PREMIÈRE PARTIE
EXPOSÉ DES ARGUMENTS INVOQUÉS PAR LES PARTISANS ET PAR LES ADVERSAIRES DES UNIONS CONSANGUINES
Dans tous les temps et chez la plupart des peuples, les lois, les mœurs et les religions ont prohibé les mariages COnsanguins à divers degrés. Des raisons morales ou sociales ont certainement servi de base à ces législations, mais il est probable aussi qu’elles ont été en grande partie fondées sur des motifs hygiéniques et sur l’observation généralisée des inconvénients de ces alliances pour les générations.
Quoi qu'il en soit, on trouve dans les œuvres des médecins anciens et modernes de nombreux passages dans lesquels ces unions COnsanguines sont condamnées au nom de l'hygiène et considérées comme causes de maladies et d’infirmités très diverses.
Ce n’est pas ici le lieu de nous livrer à un aperçu historique, même rapide, sur ce sujet.
Nous arrivons aux travaux les plus récents qui ont réveillé pour ainsi dire cette question presque oubliée de pathologie générale, et ont de nouveau attiré l'attention sur les dangers des mariages consanguins.
Le D° Francis Devay (de Lyon) est le premier qui ait traité ce sujet avec quelque développement (1). De ses travaux date en
+ h () Francis Devay (de Lyon), Traité spécial d'hygiène des familles. Paris, 1846;
. . . . ” 2 édition, 1858.— Du danger des mariages consanguins sous le rapport sanitaire. Paris, 1862.
quelque sorte une ère nouvelle pour l'étude des alliances consanguines.
Depuis lors, deux opinions bien tranchées se sont dessinées et se sont trouvées en présence.
D'un côté, Chazarain, en 1859 (1), Boudin (2) et Chipault (3), s'appuyant sur un grand nombre d'observations et sur des statistiques variées, ont défendu l'opinion du danger des unions consanguines chez l’homme et chez les animaux.
D'un autre côté, Alfred Bourgeois (4) a commencé à contester cette manière de voir: il a cherché à démontrer, par quelques observations et surtout par l’histoire détaillée d’une famille étudiée depuis un grand nombre de générations, que les mariages consanguins pouvaient être utiles ou nuisibles, selon que les ascendants, qui se mariaient entre eux, étaient oui ou non atteints de maladies héréditaires, qu'ils transmettaient à leurs descendants avec d'autant Plus de certitude qu£ les deux conjoints se trouvent affectés de la même diathèse. -
L'action de l’hérédité, accumulée dans une famille, était ainsi substituée à l'influence de la consanguinité que l’on proclamait nulle, ou même favorable dans le cas de bonne santé des parents.
Le D' Périer, médecin de l'hôpital militaire des Invalides (5), vint prêter à cette opinion nouvelle l’appui de son talent : établissant une distinction fondamentale entre la consanguinité saine ou hygide et la consanguinité morbide, il arriva à cette conclusion que ce n’était pas la consanguinité en elle-même, ou consanguinité saine, qui pouvait devenir nuisible aux générations à venir ; que le mariage entre proches parents sains et bien constitués était au contraire une chose utile et désirable, contribuant à la conservation des caractères
(1) L.-T. Chazarain, Du mariage entre consanguins considéré comme cause de dégénérescence organique et particulièrement de surdi-mutité congénitale. Thèse de Montpellier, 1859.
(2) Boudin, Dangers des unions consanguines et des eroisements dans l'espèce humaine et parmi les animaux. (Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1862, t. X VIIL, p. 5 et 460. — Bulletins de la Société d'anthropologie, passim.
(3) Chipault, Etude sur les mariages consanguins et sur le eroisement dans les règnes animal et végétal. Thèse de Paris, 27 avril 1803.
(4) Alfred Bourgeois, Quelle est l'influence des mariages consanguins sur les générations. Thèse de Paris, 1859.
(5) Perier, Rapport fait à la Société d'anthropologie sur le travail de M. Alfred Bourgeois, séance du 19 janvier 1860. (Bulletins de la Soc. d'anthrop., t. I, p. 146.)
de force et de beauté de la race primitive; enfin, que les mariages
entre parents consanguins malades, ou atteints de diathèses graves,
étaient seuls nuisibles aux produits, en perpétuant et en aggravant,
par le seul fait de l’hérédité, l'intensité de la maladie diathésique des
parents chez les descendants. C'était donc, selon lui, l'hérédité, et non le fait même d’un mariage entre proches parents, qu'il fallait accuser de tous les maux et des infirmités constatés assez fréquem-
ment chez les descendants des unions consanguines.
Dans un second travail lu à la Société d'anthropologie (1), Périer développa de nouveau la même opinion, basée cette fois sur des preuves empruntées à lPanthropologie. H chercha à démontrer que, dans l'espèce humaine comme chez les animaux, les races pures qui se marient entre elles sont en général plus fortes et mieux constituées que celles qui résultent de croisements multipliés entre des races primitives tout à fait différentes. La thèse anthropologique devenait ainsi un appui et une confirmation pour la thèse médicale.
Le D: Dally (2) se rallia à cette doctrine, et il fut suivi dans la même voie par plusieurs autres membres de cette Société, en particulier par;M. le D' G. Lagneau (3). ;
André Sanson (4) appuya cette même opinion sur des preuves empruntées à l'observation des animaux, dont les produits étaient, selon lui, d'autant plus beaux sous tous les rapports, que les croisements avaient eu lieu entre des individus plus rapprochés les uns des autres par leur degré de parenté, ainsi que cela à été observé en Angleterre pour le cheval pur sang et le bœuf Dishley.
A la suite de ces diverses communications, de vives discussions surgirent, dans le sein de la Société d'anthropologie, entre M. Boudin, d’une part, et M. Dally de l’autre. La continuation de cette lutte se poursuivit entre les deux opinions opposées, qui ont, l’une et l’autre, des défenseurs zélés et convaincus.
Nous bornant, pour le moment, au simple rôle de narrateur, nous
(1) Périer, Croisements ethniques. (Mémoires de la Soe. d'anthr., t. I, p. 187.) (2) E. Dally, Recherches sur les mariages CONnSAnQUIns et sur les races pures. (Gazette hebdomadaire de médecine, Paris, 1862, et Bulletins de la Soctété d'an-
thropologie.) (3) Lagneau, Bulletins de la Société d'anthropologie, t.TI, p. 335. Jaû, F7
(4) À. Sanson, Bulletins, +. HI, p. 254.
allons exposer les principales preuves sur lesquelles s'appuient les partisans de ces deux doctrines rivales.
Pour résumer le plus clairement possible les documents nombreux accumulés depuis quelques années relativement à cette question importante, nous les diviserons en trois catégories principales, savoir : 4° preuves tirées de la pathologie humaine ; 2° preuves tirées de l'observation des animaux; 3° preuves tirées de l'histoire, de l'anthropologie et des législations.
Nous adressant surtout à des médecins, nous insisterons principalement sur le premier ordre de preuves, plus spécialement médicales ; nous nous bornerons à indiquer ensuite les deux autres séries de considérations, ce sujet étant beaucoup trop vaste pour que nous puissions l'embrasser dans toute son étendue et l’envisager à la fois sous tous ses aspects.
$ 1°. — Preuves tirées de la pathologie humaine.