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SECONDE PARTIE

APPRÉCIATION DES ARGUMENTS INVOQUÉS PAR LES PARTISANS ET PAR LES ADVERSAIRES DES UNIONS CONSANGUINES

Dans la première partie de ce travail, nous avons exposé les ar guments invoqués par les adversaires des unions consanguines,

(1) Liebreich, Arch. gén. de méd., 1862.

(2) Voir Legoyt, Statistique des aliénés en Allemagne. (Journal de la Société de

statistique de Paris, 1863, p. 90, 91).

sé

Indépendamment des preuves indirectes tirées de l'étude des animaux, de l’histoire, des législations et de l'anthropologie, les défenseurs des deux opinions que nous examinons se Sont principalement appuyés sur des observations particulières, individuelles ou collectives, et sur des statistiques générales. Après avoir énuméré rapidement ces deux ordres de faits, qui ont servi de base à leur … argumentation, nous devons maintenant chercher à en apprécier la » valeur relative. | |

Les observations particulières, dit-on, même en grand nombre et recueillies par des auteurs différents et exempts de toute idée pré-. conçue, n’ont aucune importance par elles-mêmes, pour la solution d'une question aussi générale, parce qu'aux faits cités à l'appui du danger des unions consanguines, on peut en opposer d'autres aussi rombreux démontrant l’innocuité de ces alliances.

Nous répondrons d’abord que cette assertion ne nous parait pas exacte. Si l’on collectionnait en effet tous les faits publiés jusqu’à ce jour, faits défavorables aux unions consanguines chez l’homme, le nombre de ceux où l’on à constaté l'existence d'’infirmités ou de maladies diverses à la suite de ces unions serait, selon nous, beaucoup plus considérable que celui de cas contraires où l’on à observé leur innocuité absolue. A cette objection, déjà produite par plusieurs auteurs, et, par exemple, par M. de Ranse (1), les défenseurs de l'opinion opposée, et en particulier Dally (2), ont fait une double réponse. Ils ont dit d’abord qu'une tendance naturelle à l'esprit humain le portait, à son insu, à remarquer avec soin tous les cas curieux d’infirmités succédant aux unions consanguines, et à laisser au contraire passer inaperçus tous les faits favorables à ces unions, qui n’offraient aucune particularité propre à attirer son attention, et ils ont attribué à cette cause d'erreur bien naturelle le nombre moins grand d'observations publiées dans le sens de leur opinion. Ils ont ajouté que les faits négatifs, c'est-à-dire ceux dans lesquels on ne constatait aucune infirmité chez les descendants des mariages entre consanguins, avaient beaucoup plus d'importance pour la solution du problème que les faits positifs, même plus nombreux,

(1) De Ranse, Bulletins de la Société d'anthropologie, t. IV, p. 618. (2) Dally, Recherches sur les mariages consanguins.

a: Vs “er

LA CONSANGUINITÉ 385 parce que ces faits négatifs démontraient du moins que la consanguinité n’avait pas toujours une influence aussi funeste que la shposaient les adversaires. Nous avons déjà réfuté cet arg unes Il n’aurait de valeur que si les partisans du danger des unions consanguines affirmaient l'existence constante des infirmités ou des maladies à la Suite de ces alliances; mais personne n’a soutenu u une pareille Opinion, qui n’est même pas acceptable pour l’hérédité en général, dont l'action est cependant reconnue de tous. Les arguments que nous venons d'indiquer ne peuvent donc, selon nous, détruire la valeur de ce fait général que nous tenons à constater en commençant, à Savoir : que les faits particuliers ou collectifs, publiés jusqu'à ce jour par tous les auteurs qui se sont occupés de cette question, sont en ma j0rité favorables à l'opinion de ceux qui croient aux inconvénients et aux dangers des mariages entre proches parents dans l'espèce humaine. Je sais bien que ces faits laissent encore beaucoup à désirer, Sous plusieurs rapports; ils ne sont pas tous suffisamment authentiques, ni suffisamment développés ; ils manquent souvent des détails nécessaires pour leur donner une valeur scientifique et pour en contrôler l'exactitude ; plusieurs d’entre eux ne contiennent même pas la mention des circonstances qui seraient les plus utiles à connaître pour la solution du problème qui nous occupe. Aussi de nouvelles observations, plus détaillées et plus nombreuses, sont-elles encore nécessaires pour résoudre avec certitude la question en litige ; mais, malgré les lacunes et le caractère incomplet de beaucoup d'observations publiées en faveur des inconvénients des mariages COnsanguins, nous pensons que leur nombre considérable. leur masse imposante, peut suppléer, jusqu'à un certain point, à l'insuffisance de la plupart d’entre elles, et permettre de conclure, dès à présent, à la probabilité, sinon à la certitude, des dangers de tout ordre qui peuvent survenir à la suite de ces alliances.

Pour appuyer sur des bases plus solides cette conclusion, déduite d'un grand nombre d'observations particulières, on a fait appel à la statistique. Nous avons indiqué les principaux résultats auxquels cette méthode a conduit les adversaires des unions Consanguines, et en particulier Boudin, qui a surtout eu recours à ce moyen ; nous avons également exposé quelques-unes des objections adressées à ces statistiques par les partisans de l'opinion opposée, princi-

FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. 219

palement par Dally. Pénétrons un peu plus avant dans l'examen de ce côté important du sujet qui nous occupe.

La statistique paraît, au premier abord, le meilleur et peut-être le seul moyen de résoudre une question de cette nature. Elle se résume en effet, ainsi que nous l'avons déjà dit, dans la proportion plus ow moins forte des infirmités et des maladies chez les descendants des. mariages entre proches parents ou chez ceux des autres alliances. Une question de nombre semble done devoir être résolue par le caleul, -et l’on conçoit parfaitement que Boudin ait pu dire que s’il était une question qui füt du domaine de la méthode numérique, c'était évidemment celle-ci.

Mais, lorsqu'on examine plus attentivement ce sujet, on ne tarde pas à s’apercevoir de sa complexité, et l’on voit combien il est difficile de tenir compte de tous ces éléments dans une statistique et de vérifier tous ceux qui doivent lui servir de base. 3

Et d’abord, pour arriver à établir la proportion relative des maladies et infirmités consécutives aux alliances consanguines ou autres, il faudrait commencer par partir d’un point de départ fixe, c’est-àdire connaître exactement le chiffre proportionnel des mariages consanguins et non consanguins dans un pays donné, en France par exemple. Or ce chiffre, qui a été estimé approximativement par Boudin à 2 pour 400, n’est réellement pas connu officiellement. ainsi que nous l’avons dit précédemment. Avant de juger la question posée, il conviendrait donc d'attendre que ce chiffre, indispensable: comme terme de comparaison, fût sérieusement établi.

De plus, en supposant ce premier point de départ fixé, que de difficultés ne rencontrerait-on pas sur sa route avant de pouvoir poser les premiers jalons ou les premiers éléments de cette statistique ! Descendrait-on des parents aux enfants ou remonterait-on des enfants aux parents ? La première méthode, conseillée par Dally (1), paraît, à première vue, la plus rationnelle, mais elle est en réalité impraticable. |

Comment examiner successivement toutes les familles d’un département dont les divers membres se sont mariés entre eux ? Comment arriver à se rendre un compte exact de l’état de santé des conjoints

(1) Dally, Gazette hebdomadaire, 1862.

et de leurs ascendants ? Comment connaître réellement les maladies héréditaires qui existaient dans ces familles avant le mariage entre proches parents, afin de ne pas attribuer à la consanguinité ce qui serait le résultat de l'hérédité morbide? Comment de pareilles recherches, qui sont déjà si difficiles et si délicates à faire par chaque médecin isolément, dans des familles auxquelles il a su inspirer de la confiance et dont il reçoit à grand’peine les confidences secrètes, pourraient-elles être accomplies par une seule personne, dans des familles très différentes, avec lesquelles elle n’aurait aueune relation intime, et sous une forme en quelque sorte officielle ou administrative ? Une pareille enquête, ayant pour but de pénétrer dans l'intimité même des familles, serait évidemment impossible et irréa- lisable, et, en admettant même qu'elle fût tentée par quelque statisticien téméraire, elle n’amènerait certainement qu'à des résultats inexacts, et ne servirait qu'à accréditer des erreurs, bien loin de faire découvrir des vérités ; et cependant, pour pouvoir descendre de l’observation des parents à celle des enfants, la première condition indispensable serait d'établir tout d’abord l'état de santé parfaite des ascendants, afin de pouvoir conclure, si lon découvrait des infirmités chez les descendants, qu’elles étaient bien dues, selon toute probabilité, à la consanguinité des parents et non à l’hérédité morbide directe ou transformée.

Mais supposons ce premier point solidement établi pour une centaine de mariages consanguins et non consanguins dans une contrée déterminée, supposons ces premières difficultés vaincues, de nouveaux obstacles surgiront, lorsqu'on voudra connaître exactement les infirmités ou les maladies existant chez les descendants de ces cent mariages. Sans parler de la paternité, qui n’est pas toujours connue avec certitude et qui pourrait constituer une première cause d'erreur, comment s'assurer facilement du nombre des enfants morts à la suite de ces mariages et des causes de leur décès prématuré ? Or cet élément serait indispensable pour pouvoir juger de la fécondité plus ou moins bornée de ces unions et de la mort précoce des enfants qui en proviennent. De plus, si un certain nombre d’infirmités apparentes chez les enfants ne peuvent échapper à l'observation attentive du médecin, en est-il de même de plusieurs maladies, attribuées également à l'influence de

la consanguinité, telles que l’épilepsie et l’aliénation mentale par exemple ? Quel est le père de famille qui avouera facilement l'existence de pareilles affections chez ses enfants, et dès lors combien d’entre elles échapperont à l'examen et au contrôle du statisticien ?

Comment pourra-til connaître également les infirmités ou les maladies ayant existé chez les produits de ces mariages qui seront morts au moment de son examen ?

En outre, dans une question qui exigerait, pour être sérieusement jugée, que l'examen fût poursuivi pendant plusieurs générations, comment pourrait-il suffire de n’observer aucune infirmité ou maladie caractérisée chez les descendants directs de certaines unions consanguines, pour affirmer qu'il ne s'en produira pas dans les générations suivantes? Ne savons-nous pas (ous que l’une des lois de l'hérédité physiologique, comme de l'hérédité morbide, consiste dans l'alternance des qualités ou des défauts, ainsi que des infirmités et des maladies, qui sautent une génération pour se reproduire dans la génération suivante ?

Enfin alors même que l’on aurait établi scientifiquement, avec toute la rigueur désirable, le nombre proportionnel des infirmités de tout ordre existant chez les descendants de cent unions consanguines, dont les parents, sérieuse ment examinés, auraient été trouvés exempts de toute maladie héréditaire, il resterait encore une dernière question à résoudre. Il resterait à démontrer que ces maladies ou infirmités, observées chez les descendants, ne pourraient être attribuées à aucune autre cause ayant agi sur les parents avant, pendant ou après la conception, telles que, par exemple : l'âge trop tendre, trop avancé ou trop disproportionné des époux ; l'état d’ébriété ou de maladie du père au moment de la conception; les émotions de la mère pendant la grossesse ; les maladies de la mère ou du fœtus pendant la gestation, et les maladies éprouvées par l'enfant luimême après sa naissance. En un mot, pour conclure légitimement, par exclusion, à l'influence réelle de la consanguinité des parents comme cause d'infirmités ou de maladies spéciales chez les descendants, il faudrait d’abord avoir éliminé toutes les autres causes physiques ou morales qui, chez les parents ou chez Îles enfants, pourraient rendre compte de la production de ces maladies: de ces monstruosités ou de ces anomalies d'organisation.

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Cette simple énumération suffit pour faire comprendre toutes les difficultés, presque insurmontables, que rencontrerait le statisticien consciencieux qui voudrait arriver à découvrir la proportion relative des infirmités chez les descendants de cent alliances consanguines et non Consanguines, en suivant la méthode qui consiste à descendre des parents aux produits.

Serait-il plus facile d'obtenir un résultat satisfaisant en adoptant le système inverse, recommandé par Boudin {4) et par M. de Ranse (2), et qui consiste à remonter des descendants aux ascendants ?

Ce système présente en eflet plusieurs avantages : on prend pour point de départ de la statistique des individus offrant réellement des infirmités ou des maladies constatées, et l’on n’a plus qu’à se demander si ces individus sont nés, oui ou non, de parents consanguins. En adoptant ce procédé, on a même le grand avantage de pouvoir faire le choix d’une infirmité ou d’une maladie déterminée : on circonscrit ainsi le champ de ses études de manière à le rendre plus fruc- tueux, et l'on simplifie singulièrement le travail en le restreignant à un seul objet sur lequel l'attention peut facilement se concentrer. Mais plusieurs des difficultés signalées dans le système précédent reparaissent dans celui-ci. Comment affirmer en effet que les parents étaient exempts de toute affection héréditaire, et comment surtout le savoir avec certitude pour leurs ascendants ? Comment faire la part des circonstances étiologiques, autres que l’hérédité ou la consanguinité, qui ont pu influer sur la production des maladies observées chez les individus soumis à l'examen ? Comment s’assurer que ces individus eux-mêmes sont bien réellement atteints d’une infirmité congénitale et non d’une maladie due à des causes ayant exercé leur action depuis la naissance ? Or, toutes ces notions préalables seraient indispensables à acquérir avant de pouvoir attribuer avec certitude à la consanguinité des parents les infirmités constatées chez leurs enfants. Enfin, comment un même statisticien pourrait-il, par ses seuls efforts, réunir un nombre suffisant d'exemples d’infirmités de même espèce, provenant de mariages Consanguins ou non, pour

(1) Boudin, Bulletins de la Société d'anthropologie, t. IV, p. 674. (2) De Ranse, ibid., t. IV, p. 613.

pouvoir établir des tableaux statistiques de nature à compenser par le grand nombre de faits accumulés les causes d'erreur nombreuses qui peuvent s’introduire dans l'analyse même la plus consciencieuse des cas particuliers ? Si, au contraire, les documents isolés, destinés À servir de base à ces statistiques, sont recueillis, comme cela arrive si souvent, par des observateurs isolés, placés à des points de vue différents et même opposés, ou bien à l’aide d'enquêtes officielles faites avec ce degré d’incurie et de négligence que l’on apporte nécessairement dans des travaux de ce genre, exécutés par ordre supérieur et sans intérêt scientifique, quelle confiance pourraient inspirer les résultats définitifs de pareilles statistiques dont les premiers éléments auraient été ainsi réunis ?

Nous ne pouvons insister plus longuement ici sur les obstacles nombreux qui s’opposeront longtemps encore à la réalisation d’une statistique vraiment scientifique des infirmités survenant à la suite des mariages entre proches parents. Nous avons voulu seulement en signaler quelques-uns, afin de bien faire sentir les difficultés presque insurmontables d’une pareille tentative.

Ces inconvénients sont du reste inhérents, selon nous, à la plupart des statistiques, lorsqu'elles ne portent pas sur des faits simples et indécomposables, comme les naissances et les morts par exemple, c'est-à-dire sur des faits que tout le monde peut constater et dont. l'observation n’est soumise à aucune contestation possible. Dans ces cas, sans doute, on peut faire des statistiques utiles, pourvu toutefois qu’on ne cherche pas à en tirer d’autres conséquences que celles qui dérivent naturellement du fait lui-même qui leur sert de base. Mais appliquer la méthode numérique, comme cela a lieu malheureusement trop souvent en médecine, à une multitude de faits complexes, pouvant être rattachés à des causes différentes, susceptibles d'interprétations diverses et souvent d’une appréciation extrêmement difficile, c’est perdre de vue complètement l'essence même de cette méthode. C’est en fausser le principe et l’appliquer à des cas auxquels elle n’est pas applicable. C’est oublier que la statistique n'est pas autre chose que l'addition dans une même colonne d’un nombre plus ou moins considérable d'unités identiques ; que, pour constater cette identité et pour classer un fait dans telle colonne plutôt que dans telle autre, un jugement préalable est indispensable,

et que ce jugement, comme tous les jugements humains, est sujet à l'erreur. Pour faire figurer un fait complexe, sous formie d'unité, dans les cadres d’un tableau statistique, à côté d’autres faits analogues mais non identiques, on est obligé de laisser de côté plusieurs de ses caractères importants, pour ne tenir Compte que d’un seul de ces caractères considéré comme essentiel, et partant on sacrifie au besoin de l’unité une portion de la vérité. Or ce n’est pas en accumulant des unités incomplètes ou erronées ainsi obtenues, dans les cadres d’une statistique, que l’on peut espérer arriver en définitive à formuler des vérités incontestables.

La méthode numérique est donc d'autant plus dangereuse que, sujette à l’erreur comme toutes celles où le jugement de l'homme intervient, elle présente néanmoins les apparences trompeuses d’un procédé essentiellement mathématique. |

Elle tend ainsi à accréditer dans la science, sous une forme qui semble rigoureuse, des erreurs d'autant plus difficiles à déraciner que chaque observateur consciencieux, mais isolé, ne peut jamais opposer à la masse imposante des résultats généraux ainsi recueillis que le contrepoids insuffisant de faits relativement peu nombreux, quoique souvent beaucoup mieux observés.

Tels sont, à nos yeux, les inconvénients graves des Statistiques en général, et les difficultés spéciales qui s’opposeront longtemps encore à une statistique sérieuse des dangers des unions consanguines observées sur une grande échelle. Boudin et les autres auteurs qui, dans ces dernières années, ont cherché à entreprendre des statistiques de ce genre, principalement sur la Surdi-mutité, ont, il est vrai, éludé la principale de ces difficultés en tentant cet essai dans des conditions plus restreintes et en puisant les éléments de leurs travaux dans des localités où l’étude en était plus facile. Ainsi, au lieu de rechercher tous les sourds-muets dispersés dans un même département pour remonter ensuite à leur origine, ils ont concentré leur attention sur ceux qui se trouvaient accidentellement réunis dans des institutions spéciales. Boudin, par exemple, a Choïsi l'institution de Paris, et il a commencé par mettre de côté tous les dossiers de ceux dont l’infirmité lui a semblé consécutive à leur naissance. Dally lui a reproché cette élimination arbitraire de plus de la moitié des sourds-muets présents à l'institution de Paris 3

mais Boudin a répondu avec raison que, cherchant à découvrir l'influence‘ d'une cause antérieure à la naissance, il ne devait tenir compte que des Cas de surdi-mutité réellement congénitale. Dally a encore objecté que Boudin avait eu tort de ne pas comparer le nombre des sourds-muets d’origine consanguine de l'institution de Paris à celui des sourds-muets provenant d’autres mariages dans tout le département de la Seine; mais il à été facile à Boudin de détruire la valeur de cette objection, en rappelant à son contradicteur que l'institution des sourds-muets de Paris recevait des élèves de toutes les parties de la France. Boudin a eu le soin, en outre, de s'assurer que tous les parents consanguins ayant donné naissance à des enfants sourds-muets qui figuraient dans sa statistique étaient eux-mêmes bien portants et n'étaient atteints d'aucune infirmité, ni de maladies héréditaires ; mais on conçoit combien il est difficile de pouvoir affirmer l'exactitude d’une pareille assertion, qui repose sur l’observation d’un si grand nombre de personnes. De plus, Boudin n’a pas pu vérifier si, indépendamment de l'hérédité morbide qu’il met ainsi hors de cause, des circonstances étiologiques autres que la consanguinité n'avaient pas exercé leur action sur les parents ou même sur les enfants avant leur naissance. Il n’a pas pu non plus remonter la série des ascendants, chez lesquels il aurait peut-être découvert la véritable cause de la surdi-mutité, au lieu de la chercher dans le fait de la consanguinité des parents. En outre, le nombre des dossiers sur lesquels Boudin à opéré est en somme trop peu considérable, puisque sur 95 dossiers de sourds-muets il n’en à trouvé que 19 ayant des parents consanguins, ce qui représente, il est vrai, une proportion de 25 pour 400; mais cette forte proportion de sourdsmuets d’origine Consanguine serait certainement plus sérieusement démontrée si elle avait été déduite d’un plus grand nombre de faits, et elle mériterait d’être confirmée par de nouvelles observations. Disons enfin que, si ce nombre de 19 dossiers sur 95 est déjà trop faible pour permettre d'établir avec certitude l'influence de la consanguinité en général sur la production de la surdi-mutité, il est plus insuffisant encore pour servir de base aux autres conclusions secondaires de Boudin, relativement à l'influence particulière de chaque degré de la consanguinité, à la prédominance de la surdi-

mutité chez les juifs, etc.

Cependant, malgré ces objections adressées par Dally à la statistique de Boudin et dont nous admettons la vérité dans uné certaine mesure, nous pensons néanmoins que cette statistique de Boudin est un premier pas fait dans la voie de la démonstration de son opinion, et que sa concordance avec les chiffres fournis sur ce même sujet sur d’autres auteurs, dont nous avons fait connaître les résultats, ajoute encore à sa valeur, constitue déjà un commencement de preuve et nous conduit, pour notre part, à regarder, dès à présent, comme probable l’action de la consanguinité comme cause de la surdi-mutité.

Indépendamment des statistiques faites dans le cercle restreint d’une institution spéciale, comme celle des sourds-muets de Paris, Boudin a encore indiqué une autre source féconde de renseigne-

ments à laquelle on pourrait puiser des éléments précieux pour une

Statistique de même nature. Nous voulons parler des conseils de revision, et M. de Ranse (1) a insisté avec raison sur les avantages nombreux que l’on pourrait tirer, pour la statistique de la surdimutité et de quelques autres infirmités, de ce champ d’observation trop négligé où plusieurs des difficultés précédemment indiquées pourraient être évitées. Dans ce cas, on pourrait remonter du fait d'une infirmité régulièrement et officiellement constatée, chez un certain nombre de jeunes gens du même âge et d’un même départe-

ment, à l'état de santé et de consanguinité de leurs parents, et

recueillir ainsi des éléments suffisamment contrôlés pour pouvoir servir de base à une statistique générale de ces infirmités mises en rapport avec l'influence des mariages consanguins. Mais ce travail

d'ensemble, difficile à réaliser dans les conditions de suffisante exac-

titude, n'a pas encore été, je le crois, entrepris sur une grande échelle.

En résumé, les documents recueillis jusqu'à ce jour, soit à l’aide des observations particulières ou collectives, soit à l’aide de la méthode numérique, appliquée d’une manière partielle et incomplète, nous semblent donc encore insuffisants pour établir, avec une complète certitude, le nombre plus considérable des infirmités ou des

maladies chez les descendants des mariages entre Consanguins que

{1) Voy. de Ranse, Bulletins de la Société d'anthropologie, t. IV, p. 624.

co

chez ceux des autres mariages ; mais si ce fait ne nous parait pas encore rigoureusement démontré dans l’état actuel de la science, il résulte du moins pour nous des documents contradictoires précédemment exposés que ce fait est infiniment probable dans l'espèce humaine.

Les partisans eux-mêmes de la seconde opinion, dont nous avons énuméré les arguments, ne vont pas en eflet jusqu’à affirmer l’innocuité absolue des unions consanguines pour les produits de ces unions ; ils ne vont pas aussi loin sous ce rapport chez l’homme que chez les animaux. Presque tous, au contraire, sont disposés à admettre, comme Périer, qu'il peut exister plus d’infirmités chez les descendants de cent familles consanguines prises au hasard, que chez ceux de cent familles non consanguines observées dans les mêmes conditions ; seulement ils soutiennent que, si ce fait était scientifiquement démontré, il devrait être attribué non à la consanguinité elle-même, mais à l'influence de tendances héréditaires identiques, existant dans ce cas chez les deux époux à la fois, et qui s’exagéreraient chez les descendants par suite d’une double hérédité de même nature. Le fait des dangers des alliances consanguines n’est donc pas le véritable point en discussion entre les deux écoles dont nous avons résumé les opinions. Ce qui les sépare profondément, ce n’est pas la constatation du fait lui-même, c’est surtout son interprétation, en le supposant démontré. Or cette interprétation est le second côté de la question que nous devons maintenant aborder.

Les inconvénients nombreux qui succèdent aux alliances consanguines, en les regardant comme réels, doivent-ils être attribués à l'influence de la consanguinité des parents, considérée comme cause spéciale et distincte de toute autre, ou ne doivent-ils être envisagés que comme une nouvelle conséquence des lois générales qui régissent l’hérédité morbide dans l'espèce humaine? Là résident en réalité le cœur même du sujet que nous examinons et la véritable cause des divergences entre les partisans des deux opinions en présence.

Pour discuter sérieusement cette question, il faudrait commencer par étudier d’une manière approfondie les lois générales qui président chez l'homme à l’hérédité physiologique et à l'hérédité morbide.

Ce n’est pas ici le lieu d'aborder, même incidemment, un si vaste sujet.

Nous restreignant à l’hérédité morbide, nous nous bornerons à rappeler un seul fait capital, sur lequel on n’a réellement insisté, avec toute l'importance qu'il mérite, que dans ces dernières années : nous voulons parler des transformations morbides qui s’opèrent de génération en génération par l'effet de l’hérédité. Ce fait général, dont nous pouvons chaque jour constater les nombreuses conséquences, suffit pour modifier du tout au tout et pour compliquer singulièrement la solution du problème qui nous occupe. Non seulement, en effet, l’hérédité est une loi générale qui commande la transmission directe des qualités ou des défauts des ascendants, au physique et au moral, ainsi que celle de leurs maladies, à leurs descendants, mais elle comporte en outre et elle explique à Son tour la transformation successive, d’une génération à une autre, d’une maladie en une autre maladie, non seulement dans la sphère du même système d'organes, mais même dans des organes différents.

Quelques auteurs, comme M. Baillarger et Moreau (de Tours), ont même poussé trop loin le principe de ces transformations morbides par suite de l’hérédité. Ils ont posé cette loi générale que toutes les maladies héréditaires étaient sœurs ; ils ont recherché la trace de cette loi d'hérédité jusque dans l'existence de la scrofule, des tubercules ou du cancer dans les familles des aliénés, des épileptiques ou des individus atteints d’autres affections cérébrales. Sans partager cette doctrine générale, qui nous parait entachée d’une évidente exagération, il est absolument impossible à un observateur consciencieux de nier le fait des métamorphoses morbides par l'effet de l’hérédité.

Ce fait est surtout incontestable et trouve chaque jour de nouvelles applications dans les maladies du système nerveux. Moreau (de Tours) (1) a étudié ce sujet avec une persévérante attention. Prosper Lucas (2) a publié, sur l'hérédité en général, un remarquable traité plein d'idées et de faits, que l’on consultera toujours avec

(1) Voir surtout Moreau (de Tours), La Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire. Paris, 1859.

(2) Prosper Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie üu système nerveux. 2 vol. ; Paris, 1547 et 1850.

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fruit toutes les fois qu’on voudra approfondir l’un des côtés de cette question si vaste et si difficile. Enfin, le D' Morel (1) a réellement ouvert, pour l'étude des transformations morbides héréditaires, une voie nouvelle, dans laquelle il a posé les premiers jalons, et il aura du moins le mérite d’avoir déblayé le terrain sur lequel pourront s'engager avec plus de succes les travailleurs de l'avenir.

En étudiant avec persévérance l'influence qu'exercent sur le sÿstème nerveux de l’homme les causes générales, telles que la constitution géologique du soi, les effluves miasmatiques, agissant d’une manière continue sur les habitants des contrées marécageuses, les influences physiques et morales de milieu que subissent les individus vivant dans les grands centres de population et surtout dans les districts manufacturiers, enfin l’action de divers agents toxiques el principalement des boissons alcooliques ; en tenant compte, en un mot, des causes générales, résidant dans le sol, dans le climat, dans le milieu physique et dans le milieu moral qui agissent d’une manière continue et persistante sur de grandes réunions d'hommes et dont les effets individuels se perpétuent et s'aggravent en se transformant de génération en génération, par le fait de l'hérédité, le Dr Morel est parvenu à établir une théorie générale des dégénérescences dans l'espèce humaine et à expliquer ainsi la formation de véritables races maladives, d’après les mêmes lois que les anthropologistes ont assignées à la formation des races naturelles. En partant des maladies du système nerveux, qui forment le premier anneau de cette chaine non interrompue des transformations mor-. bides, il est arrivé d’abord aux altérations du moral et de l'intelligence, puis à celles des autres systèmes d'organes, et enfin jusqu’à l'extinction de la race. Dans cette théorie, qui a en sa faveur de nombreux faits d'observation et dont l'avenir confirmera, selon nous, de plus en plus la vérité, l'hérédité morbide, puisant sa source principale dans les maladies du système nerveux, joue un rôle bien autrement puissant que celui qu'on lui suppose en général.

Elle ne se borne pas à transmettre aux descendants les maladies des ascendants: elle agit sur la force même qui préside à la formation des organes ; elle influe sur la stérilité des parents ou sur leur

(1) A.-B. Morel, Traité des dégénérescences. Paris, 1851.

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fécondité bornée, ainsi que sur la mort prématurée des enfants issus de pareils mariages. Elle détermine chez ces enfants des arrêts de développement physique et de développement intellectuel; elle donne naissance à des maladies cérébrales de la première enfance, qui laissent leur suite des infirmités ou des maladies durables, telles que l'idiotisme ou l’épilepsie. Elle produit chez ces enfants dégénérés des facultés précoces et partiellement développées, indices effrayants pour l'avenir de leur intelligence ; enfin, elle a pour résultat de développer, chez ces êtres prédestinés, à l’époque de la puberté, des maladies mentales subites, qui sont le prélude d’une démence anticipée, accès de manie ou de mélancolie qui, au lieu de guérir, aboutissent rapidement à la Stupidité ou à la démence.

Diminution générale de la taille; constitution scrofulense ou rachitique ; arrêts de développement de divers organes ; déformations natives de la tête, des oreilles ou d’autres parties du Corps ; strabisme, tics variés de la face et mouvements choréiques partiels ou généraux ; hernies, pieds bots, ete., ete.: telles sont les principales anomalies de l’organisation, portant sur les organes et sur les fonctions autres que celles du système nerveux, que l’on observe encore fréquemment chez les descendants des individus soumis à des causes générales délétères, telles que les influences telluriques, climatériques ou toxiques qui s’exercent à la fois sur des populations réunies dans un même milieu et qui se perpétuent en s'aggravant de génération en génération.

En résumé, ces influences générales, après avoir d’abord frappé

d’une manière bénigne le système nerveux des ascendants, voient | Icurs effets s'aggraver par l’hérédité, en s’accumulant. Dans le * domaine du système nerveux et au moral, on passe ainsi successive-

ment des maladies purement nerveuses, telles que l'hystérie, l’épilepsie, l'hypochondrie ou les névroses protéiformes, aux altérations morbides du caractère, aux mauvais penchants nativement et maladivement exagérés, c'est-à-dire aux diverses variétés de Ja folie morale ou instinctive, ou bien encore aux facultés intellectuelles précoces et bientôt éteintes ou très particulièrement et très inégalement développées. Ces états mixtes amènent ensuite, par une série non interrompue d'états pathologiqnes, aux différentes formes ou variétés des maladies mentales et aboutissent en définitive, chez les des-

cendants, aux divers degrés de l’imbécillité et de l’idiotisme, c’est-àdire à l'extinction de l'intelligence. Dans la sphère des autres organes, ces mêmes influences délétères conduisent, par des séries parallèles, | les générations successives, depuis la diminution de la taille et de légères anomalies locales ou partielles, jusqu à des déformations organiques de plus en plus profondes, et enfin jusqu à l'extinction définitive de la race, par la mort prématurée des enfants, qui naissent souvent en grand nombre mais qui meurent tous dans le jeune âge.

Ce tableau, tracé à grands traits, suffit pour faire comprendre combien les recherches modernes, et surtout celles du D° Morel, ont étendu la sphère dans laquelle peut s'exercer l’hérédité morbide ; par conséquent, combien sont devenues complexes toutes les questions qui, de près ou de loin, se rattachent à ce sujet si vaste et si compliqué. On conçoit donc aisément combien il devient difficile de faire exactement la part de la consanguinité des parents au milieu des transmissions héréditaires qui portent si loin leur action. L'influence de l'hérédité, en effet, ne consiste plus seulement dans ia reproduction chez les enfants de la même maladie dont se trouvaient atteints les ascendants ; elle ne borne même plus son action à un seul système d'organes, comme le système nerveux, par exemple : elle influe sur l’organisation tout entière et jusque sur cette force mystérieuse appelée force formatrice, qui, depuis le moment de la conception, préside à la formation, à la nutrition et au développement des organes. Elle agit jusque sur la durée de la vie, jusque sur la vitalité elle-même et sur le degré de résistance de l'organisme contre toutes les causes de destruction qui l'entourent.

On comprend done parfaitement comment les partisans de la seconde opinion, au lieu d'attribuer au fait même de la consanguinité une influence fàcheuse spéciale, capable par elle-même, en dehors de toute transmission héréditaire, de déterminer des infirmités, des vices de conformation ou des maladies chez les descendants, ont pu raisonnablement chercher à rattacher à l'action beaucoup plus étendue de l’hérédité tous les faits défavorables constatés par un grand nombre d’observateurs chez les enfants issus de mariages consanguins.

Cependant il convient de tenir compte des raisons que les partisans de la première opinion ont opposées à cette conclusion ; elles

Peuvent se résumer dans cette phrase de Devay : « Les déviations organiques que nous avens rapportées sont survenues dans des familles où elles n'avaient jamais apparu avant la COnsanguinité. Reconnaissez donc, une fois pour toutes, que la consanguinité, et C'est le véritable nœud de la discussion, & précédé l’hérédité : celleci en est devenue la conséquence. En résumé, {a Consanguinité donne des vices héréditaires à ceux qui n'en ont point (4). » De plus, Devay, Boudin, Chazarain, Chipault, etc., et tous ceux qui ont défendu l'opinion des dangers causés par la Consanguinité elle-même en dehors de toute autre influence, ont eu le soin em général de noter l’état de santé parfaite des parents ; par conséquent ils ont cru pouvoir affirmer que l’hérédité morbide n’était pour rien dans la production des infirmités ou maladies constatées chez les descendants. Mais, après le tableau rapide que nous venons de tracer des transformations variées que peut affecter cette influence étiologique, on conçoit combien il devient difficile de poser avec certitude une pareille affirmation dans tous les cas qui ont été publiés jusqu’à ce jour.

Relativement à la Surdi-mutité, il y a pourtant une remarque im- Portante faite par Devay, Boudin, Chipault, ete., et que nous ne pouvons passer sous silence; elle repose sur ce fait d'observation que la surdi-mutité est une maladie très rarement héréditaire. Voici comment s'exprimait à cet égard, en 1846, Ménière, juge assurément fort compétent en pareille matière : « On ne peut pas dire aujourd’hui que tous les enfants sourds-muets doivent le jour à des parents entendants et parlants. Il n'y à pas longtemps que l’on a recueilli les premiers faits en contradiction avec ce principe, et l’on à pu constater un Certain nombre de fois l’hérédité directe de la surdi-mutité. On: doit dire cependant que ces faits constituent une rare exception, et qu'habituellement, dans l'immense Mmajorilé des cas, les SOurds-muets mariés à des sourdes-muettes ont des enfants qui | vire et parlent. Cela est vrai, à plus forte raison, quand le mariage est mixte, c’est-à-dire quand un des époux seul est sourdmuet (2). »

(1) Devay, Du danger des mariages consanguins, p. 148. (2) P. Méniére, Recherches sur l'origine de la surdi-mutité, (Gazette médic. de de Paris, t. I, p, 143, & série.)

Le D: J. Adams {{) a constaté, comme Ménière, la non-hérédité de la surdi-mutité.

Après avoir cité ces témoignages, Boudin ajoute : « À notre sens, les mariages consanguins, loin de militer en faveur Fe une hérédité tout imaginaire, constituent la protestation la plus flagrante contre les lois mêmes de l’hérédité. Comment! voilà des parents consanguins, pleins de force et de santé, exempts de toute infirmité appréciable, incapables de donner à leurs enfants ce qu'ils ont, el leur donnant au contraire ce qu'ils n'ont jamais eu, et c’est en présence de tels faits qu’on ose prononcer le mot hérédité (2) ! »

A cela nous répondrons d'abord par le fait des transformations morbides héréditaires, sur lequel nous avons insisté tout à l'heure. Nous dirons ensuite que rien ne prouve que l'absence absolue de toute influence héréditaire ait été sérieusement constatée dans toutes les observations d’infirmités consécutives aux alliances consanguines qui ont été publiées par divers auteurs. De plus, relativement à la surdimutité en particulier, il ne suffit pas d’avoir exclu l’hérédité comme cause pour démontrer l’action de la consanguinité, puisque cette infirmité pourrait être due à d’autres causes, et par exemple à des influences exercées sur la mère pendant la grossesse; enfin, alors même que l’on parviendrait à démontrer que la surdi-mutité est le résultat fréquent de la consanguinité des parents, sans aucune intervention héréditaire, ce que nous serions, pour notre part, fort disposé à admettre, il ne s’ensuivrait nullement qu'il dût nécessairement en être de même de beaucoup d’autres infirmités ou maladies attribuées, à tort ou à raison, à la consanguinité plutôt qu'à l'hérédité.

Ainsi done, en résumé, relativement à la seconde question que nous avons posée, c’est-à-dire pour l'interprétation physiologique du fait supposé démontré du danger des mariages consanguins, nous pensons que l’opinion qui consiste à l’attribuer à la consanguinité ellemême, ipso facto, et non à l’hérédité morbide directe ou transformée, | est encore très douteuse dans l’état de la science, et qu'il convient, à son égard, de suspendre son jugement. Mais le doute que nous

(1) J. Adams, & Treatise on the supposed hereditary properties of diseases, p. 86. (2) Boudin, Dangers des unions consanguines.(Annales d'hygiène, t. XVII, p. 21, juillet 1862.)

exXprimons sur la question d'interprétation n’entraîne pas, selon nous, nécessairement, ainsi que nous l'avons déjà dit, le même doute sur l'existence du fait lui-même. Ce fait des inconvénients nombreux qui succèdent aux alliances consanguines nous paraît, au contraire, très raisemblable ; toutes les observations, sans l'avoir encore démontré ine manière certaine, concourent néanmoins à le rendre très probable ; il peut être admis aussi bien par les partisans de la première opinion que par les défenseurs de la seconde; il s'explique aussi facilement dans l'hypothèse de l’hérédité morbide que dans celle de l'action spécifique de la consanguinité elle-même.

C'est là un terrain commun sur lequel partisans et adversaires peuvent facilement se rencontrer. Si l'interprétation physiologique du fait est encore douteuse, le fait lui-même est du moins assez bien établi pour pouvoir servir de base au médecin praticien et à l'hygiéniste, lorsqu'ils sont consultés sur une question aussi grave et aussi importante. Les médecins qui croient à l'influence ficheuse de la consanguinité en elle-même détourneront les familles et les individus de l’idée de se marier entre eux, quand ils seront déjà unis par les liens du sang, en leur faisant le tableau saisissant des effets funestes de ces alliances pour leurs descendants. D'un autre côté, ceux qui ne croient pas à l’action propre de la consanguinité, mais qui redoutent avec raison les suites désastreuses des transmissions héréditaires de mauvaise nature, donneront également le même conseil.

Dans la majorité des cas, en effet, dans les conditions actuelles où nous vivons, il n’est pour ainsi dire aucune famille qui ne soit entachée d'un vice héréditaire quelconque. Tout médecin prudent doit donc craindre de voir cette disposition héréditaire renforcée chez les descendants par l'union entre deux proches parents, qui sont doués en puissance des mêmes tendances morbides, lesquelles ne peuvent que s’exagérer par l'effet d’une double hérédité agissant dans le même sens, tandis qu'elles pourraient être contrebalancées avantageusement parles dispositions héréditaires en sens inverse des deux époux. Partant d'un même fait d'observation, reconnu comme généralement vrai, les partisans des deux doctrines opposées, tout en variant complètement sur Son explication, peuvent donc se rencontrer dans le domaine de la pratique; et, lorsqu'ils sont consultés relativement à la convenance d'unions consanguines projetées, ils peuvent exprimer la même Opi-

FALRET, Aliénés et Asiles d’aliénés.

nion au point de vue de l'hygiène des familles et de la santé des générations futures. |

La question hygiénique des dangers des unions consanguines nous paraît donc aujourd’hui plus près de sa solution que la question physiologique ou étiologique des causes qui peuvent rendre compte de, ces dangers. Mais si le médecin, consulté sur l'opportunité de ces alliances, nous semble devoir les déconseiller et s’y opposer dans la limite de ses pouvoirs, il ne s'ensuit nullement qu’il doive, ainsi que l’ont proposé certains auteurs, réclamer des mesures législatives ou coercitives pour empêcher ces mariages entre proches parents.

Ce système, ayant pour but d'apporter des restrictions légales à la liberté individuelle, soulève de nombreuses objections et n’est admissible à aucun titre. On ne saurait s'élever avec trop d'énergie contre une pareille prétention. Elle est complètement irréalisable, et elle a été justement condamnée au congrès de Lyon (1). Le médecin doit se borner à donner des conseils hygiéniques, quand on les lui demande; mais il ne rentre pas dans ses attributions de provoquer les sévérités de la loi pour opposer des empêchements légaux à la liberté de choix des familles et des individus. D'ailleurs, si l’idée de la prohibition des mariages consanguins, préconisée par Devay, Chazarain, Boudin, Chipault, etc., devait jamais prévaloir, ce qui nous paraît absolument impossible, où pourrait-on s'arrêter, une fois que le législateur serait entré dans cette voie ? Ne devrait-il pas appliquer le même principe à toutes les maladies héréditaires en général, telles que la phtisie, le cancer, l’épilepsie, la folie, pour lesquelles du reste plusieurs auteurs l'ont déjà proposé ?

Arrivé au terme de ce travail, nous croyons pouvoir le résumer par les conclusions suivantes :

Les documents nombreux accumulés depuis plusieurs années, sur la question du danger des mariages entre proches parents, ont contribué à éclairer quelques points principaux de cette étude, mais ils ont encore laissé dans l’ombre plusieurs de ses aspects les plus importants. Le fait lui-même des dangers de tout ordre que peuvent présenter ces alliances pour les générations à venir nous paraît, dès

(1) Congrès médical de France, tenu à Lyon. Paris, 1864.

L se

à présent, rendu très probable par le grand nombre des observations

déjà connues et par les statistiques variées, quoique incomplètes, qui

ont été publiées; mais sa démonstration et surtout sa véritable

interprétation nous semblent encore douteuses dans l’état actuel

de la science. Aussi croyons-nous indispensable, soit pour établir

d'une manière plus rigoureuse la réalité du fait lui-même, soit

pour en fixer réellement la signification, et pour savoir s’il doit être

attribué à la consanguinité seule ou bien à l’hérédité morbide, de

faire appel à de nouvelles recherches, avant de pouvoir considérer. cette question comme scientifiquement résolue.

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