‹ Les aliénés et les asiles d'aliénésChapitre 17 sur 46 · MON CHER CONFRÈRE · texte numérisé non relu

MON CHER CONFRÈRE

Vous me demandez, après la communication que vous m'avez faite des pièces relatives au séminariste Jeanson, ce que je pense de sa situation mentale et quel degré de responsabilité doit lui être attribué dans la perpétration des actes terribles qu'il a accomplis.

Je n’ai aucune hésitation à vous répondre que, selon moi, Jeanson était aliéné au moment où il a accompli le meurtre de son camarade. Il n’était plus maître de sa volonté. Et même pour le premier de ses crimes, l'incendie, je ne crois pas qu'il était libre au moment où il la commis.

Je n’en voudrais d'autre preuve que le rapport même des premiers experts, et jai peine, je l’avoue, à tirer des prémisses et de tout le corps de leur rapport la conclusion par laquelle ils l’ont terminé.

Et je n'accepte pas le moins du monde cette objection qu’ils pourraient répéter : « Vous n'avez pas observé Jeanson depuis son arrestation aussi complètement que nous. À quoi sert, en effet, cette observation

ultérieure ? Elle ne peut qu'établir l'état mental de Jeanson ultérieurement à l’accomplissement des faits qui sont à sa charge. Or, ce n’est pas là ce qui importe, à moins que l’on ne puisse trouver dans cet état actuel quelque chose qui puisse renseigner sur Ce que n’a pu être la Situation mentale de Jeanson au moment des crimes qu'il a commis.

C'est, en effet, surtout l’état mental de ce moment-là qu'il faut rechercher à établir, Ces messieurs, VOUS et moi, nous savons, en effet, tres positivement que la situation intellectuelle d’un aliéné peut très bien se modifier de tous points, une fois la perpétration des actes accomplis par lui en dehors de son libre arbitre et sous l'influence des conceptions délirantes du moment.

Les circonstances à relever chez Jeanson avant ses crimes manquentelles donc ! ne sont-elles pas très positives, très convaincantes ? Qu'estce donc alors que cette hérédité si largement exprimée par la triste position cérébrale de toute cette famille ? Que sont donc ces excentricités partout constatées à la charge de Jeanson ? Qu'est-ce que ce pathos et cette emphase mélodramatique, mis en avant dans toutes les lettres de ce pauvre cerveau pour des circonstances souvent puériles ? Et sa dernière lettre à ses parents, et son sommeil après sa première velléité d'exécution, et les détails mêmes de l'incendie et les circonstances bizarres, désordonnées, qui l’ont accompagné, ne sont-ce pas des preuves suffisantes pour se prononcer ? Les réponses qu'il fait touchant son ami, tué par lui, ne sont-elles pas formulées selon la teneur des aliénés ? Vous l’avez démontré surabondamment, selon moi, par le rapprochement que vous avez fait de Jeanson, de ses réponses et de ses actes, avec l’attitude, les réponses et les actes de cet autre séminariste d'Aix en Provence. Vous êtes entièrement dans le vrai. D'ailleurs, la situation actuelle de Jeanson est-elle bien celle d’un individu sain d’esprit ? Je ne le pense pas, si j'en juge par ses réponses sur ses crimes et Sur l'opinion qu’il en conçoit. Se défend-il? Non. Il répond dans les termes que nous connaissons tous, qui sont ceux des aliénés de cette catégorie. Ces termes sont identiques et il ne les connaissait pas à l'avance ; il formule son état mental à ce sujet, comme le formulent les aliénés, parce que son état mental est identique avec ce qu'il était chez les autres malades de sa catégorie.

Enfin, la lettre de Jeanson à son défenseur, l’autre lettre écrite à une autre personne dont la qualité et le nom m'échappent en ce moment. ne sont-ce pas là des preuves palpables de l’infériorité du cerveau de Jeanson, et de son état d’aberration intellectuelle, de décousu complet et absolu !

Voilà mon sentiment et les motifs sur lesquels je me base pour avoir

cette opinion. Je ne comprends pas, je le répète, Le rapport des experts décrivant aussi nettement qu'on peut le désirer un aliéné, ses actes insensés, etc., ete., et concluant à la sanité d'esprit avant, pendant et après.

Courage, mon cher ami; vous êtes, je crois, entièrement dans le vrai. Fais ce que dois, advienne que pourra. Courage, la vérité est avec nous, il ne faut pas faiblir ; notre conscience commande.

Bien à vous, BÉBIER, Inspecteur des asiles privés d’aliénés de la ville de Paris.

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