, et je vais être chassé du séminaire. C’est le moment de faire un nouveau coup et de réaliser l'une des pensées que J'ai conçues précédemment. » Il se lève brusquement, descend au rez-de-chaussée, force la porte de l’une des salles d'étude, va chercher une lumiére au réfectoire, tire des livres et des cahiers de plusieurs pupitres et se met à allumer un incendie. Pendant que ces papiers commencent à bruler, il écrit sur les murailles des inscriptions grossières, injurieuses pour les professeurs et exprimant des pensées irréligieuses ; puis il retourne entretenir l'incendie et se met de nouveau à écrire sur les murs. La fumée le suffoque ; il ouvre une fenêtre ; il sort plusieurs fois dans le corridor pour respirer, puis il retourne dans l'étude pour alimenter l'incendie.
C’est alors que, grisé par ce spectacle effrayant, suffoqué par la fumée, et préoccupé tout à coup de l’idée qu'il est perdu et qu'il va être pris par la justice, il conçoit subitement la pensée d’aller tuer, dans son lit, son camarade Jouatte, l'être qu'il aime le plus au monde, afin de ne pas le laisser derrière lui! Il saisit alors un rasoir dans son pupitre ; il monte les escaliers avec une précipitation vertigineuse, et se croit, dit-il, poursuivi par des fantômes ! Il a d'abord l'idée d’éveiller son camarade pour lui parler et lui dire adieu ; mais entendant déjà autour de lui crier au feu, il se dit : « Ce n’est pas le moment de causer, » et il lui applique le rasoir sur le cou. Le sang jaillit avec violence. Jeanson se met alors luimême à crier, à haute voix, dans le dortoir : Au feu! à l'assassin ! puis, il retourne à son lit, comme anéanti, sans s'inquiéter du bruit qui se fait autour de lui et sans avoir la pensée de secourir son pauvre camarade mourant ; il ne songe à rien ef sent qu'il va s’endormir. Suffoqué, il se dirige machinalement vers l’une des fenêtres
04 dé:
hs . RAPPORT 329 du dortoir ; il l'ouvre pour respirer, et il reste ainsi debout pendant près de vingt minutes, sans prendre aucune part à tout ce qui se passe autour de lui, jusqu'au moment où l’on vient l'arrêter ! Alors,
-au lieu de chercher à se sauver ou à faire résistance, il se sie prendre tout simplement ; il avoue ce qu’il vient de faire avec les plus grands détails, sans fanfaronnade comme sans remords: il ne cherche à rien dissimuler et ne parait nullement effrayé par l’énormité de ses forfaits !
Tels sont, messieurs, dans toute leur simplicité, mais avec les détails indispensables pour les bien faire connaître, les faits pour lesquels Jeanson a été traduit devant les assises et dont il s’agit d'apprécier la véritable nature.
Transporté à la prison et interrogé par différents magistrats, dès le premier jour de son arrestation, Jeanson raconte sans émotion les divers détails de son crime et répond à tous de la même façon, sans se contredire. Il dit qu’il a été poussé, comme malgré lui, par une force supérieure à sa volonté; qu'il a des regrets de ce qu'il a fait, mais non des remords ; que s’il avait cent existences, il les donnerait volontiers pour rendre la vie à son meilleur ami ; qu'il a mis le feu dans la salle d'étude pour se venger de ses maitres, dont il reconnaît pourtant toutes les bonnes qualités ; mais que, pour l'assassinat de Jouatte, il ne peut se rendre compte exactement du motif qui l’y à poussé ; que, dans ce moment, il n’avait pas la tête à lui et qu’il à été entraîné par une force en quelque sorte irrésistible. Pendant son séjour à la prison, il reçut, le 30 mai, la visite de plusieurs professeurs du séminaire et versa des larmes en songeant au mal qu'il leur avait fait.
Transféré le 2 juin à l’asile de Maréville, par ordre du juge d'’in- Struction, pour y être soumis à l'examen de MM. les docteurs Bonnet et Bulard, Jeanson y entra sans émotion, et sans paraître se préoccuper notablement de la nouvelle position qui lui était faite, ni de l’avenir qui l’attendait. Pendant quatre mois consécutifs, il fut soumis à l'observation des médecins experts de Maréville. Ceux-ci ont relaté, dans leur volumineux rapport, les nombreux interrogatoires qu'ils lui ont fait subir, ainsi que les observations multipliées, faites par eux ou par leurs auxiliaires, pendant son séjour à l'asile. Nous avons lu très attentivement ces précieux
documents. Il nous serait impossible de les reproduire ici, même en abrégé, sans donner à ce rapport l'étendue d’un mémoire, mais nous devons en indiquer brièvement les points les plus importants.
Et d'abord, ce qui nous a le plus frappé dans cette longue enquête, c’est l'insensibilité et l'indifférence habituelles manifestées par Jeanson pendant les interrogatoires successifs, où l’on insistait pourtant avec complaisance sur Îles divers détails de son crime, ainsi que pendant les longues journées qu'il a passées à l'asile, au milieu de malades dont l'intelligence était profondément dégradée. Il s’est accoutumé tout de suite et sans efforts à ce nouveau milieu et n’en a pas paru péniblement impressionné. Il s’est isolé en luimême, comme le font la plupart des aliénés, sans se préoccuper du monde extérieur, et il a même avoué, à plusieurs reprises, que le souvenir des actes pour lesquels il était accusé ne loccupait que très médiocrement.
Pendant son séjour à l'asile, il a eu, selon les moments, une attitude assez variable. Tantôt il lisait dans un livre de prières, se meltait à genoux, se promenait à grands pas, pour s'asseoir de nouveau et se remettre brusquement à marcher et même chanter à haute voix, pendant plusieurs heures ; tantôt, au contraire, dans: d’autres périodes, il était affaissé, abattu, et plongé dans une sorte de torpeur physique et morale, accompagnée de quelques symptômes physiques d'embarras gastrique et de prostration des forces. Chose remarquable, pendant ces périodes d’abattement et de tristesse, il se préoccupait beaucoup plus de son passé et de son avenir que pendant les périodes de légère excitation, caractérisées par de la loquacité et même par une sorte de gaieté relative, qui contrastail singulièrement avec sa position réelle.
Les modifications dans sa manière d’être, dans ses idées et dans ses sentiments, en un mot les phases diverses par lesquelles passaient sa sensibilité et son intelligence, déjà signalées chez lui avant les actes violents du 30 mai, se sont done reproduites pendant son séjour à l'asile, comme elles avaient eu lieu précédemment, et cette périodicité nous semble essentiellement caractéristique d’un état pathologique.
Parmi des faits relatés par les experts, dans leur rapport, il faut distinguer les paroles et les écrits de l'inculpé.
RAPPORT su
Les interrogatoires successifs ont presque tous porté sur les mobiles qui avaient pu pousser Jeanson à accomplir les actes qui lui étaient imputés. Sur ce sujet, les réponses de l'accusé n’ont jamais varié. Par exemple, il a toujours affirmé, de la manière la plus formelle, qu'il n'avait jamais eu avec Jouatte des rapports immoraux, et il a nié absolument que ce fût pour se venger de sa froideur et de ses refus qu’il l’eût assassiné. L'incendie était bien dû, selon lui, dans une certaine mesure, à un motif de vengeance “vis-à-vis des professeurs du séminaire, et encore était-ce une sorte de vengeance enfantine, puisqu'il savait très bien qu'il ne pouvait s’en rendre compte que d’une manière très imparfaite. Il avait été entrainé, dit-il, instantanément, sans réflexion et sans prémédi-
tation.
Le seul motif plausible qu'il pût faire valoir, pour expliquer cette
action presque inexplicable à ses yeux, c'était d'admettre qu'il avait eu peur, en quittant le séminaire, de laisser derrière lui l'ami qui lui était le plus cher au monde.
Les interrogatoires de Jeanson, pendant les quatre mois de son séjour à l'asile, dénotent dans son intelligence et dans son caractère les mêmes anomalies, les mêmes bizarreries que nous avons signalées précédemment pendant son séjour au séminaire. Il a évidemment une intelligence assez active, plus faible cependant que ne semblent le croire les experts de Maréville. Ses idées sont peu cohérentes et très disparates. Dans ses discours comme dans ses écrits, il est très décousu et il passe, de la manière la plus brusque et la plus inattendue, d’un sujet à un autre. Il n’a aucune fixité dans les idées ni dans les opinions. Les idées religieuses alternent souvent chez lui avec des idées contraires, sans aucune stabilité. Pour tout dire en un mot, son intelligence est sautillante, irrÉgulière et manque absolument de tenue. Sans doute, sa mémoire est fidèle et précise, mais, ainsi que le font remarquer MM. Bonnet et Bulard, son jugement est presque toujours faussé et il manque totalement de maturité et de réflexion.
Mais c’est surtout dans le domaine de la volonté et de la sensibilité que l’on remarque chez lui les plus frappantes anomalies et les plus grandes lacunes. Singulière nature, disent les experts et Jeanson lui-même! Les instincts pervers, les sentiments de haine et de
vengeance germent en lui spontanément, comme périodiquement, sous une influence maladive, et deviennent alors tellement impérieux et irrésistibles, qu'ils entraînent la volonté, avant même que la réflexion ait eu le temps d'intervenir !
Ces dispositions d'esprit et de caractère que l’on constate à chaque instant dans son langage, on les retrouve, à un plus haut degré, dans ses écrits, qui Sont, à nos yeux, plus caractéristiques encore, sous ce rapport, que ses discours.
MM. Bonnet et Bulard ont rapporté, dans leur travail, de nombreux fragments d’un écrit très curieux, saisi sur Jeanson pendant son séjour à l'asile, et dans lequel il cherche à apprécier sa propre nature. Nous avons eu, de plus, en communication, un autre manuscrit adressé par Jeanson à son défenseur, dans lequel il cherche aussi à exposer l’histoire de sa vie. Eh bien, dans ces deux écrits, comme dans ses lettres, nous retrouvons le même décousu, la même incohérence des idées, les mêmes contrastes entre les pensées les plus disparates et les mêmes anomalies de la sensibilité et de la volonté que nous avons déjà signalés dans ses discours. Par exemple, il déclare qu'il ne peut pas pleurer et qu'il reste sans émotion en présence de la mort de son meilleur ami et de l’énormité de ses forfaits ; que, s’il a des regrets, il n'éprouve aucun sentiment véritable de remords, et, d'autre part, il s'émeut jusqu'aux larmes en lisant des passages de Virgile, ou bien en entendant un beau discours ou un morceau de musique.
Parmi ses écrits, les plus extraordinaires certainement sous ce rapport, ce sont deux lettres très récemment écrites (18 avril 1869), l'une adressée à ses parents et l’autre à son défenseur, que le D' Morel a rapportées intégralement à la fin de son rapport et qui peuvent être mises à côté de celle qu'il a écrite avant le crime.
II. Examen critique des opinions centradictoires des experts.
MM. Bonnet et Bulard, après avoir rapporté, avec de nombreux développements que nous avons dû forcément supprimer ici, les faits que nous venons d'analyser brièvement, se demandent si Jeanson
était réellement atteint d’aliénation mentale au moment où il à accompli les actes qui lui sont imputés, et ils répondent à cette question négativement.
Pour poser cette conclusion, ils se basent principalement sur ee fait, qu'ils n'ont pu découvrir chez Jeanson, à aucun moment de son existence (excepté pendant sa fièvre typhoïde), ni conceptions délirantes, ni hallucinations, ni actes extravagants, compromettants ou dangereux, ni périodes bien déterminées d’excitation ou de dépression, en un mot aucun des troubles de l'intelligence ou des sentiments propres à caractériser la folie proprement dite.
Assurément, disent-ils, les actes qu’il a accomplis, surtout l’homicide, ne peuvent s'expliquer raisonnablement par aucun des motifs qui auraient poussé à l’action un homme passionné jouissant de sa raison, Où un criminel ordinaire. Ils ne peuvent être expliqués, d’une manière satisfaisante, ni par un motif d'intérêt, ni par le désir de se faire renvoyer du séminaire, ni par un sentiment de vengeance contre ses professeurs ou contre ses parents, auxquels il ne peut adresser aucun reproche précis, et dont il reconnaît du reste toutes les bonnes intentions, ni par son amour extravagant pour Jouatte et par sa jalousie envers lui. Ces actes, disent les experts, ne peuvent être expliqués complètement que par la prédisposition héréditaire à la folie qui pesait sur la destinée de Jeanson depuis sa naissance. Celle-ci, disent-ils, a pour résultat habituel de faire naître, chez ceux qui sont malheureusement sous sa funeste influence, des sentiments dépravés, des instincts pervers et des impulsions presque irrésistibles, qui entraînent la volonté avec une grande puissance et une extrême rapidité, sans attendre le contrôle de la réflexion, et qui, par leur instantanéité et leur énergie, diminuent singulièrement Ja force de résistance normale de la volonté. Sans doute, ajoutent encore MM. Bonnet et Bulard, le crime d’incendie peut, jusqu’à un certain point, être attribué à des motifs de vengeance, ou bien au désir de se faire renvoyer du séminaire ; mais il n’en est plus de même de l’homicide, dont la conception a été tout à fait instantanée, non préméditée et non réfléchie.
La rapidité et les détails de son exécution prouvent, en effet, que Jeanson, grisé par la vue de la flamme, étouflé par la fumée et surexcite par la crainte d’être pris par la justice, était alors dans un
état de trouble qui ne comportait pas la claire appréciation des mobiles qui le poussaient à accomplir une action aussi atroce et aussi criminelle envers l'homme qu'il aimait le plus au monde ! Mais il y a loin, ajoutent les experts, de cette confusion d'idées, inévitable au : moment de l’accomplissement d’un crime, à la folie proprement dite. Si l'on admettait cette excuse, elle pourrait être également. alléguée en faveur de la plupart des criminels qui, le plus souvent,
n’accomplissent pas leur crime avec un complet sang- -froid, et qui, à moins d’être profondément endurcis, sont toujours plus ou moins agités intérieurement pendant qu'ils agissent.
Quant à l'insensibilité après l'acte accompli, à l’impassibilité accompagnée de tendance au sommeil pendant les vingt minutes qui ont suivi, à la facilité avec laquelle Jeanson avoue ce qu'il a fait, sans chercher à faire résistance, ou à échapper par la fuite, la dissimulation ou le mensonge, aux conséquences terribles de ses actes, en un mot quant à l’attidude calme et froide du prévenu au milieu de l'émotion générale, les experts se refusent absolument à y voir des preuves de folie, de même qu'ils nient le trouble des idées avant et pendant le meurtre.
A leurs yeux, le fait de la prédisposition à la folie suffit pour tout expliquer et pour rendre compte de toutes les différences flagrantes,
capitales, essentielles, qu'ils signalent eux-mêmes entre les diverses circonstances de ce fait si étrange et la conduite d’un homme sain d'esprit, passionné ou criminel, dans des conditions analogues ! Le mot de prédisposition à la folie semble être pour eux un mot magique, qui rend vraisemblables toutes les énormités et permet d’accepter comme possibles toutes les contradictions.
Au lieu de croire à l'existence de la folie chez l’inculpé, au moment de la perpétration des actes qui lui sont reprochés, ils aiment mieux mettre sur le compte de la prédisposition tous les faits extraordinaires et incompréhensibles que l’état de folie seul pourtant pourrait expliquer. Il faut lire dans leur rapport les nombreux arguments, du reste très bien exposés, qu'ils accumulent pour démontrer combien, chez ce malheureux Jeanson, la prédisposition à la folie avait réuni de bizarreries et de singularités, d’actes excentriques, d'idées absurdes, d’instincts pervers, de sentiments violents et vindicatifs et d’impulsions presque irrésistibles, poussant rapidement à
RAPPORT He 150
l'action, sans contrepoids suffisant de la part de la réflexion et sans.
résistance efficace de la part de la volonté ! Nous voudrions citer ici textuellement les phrases les plus caractéristiques employées par les experts pour décrire, chez Jeanson, cet
état qu'ils appellent la prédisposition à la folie. Nous n'aurions pas. besoin d’y ajouter un seul mot pour faire naître immédiatement dans.
votre esprit la pensée qu’un individu ainsi constitué, moralement et intellectuellement, un homme qui agit de la sorte, est déjà un aliéné et a franchi la limite qui sépare la prédisposition de la période prodromique de la folie confirmée.
Mais ce travail, que nous voudrions pouvoir faire ici avec quelques. détails, est précisément celui que le D' Morel a déjà accompli dans son
Wwavail. En effet, pour appuyer la thèse qu'il a adoptée, le D' Morel n’a
pas eu besoin de recourir à de nouveaux arguments. [l n’a eu qu’à copier, pour ainsi dire, et à développer les considérations, très judicieuses d’ailleurs, invoquées par MM. Bonnet et Bulard en faveur de Vidée de la prédisposition. Il lui a été facile de montrer qu'au lieu de conduire à la conclusion qu’en ont tirée ces honorables médecins. ces réflexions devaient, au contraire, nous faire admettre chez Jeanson l'existence de la folie confirmée, au moment où il s’est livré aux deux actes pour lesquels il a été traduit devant la justice. Le D' Morel a donc pu dire avec vérité que les arguments qu'il a fait valoir ont Été, en grande partie, empruntés au travail des précédents experts, auxquels il a rendu du reste une entière justice ; seulement, il a pensé qu'il existait une contradiction flagrante entre leurs prémisses + leur conclusion, et tout son travail a eu pour but de démontrer cette proposition. |
Le D° Morel eût été infidèle à tous ses précédents ; il n’eñût pas été onséquent avec ses écrits antérieurs, avec les nombreux travaux qu'il a publiés sur les maladies mentales et sur l’hérédité des affecions nerveuses, s’il n’avait pas conclu dans ce sens. Après les echerches si persévérantes qu’il a faites, pendant toute sa carrière scientifique, sur l’hérédité en général et sur les aliénés héréditaires D particulier, il Jui était impossible de ne pas retrouver chez Jeanson ous les traits caractéristiques décrits par lui-même et propres à aire connaître la folie héréditaire.
Et d’abord, le fait même de l'hérédité morbide, chez Jeanson, n’est
contesté par personne. MM. Bonnet et Bulard, comme le D° Morel, ont consigné dans leur rapport le tableau généalogique complet de a famille Jeanson, tel qu’il résulte des dépositions de plusieurs témoins, lesquels ont déclaré qu’on ne connaissait dans le pays les membres de cette famille que sous le nom de fous Jeanson.
Ce malheureux jeune homme compte, en eflet, dans sa famille, au moins neuf membres qui ont été atteints de maladies cérébrales, mentales ou nerveuses, ou bien d’alcoolisme et disposés à prendre du délire sous l'influence d’une maladie intercurrente quelconque. Le père de Jeanson lui-même est un ivrogne. Or, quoi qu’on en ait dit, . les rapports qui existent si fréquemment, au point de vue de l’hérédité, entre l'alcoolisme et la folie, ne peuvent plus aujourd’hui être contestés par personne.
Le D’ Morel, plus que tout autre, a contribué à établir les caractères que l’on constate, dès leur plus tendre enfance, dans l'intelligence et dans le moral, chez les individus nés de parents alcooliques. Ces caractères peuvent être résumés ainsi : dispositions intellectuelles spéciales, précoces, mais partielles, qui contrastent avec de grandes lacunes existant chez ces mêmes individus sous le rapport des facultés supérieures de l'intelligence : instincts mauvais et pervers; tendances au mal et à la cruauté ; actes vicieux, extravagants et désordonnés ; intelligence d’abord assez développée sous le rapport de certaines aptitudes, mais exposée à s'arrêter brusquement dans son développement, ou même à rétrograder et à descendre rapidement de niveau sous l'influence d’une maladie incidente, ou d’un délire aigu passager, principalement à l’époque de la puberté ; enfin, périodes d’excitation et de dépression, alternant irrégulièrement entre elles, surtout de quatorze à vingt-deux ans, et s’accompagnant souvent de tendances spontanées et instinctives au suicide, à l’incendie, au vol, à l'érotisme ou à l’homicide, Ces individus sont alors poussés, comme périodiquement, à des actes bizarres, extravagants ou dangereux, sans motifs appréciables, ou pour des motifs futiles, en l'absence des grandes passions qui agitent l'humanité en général et qui conduisent tant de criminels à des actions coupables, par intérêt, par vengeance ou pour la satisfaction d’un sentiment puissant et dominateur. En dernière analyse, il se produit souvent chez ces individus prédisposés à la folie, surtout à l’époque de la puberté,
soit un état de démence, de stupidité ou d'imbécillité précoce, succédant à un délire aigu de courte durée, soit un état continu, mais très rémittent, de folie raisonnante (folie morale ou folie des actes), soumis plus que tout autre à des périodicités à longue échéance, état auquel Morel à donné plus spécialement le nom de folie héréditaire.
Tels sont, messieurs, résumés en quelques mots, les faits principaux que l’on observe habituellement chez les individus ayant reçu, dès leur naissance, le germe d’une prédisposition héréditaire à la folie, par suite des maladies cérébrales, mentales ou nerveuses, et surtout par l'effet de l'alcoolisme, de l’épilepsie ou des états névro pathiques de leurs ascendants.
Le docteur Morel, qui a si bien étudié les caractères physiques, moraux et intellectuels des aliénés héréditaires en général, ne pouvait se refuser à les voir tous réunis chez le malheureux Jeanson, dont nous avons rapporté l'histoire détaillée. Il nous est impossible à nous-mêmes, messieurs, de ne pas être frappés, comme lui, des analogies évidentes qui existent entre l'observation de Jeanson et la description si bien tracée par Morel de l’état mental des aliénés héréditaires. | Élu
Mais à cette description générale, empruntée à ses différents écrits, Morel a ajouté un nouvel argument très important que nous ne devons pas passer sous silence. Non seulement il a pu faire rentrer le cas de Jeanson dans la description type de la folie héréditaire (connue habituellement sous les noms de folie morale, folie raisonnante, folie lucide, ou folie des actes), mais il a découvert, dans les annales de la science, un fait absolument semblable à celui de Jeanson, que l’on pourrait même dire identique, tant ses détails concordent en tous points avec ceux de l'observation qui nous occupe. Il a ainsi ajouté, du diagnostic général de la folie de Jeanson, le complément de certitude, malheureusement trop souvent négligé, qui résulte de la confrontation du fait particulier soumis à l'examen du médecin légiste, avec les cas analogues déjà connus dans la science.
Il y a dix ans, en 1858, on a jugé à Aix en Provence un jeune séminariste, le nommé Louis Rimbaud, dont l’histoire offre les plus frappantes analogies avec celle de Jeanson, et semble pour ainsi dire jetée dans le même moule. Nous possédons sur ce fait deux rapports
FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. 22
médicaux très importants : le premier, rédigé par le docteur Aubanel, alors médecin de l'asile des aliénés de Marseille (1), et le second, publié séparément, par les docteurs Bouisson et René, professeurs x la Faculté de médecine de Montpellier, et Cavalier, médecin de l'asile public des aliénés de cette ville.
Nous voudrions, messieurs, comme Morel, pouvoir insister ici sur les analogies vraiment extraordinaires qui existent entre cette observation et celle de Jeanson. Mais la longueur déjà démesurée de cerapport ne nous permet pas cette digression. Qu'il nous suffise de vous rappeler que, comme Jeanson, Rimbaud était jeune et séminariste. Comme lui, il avait des aliénés dans sa famille et avait manifesté de bonne heure sa prédisposition à la folie par les bizarreries et les singularités nombreuses de son caractère. Comme chez Jean-” son encore, cette prédisposition native avait été aggravée par une maladie incidente (qui était chez lui l’érysipèle au lieu d'être la fièvre typhoïde), et par des circonstances d'éducation et de milieu semblables à celles qui ont agi si défavorablement sur les idées et le caractère de Jeanson. Comme celui-ci également, il était entré volontiers au séminaire, mais il avait fini par le prendre en grippe et désirait à tout prix se faire renvoyer.
Comme Jeanson, au lieu de recourir aux moyens très simples qui s’offraient à lui pour renoncer à l’état ecclésiastique, il avait ruminé dans sa tête les projets les plus! absurdes et les plus difficiles à réaliser. Il avait affiché des idées matérialistes, dans le compte rendu d’un ouvrage de Jouffroy, espérant ainsi provoquer son expulsion. Il avait également nourri des sentiments de haine contre ses parents et contre ses professeurs, et roulé souvent dans sa tête des projets de meurtre contre ses maîtres, ou bien la pensée d'accomplir une action d'éclat quelconque pour se faire chasser. Comme Jeanson, chose vraiment étrange, il avait conçu aussi une vive amitié, ou un amour platonique, pour un de ses camarades, et se désolait d’être dédaigné et repoussé par lui. De même que Jeanson encore, il avait écrit une lettre injurieuse pour ses maîtres et contenant des idées irréligieuses, dans l'espoir de se faire renvoyer du séminaire, en la laissant tomber entre les mains de ses supérieurs. De plus que
(1) Aubanel, Annales médico-psychologiques, 1859.
RAPPORT da. 0669
Jeanson, il est vrai, il avait quelquefois roulé dans sa tête des idées de suicide, mais sans jamais s’y arrêter d’une manière sérieuse. Enfin, comme Jeanson encore, il a fait une tentative d’homicide sur la personne du camarade pour lequel il nourrissait un amour extravagant, et il lui à fait une blessure au cou, qui n’a manqué son effet que par une circonstance tout à fait indépendante de la volonté de son auteur. C’est pour cette tentative de meurtre que Louis Rimbaud a comparu devant les assises d'Aix et est devenu l’objet des deux expertises médico-légales mentionnées plus haut, lesquelles ont conclu l’une et l’autre à l’existence de la folie chez l'inculpé au moment de la perpétration de l'acte qui lui a été reproché.
Nous sommes obligés, messieurs, de renvoyer à ces deux rapports intéressants ceux qui voudraient être plus complètement édifiés sur le fait du séminariste d’ Aix, véritable pendant de celui de Jeanson, actuellement soumis à notre examen. Nous devons ajouter toutefois, pour compléter notre récit, que Louis Rimbaud, acquitté sur le fait d’homicide, a été néanmoins condamné pour coups et blessures donnés intentionnellement, contrairement à l'avis motivé des experts de Marseille et de Montpellier. ne.
La longueur déjà excessive de ce rapport ne nous permet pas, messieurs, d’insister plus longtemps sur les motifs invoqués, d’une part, par MM. Bonnet et Bulard, et, d’autre part, par Morel, pour justifier leurs conclusions contradictoires.
Mais nous croyons en avoir assez dit, messieurs, pour éclairer votre jugement, pour vous fournir tous les éléments d’une décision, et pour vous amener à partager la conviction qui résulte pour nous, évidente et incontestable, de la lecture attentive de tous les documents que nous avons eus sous les yeux, et principalement des deux rapports médicaux que nous étions chargés d'examiner.
Sans doute, messieurs, on pourra nous objecter que nous n'avons pas observé directement l’inculpé et qu’il manque ainsi à notre Jugement la base la plus essentielle de toute conviction médicale, Mais, à cette objection, nous pouvons répondre que, comme nousmêmes, les experts de Maréville n’ont pu juger l’état mental de Jeanson au moment de l’accomplissement des actes qui lui sont imputés, c'est-à-dire au moment le plus important à apprécier, que par les dépositions des témoins et les aveux du prévenu qui ont
également servi de fondement à notre appréciation. De plus, nous avons puisé tous les éléments de notre conviction dans les faits mêmes relatés par les experts de Maréville, qui nous ont ainsi fourni, dans leur rapport, tous les arguments nécessaires pour les combattre.
Nous croyons donc, messieurs, pouvoir baser une opinion scienifique sérieuse sur la comparaison des différents documents qui nous ont été soumis, et nous venons en conséquence vous proposes la conclusion suivante :
« Le nommé Jeanson, prédisposé à la folie dès sa naissance, à vu cette maladie se développer progressivement chez lui, par suite de l'action de causes diverses, physiques et morales, principalement sous l'influence de l’évolution de la puberté, et les actes d'incendie et de meurtre, pour lesquels il est accusé, ont été accomplis par lui dans un état de folie confirmée qui doit l’exonérer de toute responsabilité légale. »
IIT. DOCUMENTS