‹ Les aliénés et les asiles d'aliénésChapitre 26 sur 46 · HE · texte numérisé non relu

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$ 1er. — Historique.

Le mot amnésie (de à privatif et de uvñsw, mémoire) sert à exprimer la diminution notable ou la perte totale de la mémoire. Ce mot est déjà ancien dans la science. Sauvages l’a admis dans sa nosologie et a divisé l’amnésie en dix espèces, d’après les causes.

Pour nous, l'amnésie est un symptôme survenant dans des conditions très diverses, etnon une maladie distincte. Elle n'existe presque jamais, à l’état d'isolement, sans autre perturbation de l’organisme et sans trouble concomitant des autres fonctions cérébrales, motrices, sensitives ou intellectuelles. L'amnésie est donc très rarement essentielle. Elle est presque toujours symplomalique d’affections diverses du cerveau, ou produite symptomatiquement par d'autres maladies de l'organisme.

Plusieurs auteurs l'ont divisée en partielle et générale, en complète et incomplète. Louyer-Villermay (2) a distingué la dysmnésie, ou diminution de la mémoire, de l'amnésie proprement dite, ou perte de la mémoire. Ce ne sont là en réalité que des degrés différents d’un même état mental, et, au point de vue clinique, il n’y a aucun avantage à perpétuer ces distinctions. La seule qui mérite d'être conservée, c'est la division de l’amnésie en partielle et générale. Il résulte en eflet d’un grand nombre d'observations consignées dans la science que la mémoire peut être partiellement atteinte, par rapport à certaines catégories de souvenirs, souvent même d’une manière extrêmement limitée.

(1) Extrait du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, publié sous la direction de M. le docteur Dechambre, 1866, 1re série, t. II, p. 275. G. Masson et, Asselin, éditeurs.

(2) Louyer-Villermay, art. « Mémoire » du Dictionnaire des seiences médicales,

t. XXXII, p. 305; 1819.

F ?éti

On doit se demander aussi si l'on peut séparer cliniquement la perversion de la mémoire de son affaiblissement. La mémoire, comme toutes les autres facultés intellectuelles et morales, peut, en effet, être exaltée, affaiblie ou pervertie, dans diverses maladies cérébrales. L’exaltation de la mémoire, dont on a, du reste, exagéré la fréquence, se produit de temps en temps, dans certaines variétés et à certaines périodes des maladies mentales. On l’observe surtout dans les états d’excitation maniaque, où toutes les facultés acquièrent momentanément une suractivité exceptionnelle, dans les états extatiques, hystériques et, en particulier, dans la période d’exaltation de la folie circulaire ou folie à double forme, enfin dans la période prodromique de certaines affections cérébrales. Dans ces Cas, les malades sont eux-mêmes surpris de la vivacité accrue de leur mémoire, et ils étonnent les assistants par la richesse, la multiplicité et la précision de leurs souvenirs, relativement à des faits qui paraissaient depuis longtemps effacés de leur mémoire. Ils récitent des pièces de vers, composent des poèmes et parlent, pendant des heures entières, avec une volubilité et une facilité d’élocution dont ils n'auraient jamais été capables dans leur état de santé. Mais ces exemples d'augmentation maladive de la mémoire sont rares. Cette faculté est bien plus souvent affaiblie, ou troublée dans les lois qui la régissent, qu’elle n’est exaltée ou augmentée, et, Selon nous, les cas de perversion de cette faculté ne peuvent être séparés cliniquement de ceux d’affaiblissement. Aussi, tout en consacrant principalement cet article à l'étude de l’amnésie proprement dite, c'est-à-dire de l’affaiblissement de la mémoire, nous y comprendrons aussi un certain nombre de faits de perturbation de cette faculté qui s’y trouvent liés de la manière la plus intime.

$ 2. — Causes de l’amuésie.

Les causes de l’amnésie sont très variées. Elles sont physiques ou morales.

L'amnésie peut être congénitale ou héréditaire, C’est ce qui a lieu, par exemple, dans le crétinisme et l’idiotisme. On trouve consignés dans les auteurs des exemples assez nombreux d’amnésie accidentelle, plus ou moins durable, produite par des causes morales,

par exemple, par les excès de travail, la contention d'esprit, les chagrins, la frayeur, la colère, les passions tristes, etc. Louyer-Villermay (1) rapporte l'observation d’un célèbre jurisconsulte, qui fut atteint d’amnésie à la suite d’un travail trop prolongé. Moreau (de la Sarthe) (2) cite un exemple d’amnésie brusque et de courte durée, survenue chez un savant allemand, par suite d’une forte contention d'esprit. Borrichius a rapporté un fait dans lequel l’amnésie avait succédé à un accès de colère. [l existe dans la science des exemples analogues d’amnésie causée par une joie trop vive ou une grande frayeur.

Les causes physiques sont plus nombreuses encore. L’amnésie peut être consécutive à un changement quelconque survenu plus ou moins rapidement dans divers points de l’organisme. Aïnsi, elle peut succéder à la suppression d’hémorroïdes, du flux menstruel, d'une suppuration ancienne. Les saignées trop abondantes, les hémorragies, l’aménorrhée, le défaut d'alimentation, les fièvres typhoïdes ou le typhus en général, sont souvent suivis d’amnésie. D’après le rapport de Lucrèce, les malades qui échappaient au fléau, dans la peste d'Athènes, avaïent perdu le souvenir des choses passées et ne se reconnaissaient plus eux-mêmes. Thucydide en dit autant (3) du typhus qui suivit la famine d’Athènes. Le docteur Gasc (4) rapporte des faits du même genre, et Sydenham avait déjà précédemment fait la remarque qu'après la fièvre épidémique qui régna en 1673, la mémoire de ceux qui en avaient été atteints était singulièrement affectée. La mémoire reste souvent affaiblie pendant assez longtemps dans la convalescence des fièvres typhoïdes. M. Calmeil (5) rapporte le fait suivant : « Un homme d’un âge mûr, ayant éprouvé une fièvre maligne, devint sujet à de longues absences pendant lesquelles il oubliaït tout. Il se perdait dans les quartiers de Londres qu’il connaissait le mieux et ne reconnaissait plus sa propre maison. » (Savary.) L’exposition prolongée à une haute ou à une basse température peut également paralyser la mémoire d’une

) Louyer-Villermay, art. cité, p. 315.

(2) Moreau (de la Sarthe), Encyclopédie nouvelle. (3) Thucydide, liv. II, chap. xLvir.

(4) Gasc, Histoire de l'épidémie de Wilna. Paris, 1815. (5) Calmeil, Diet. en 80 vol., art. « Amnésie », t. XII, p. 404.

manière temporaire ou permanente. Forbes Winslow (1) cite l’ob-

servation d’un individu qui, après avoir fait avec succès l'ascension

des Alpes, eut, dans les semaines suivantes, la mémoire considérablement affaiblie, surtout à l'égard des dates et des figures. 11 faisait, sous ce rapport, les méprises les plus singulières et était rarement capable de désigner exactement le Jour de la semaine ou le quantième du mois. Il lui était également impossible de calculer ; il faisait des erreurs continuelles en comptant, écrivait 7 au lieu de à, 3 au lieu de 1. Cette perte de mémoire ne fut pas de longue durée.

Dans le compte rendu d’un naufrage survenu, il y a quelques années, dans l’océan Pacifique, où les passage rs avaient souffert d’extrêmes privations, de grandes fatigues, et a aient été longtemps exposés à toutes sortes d’anxiétés d'esprit et à un froid intense, on raconte que Ceux qui échappèrent à la mort et à la folie eurent l'intelligence extrêmement affaiblie, et surtout la mémoire. L'un d'eux perdit tout souvenir des antécédents de sa vie. La mémoire des pénibles événements récents qu'il venait de traverser était chez lui très vivace, mais il ne pouvait indiquer ni le lieu de sa naissance, ni quelle était sa famille et où elle résidait (2). |

Dans la retraite de Moscou, beaucoup de soldats et d'officiers français eurent la mémoire affaiblie par suite de fatigues, de privations et du froid intense (3).

Sir John Banks rapporte un cas de paralysie subite de la mémoire survenue Chez un pompier qui, pour sauver des enfants d’un incendie, s’exposa lui-même à une chaleur très intense. 3

Les excès de fatigue donnent lieu également quelquefois à l’amnésie. Galien en a cité un exemple.

Sir Holland raconte qu'étant descendu deux fois dans la même journée dans des mines très profondes, il eut une perte de mémoire causée par la fatigue. Il lui fut impossible de retrouver les mots de la langue allemande qu'il parlait auparavant et il ne put causer avec la personne qui l’accompagnait que plus tard, lorsqu'il eut pris du repos, de la nourriture et du vin (4).

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(1) Forbes Winslow, Obseure diseases of the brain, p. 399, London, 1860. (2) Id., ibid., p. 399.

(3) Voir Philippe de Ségur, Histoire de la campagne de 1812.

(4) Sir H. Holland, Mental Pathology, p. 167.

Les excès vénériens, surtout prématurés, l’onanisme, l'abus des | boissons alcooliques, dans quelques cas, la privation subite de ces boissons auxquelles on était habitué, peuvent également donner lieu à l'amnésie transitoire ou plus ou moins prolongée. On a vu assez fréquemment des pertes de mémoire temporaires, causées par un régime débilitant, des excès, des fatigues et des privations, être guéries rapidement par l'emploi des toniques et des stimulants.

Mais les causes principales de l’amnésie sérieuse et durable résident dans les affections cérébrales, soit traumatiques, soit organiques.

11 existe dans les annales de la science de nombreuses observations de perte plus ou moins persistante de la mémoire, à la suite de commotions cérébrales, de coups et de chutes sur la tête, de fractures du crâne, en un mot après des accidents traumatiques ayant exercé leur influence sur l'encéphale. Tantôt la perte de mémoire survient immédiatement après l'accident, tantôt, au Contraire, elle ne se développe que plus tard. Dans certains cas, la mémoire est affaiblie dans sa totalité; dans d’autres, cette faculté n'éprouve qu'une altération plus ou moins circonscrite, portant sur | certaines catégories de souvenirs ou sur certaines périodes seule- ment de l'existence. Le fait le plus remarquable à signaler, dans ces circonstances (comme du reste à la suite de quelques autres affections cérébrales), c’est que la violence subite produite sur le cerveau semble exercer sur la mémoire une sorte d'action rétroactive. Les malades, en eflet, lorsqu'ils reviennent à la connaissance, n'ont pas seulement perdu le souvenir de l'accident lui-même et de la période de temps qui l’a suivi, mais ils ont même oublié les faits survenus avant l'événement, dont ils avaient eu pourtant parfaitement con:, science. Cet oubli de circonstances antérieures à l’accident peut s'étendre à quelques heures ou à quelques jours en arrière. Il est même des cas très rares où l’on a constaté un oubli s'étendant à une période de temps beaucoup plus longue. De nombreux exemples de ce genre ont été relatés par Brodie (4), Toulmouche (2), Hecker (3), Bruns (4), Henke ().

(1) Brodie, Medico-chir. Transact., 1825.

(2) Toulmouche, Gaz. méd., t. XIX, p. 839; 1843.

(3) Hecker, Med. Jarhbüch. für Nassau, 1848, p. 246.

(4) Bruns, Die chirurg. Krankheiten. Tubingen, 1864.

(5) Henke, Zeitschrift für Staatsarineikunde, t. XXXV, p. 4.

L'observation de Henke présente, en outre, Cette particularité que la malade eut un retour passager de la connaissance, dans l’intervalle de deux périodes de perte complète de conscience, et qu’elle avait oublié même cette période intermédiaire.

Prichard (1) raconte également l'histoire d’un homme qui, à la suite d’une chute de cheval, avait totalement oublié non seulement celte chute elle-même, mais tout ce qui l'avait précédée pendant un temps assez long. — Indépendamment des commotions cérébrales, On à encore observé l'oubli des choses survenues avant la maladie, à la suite de coups de sang et de syncopes. Beattie fait remarquer qu'il a aussi constaté plusieurs fois le même fait dans un état satisfaisant de santé, au moment du réveil, lorsqu'on est brusquement effrayé par un bruit subit qui interrompt le sommeil, Un exemple rapporté par Beattie indique jusqu’à quel point peut s'étendre cette influence rétroactive des maladies cérébrales sur la perte de la mémoire. « Il s’agit d’un ecclésiastique qui, à la suite d’un coup de sang, avait oublié tout ce qui s'était passé dans les quatre années qui avaient précédé l'explosion de sa maladie. Il se rappelait très bien ce qui avait eu lieu avant cette époque, mais les événements rapportés par les journaux, pendant ces quatre dernières années, lui étaient complètement inconnus et le surprenaient singulièrement lorsqu'on les lui racontait. »

La perte totale ou la diminution très notable de la mémoire, dans son ensemble, ou relativement à certaines catégories de souvenirs, est le résultat habituel de toutes les affections organiques du

ie

À Dans l’apoplexie et le ramollissement du cerveau, il est très rare que la mémoire ne soit pas atteinte à un degré quelconque, dès le début de l’aflection, et cet affaiblissement augmente, soit progressivement, soit par accès, à mesure que ces maladies avancent vers une terminaison fatale. Les pertes subites et temporaires de la mémoire figurent parmi les symptômes avañt-coureurs les plus communs de ces affections. Ces absences passagères de la mémoire sont même le plus souvent de très mauvais augure, et permettent de pronostiquer

(1) Prichard, Rapports de la mémoire avec le cerveau. (Journal für Anthropologie de Nasse, 1824.)

Le à

l'invasion prochaine d’une maladie grave du cerveau. Forbes Winslow (1) en eite un exemple remarquable. On pourrait, du reste, en relever dans un grand nombre d'auteurs.

A la suite des attaques d’apoplexie, la mémoire peut être altérée dans son ensemble et s’affaiblir de plus en plus, à mesure que de : nouvelles attaques viennent s'ajouter aux précédentes. En général, cependant, la perte de mémoire a, dans ces cas, des caractères particuliers. Elle porte plutôt sur les mots, sur les noms propres, sur le mode d'expression de la pensée que sur les idées elles-mêmes. Les malades emploient un mot pour un autre, ne peuvent parvenir à trouver l’expression qu'ils cherchent, s’irritent facilement lorsqu'on ne les comprend pas, cherchent à désigner par des moyens détournés l’idée ou l’objet qu'ils ont en vue, et manifestent une véritable satisfaction lorsqu'on leur fournit le mot exprimant la pensée qu'ils ont en tête et qu'ils ne pouvaient parvenir à faire comprendre. C’est surtout à la suite des attaques d’apoplexie, accompagnées d’hémiplégie, que surviennent ces troubles particuliers et si variés de la mémoire des mots, qui donnent lieu aux perturbations du langage étudiées sous les noms d’alalie, d'aphémie ou d’aphasie. Indépendamment de l’hémorragie cérébrale et du ramollissement du cerveau, on observe encore fréquemment l’amnésie, soit complète, soit incomplète, à la suite de maladies diverses du cerveau et de ses enveloppes. Exostoses du crâne, ossifications de la duremère, pseudo-membranes de l'arachnoïde, tumeurs cancéreuses, tuberculeuses ou autres de l’encéphale, inflammation chronique du cerveau et de ses membranes, toutes ces affections peuvent: donner lieu et donnent lieu ordinairement à la diminution plus ou moins manifeste ou à la perte totale de la mémoire. Nous rappellerons, comme exemples, les deux faits suivants empruntés à M. Calmeil (2) : « Une dame se plaint de maux de tête, a oublié tout ce qu'elle a fait, tout ce qu'elle à vu et entendu dans le cours de la journée. Ces accidents étaient dus à une masse cancéreuse ayant pris naissance sur l’épine de lethmoïde. » — « Un homme perd la mémoire de tous les noms ; il présente de la confusion

(1) Forbes Winslow, Obseure Diseases, p. 371. (2) Calmeil, Dict. en 30 vol., art. « Amnésie », p. 408.

L'AMNÉSIE Al

dans les idées, de l'embarras dans 1a prononciation. On trouve, dans la partie antérieure de l'hémisphère gauche, une tumeur stéatomateuse. » (Bouillaud.)

Après avoir mentionné les affections dites organiques du cerveau comme causes fréquentes de l’amnésie, nous devons maintenant parler de l'influence exercée par les autres affections cérébrales rangées habituellement dans la classe des névroses; nous voulons parler de certaines maladies nerveuses accompagnées de symptômes cérébraux et des différentes formes de la folie.

Le sommeil et les rêves présentent des variétés de troubles de la mémoire que chacun de nous a pu observer sur lui-même. Tout le monde sait qu’il est des rêves dont on garde le souvenir assez exact, tandis qu'il en est d’autres qui ne laissent aucune trace dans la mémoire, ou du moins dont on ne conserve qu’un souvenir très vague et très confus. Les rêves nous offrent, en diminutif, la plupart des troubles de la mémoire que nous constatons dans d’autres états nerveux. Ainsi, lorsqu'on se réveille au milieu de la nuit, il arrive fréquemment d'accomplir un certain nombre d'actes volontaires, de lire, d'écrire, de parler, et, après une nouvelle période de sommeil, d’avoir complètement oublié, le lendemain, les faits accomplis pendant la nuit dans la période de temps intermédiaire aux deux périodes de sommeil. Ces perturbations de la mémoire, et plusieurs autres encore dont nous allons parler tout à l'heure, se produisent Surtout dans les cauchemars et dans les états de sommeil pathologique se rapprochant plus ou moins du somnambulisme. C'est, en effet, dans les états d’extase, de catalepsie et de somnambulisme que l’on observe les perversions les plus singulières de la mémoire. On y Constate fréquemment, contrairement à toutes les lois de l’état physiologique, une absence complète de rapport entre le degré de

conscience au moment de l’accomplissement-: d’un acte et le degré

du souvenir après l'acte accompli. Le caractère le plus essentiel du somnambulisme, comme des divers états nerveux réunis sous les noms d’extase et de catalepsie, c’est l’absenre complète du souvenir de l'accès après sa terminaison et lors du retour à l’état normal. Chacun sait que le somnambule parle et agit pendant l'accès absolument comme s’il était dans l’état de veille, et que, pourtant, une fois l'accès terminé, il ne conserve aucun souvenir des faits qui

se sont accomplis pendant ce sommeil pathologique. Il en est de même des accès d’extase et de catalepsie, pendant lesquels les malades semblent avoir quelquefois conscience des faits qui se passent autour d'eux et n’en gardent néanmoins aucun souvenir. Mais, dans quelques cas de ce genre, on observe des phénomènes plus singuliers. D'abord, on voit, comme dans le rêve, un second accès effacer complètement le souvenir d’une période intermédiaire de réveil placée entre deux accès. Il se produit, en outre, dans certains cas, une altération de la mémoire plus étrange encore. Le malade atteint de ces maladies nerveuses si bizarres possède en quelque sorte une personnalité double et comme deux mémoires distinctes. I1 a la mémoire de l'accès et celle de l’état de santé qui coexistent chez lui sans jamais se confondre. Pendant les accès d’extase ou de somnambulisme, il conserve tous les souvenirs des accès précédents, et il oublie complètement ce qui s'est passé alors qu'il était dans l’état de veille; et réciproquement pendant les périodes de retour à l’état normal, ces malades se rappellent tous les souvenirs de leur vie réelle et ont oublié tout ce qui est survenu pendant leurs accès. Il y a dans la science un assez grand nombre d'exemples de ce genre observés dans diverses affections du système nerveux. M. le docteur Mesnet en a publié une observation extrémement intéressante (1). Cette observation est surtout remarquable parce que la malade, atteinte des accidents nerveux les plus variés, se reproduisant un grand nombre de fois sous forme d'accès, se livra pendant ces paroxysmes à plusieurs tentatives de suicide, dont le souvenir se perdait complètement dans les intervalles, tandis qu'il reparaissait à chaque nouvel accès.

Dans les diverses formes ou variétés des maladies mentales, l’activité normale de la mémoire est généralement conservée, soit pen: dant la durée de la maladie elle-même, soit après sa terminaison. C’est surtout dans les formes chroniques, avec tendance à la démence, que l’on constate un affaiblissement plus ou moins notable, quelquefois même une perte totale de la mémoire : néanmoins, ce serait une erreur de croire que la mémoire n’est jamais altérée dans la folie aiguë, et, principalement au point de vue de la médecine

(1) Mesnet, Archives de médecine, 1860, 5° série, t. XV, p. Ii.

légale, il importe de noter les états particuliers de trouble mental qui peuvent s'accompagner d’amnésie, soit pendant, soit après les accès. Parmi ces états, nous devons signaler en première ligne le délire aigu, qui est presque toujours suivi, après sa guérison, d'une perte de mémoire à peu près complète, pour la plupart des faits qui $ sont produits pendant sa durée ; les malades n’en conservent que quelques souvenirs vagues et confus, et encore sont-ils plutôt relatifs à la période du début ou à la fin de l'accès qu’à l'époque où celui-ci existait dans toute son intensité. Le délire alcoolique, où delirium tremens, est aussi le plus souvent accompagné de perte presque complète de la mémoire après sa guérison ; c'est à un fait signalé dans la plupart des observations de delirium {remens et qui peut trouver fréquemment son application en médecine légale. Casper (1) rapporte l'observation d’un cordonnier qui, dans un état d'ivresse, avait fait une tentative d’assassinat, dont il n'avait plus aucun souvenir lorsqu'il reprit ses sens dans la prison.

Dans la manie aiguë ordinaire, les malades conservent habituellement après leur guérison le souvenir assez exact des faits principaux survenus pendant le cours de leur maladie. [l est même remarquable que leur mémoire acquiert souvent, plusieurs mois après la guérison, une plus grande précision que dans la période de convalescence, qui succède immédiatement à l'accès lui-même ; mais cette règle générale est sujette à un certain nombre d’exceptions, et l’on observe de temps en temps des accès de manie aiguë de six mois à un an qui sont suivis, comme les délires aigus, d’un oubli à peu près complet des faits survenus pendant leur durée. Le docteur Pelman (2) a relaté plusieurs exemples de perte de souvenir à la suite de manie aigué : l’un d'entre eux est surtout remarquable parce que la malade ayant éprouvé successivement deux états maniaques, l’un accompagné de quelques phénomènes fébriles et l’autre sans fièvre, le premier accès fut suivi de perte de mémoire, et non le second. Mais la disparition du souvenir après l'accès existe surtout dans trois variétés de la manie, savoir : dans la manie à la suite de couches, dans la manie épileptique et dans la manie transitoire ou instantanée.

(1) Casper, Traité de méd. lég., obs. 190.

(2) Pelman, Ætat de la mémoire dans la folie. (Journal für Psychiatrie, t. XXI, ler cahier, p101 et suiv., 1864.)

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À la suite des accidents nerveux, accompagnés ou non de délire, qui succèdent à l’accouchement, on voit quelquefois survenir üne perte de mémoire qui s'applique non seulement à la période qui a suivi les couches, mais dans certains cas même à toute la période de la grossesse. Dans un fait cité par Louyer-Villermay (1), des accidents nerveux se montrèrent pendant les couches, et, quand ils disparurent, la malade avait complètement perdu la mémoire de tout le temps qui s'était écoulé depuis son mariage et de ce mariage lui-même. Dans un autre cas, rapporté par Capuron (2), il s’agit d’une femme pléthorique qui accoucha en l’an XII à l’'Hôtel- Dieu, pendant qu’elle était plongée dans un sommeil si profond qu'on l’eût pris pour une attaque d’apoplexie. Cet état avait succédé | à de violentes convulsions et ne se dissipa qu’au bout de deux jours. » À son réveil, non seulement cette femme n'avait aucune conscience de ce qui s'était passé, mais elle ne voulait même pas convenir. qu'elle eût été enceinte.

Une autre variété de la manie qui s'accompagne presque toujours de perte de la mémoire après la guérison des accès, c’est la manie épileptique ; nous y reviendrons tout à l'heure en parlant de l’épilepsie. Enfin, dans la plupart des faits de manie temporaire, manie transitoire ou manie instantanée, relatés dans les recueils français et étrangers, ou dans les traités de médecine légale, on a constaté l'existence d’une perte plus ou moins complète de la mémoire après l'acte accompli, de même qu'après les accès de manie épileptique. Je suis très disposé à croire, pour ma part, que plusieurs de ces faits ne sont que des exemples de manie épileptique, dans lesquels la nature réellement convulsive de la maladie a été méconnue ; mais ces faits sont si nombreux dans la science, qu’on est bien forcé d'admettre que la perte de mémoire après l'accès est également un symptôme de la manie transitoire simple, sans accidents épileptiques. On peut consulter à cet égard un mémoire très intéressant du D' Krafft Ebing (3).

Dans les cas de manie aiguë simple, observés dans les asiles

(1) Louyer-Villermay, Dictionn. des sciences méd., en 60 vol., art. « Mémoire », +. XX XI D SE

(2) Capuron, Cours d'accouchement, p. 38.

(3) Krafft Ebing, Die Lehre von der Mania transitoria. Erlangen, 1865.

L'AMNÉSIE AAS

d’aliénés, la perte de la mémoire après la guérison des accès est au contraire un fait assez rare, excepté dans les accès maniaques qui surviennent dans le cours de la paralysie générale, ou dans ceux qui tendent à l’état chronique et à la démence. Il en est de même de la plupart des variétés mélancoliques de * l’'aliénation mentale. Dans les différentes formes de l'aliénation partielle, l’affaiblissement notable de la mémoire est presque toujours un signe du passage de la maladie à la chronicité ou à la démence, Néanmoins, il convient de faire une exception pour Certaines variétés de la mélancolie avec stupeur, et surtout pour celle à laquelle plu- » sieurs auteurs ont réservé plus spécialement le nom de stupidité. M. Baillarger (1) a collectionné un assez grand nombre d'exemples de cette forme de maladie mentale, qu'il a rattachée à 1a mélancolie, au lieu de la rapprocher de la démence, avec laquelle d’autres . auteurs l'avaient confondue. Il lui a été facile de prouver, à l’aide des comptes rendus faits par les convalescents, que, dans un certain nombre de cas de ce genre, le travail de la pensée n’était pas totale- . ment suspendu pendant la maladie, ni le souvenir de l’état antérieur du malade complètement effacé après la guérison. Mais si ce fait général, établi par M. Baillarger, est vrai pour la plupart des cas de cette espèce, il ne l’est pas pour tous. On observe, en effet, tous les jours dans les asiles d’aliénés, des exemples de mélancolie avec Stupeur, ou de stupidité, qui se rapprochent par certains caractères des états de délire aigu fébrile, ou des états d’extase, de somnambulisme et de catalepsie, avec lesquels ils sont, du reste, souvent associés. Or, dans ces variétés de la mélancolie, on constate assez fréquemment, comme après les états nerveux dont nous venons de parler, une perte plus ou moins complète de la mémoire après la guérison des accès, et ce résultat de l’observation clinique mérite d’être signalé, soit au point de vue de la distinction des espèces morbides, Soit sous le rapport de la thérapeutique et de la médecine légale.

De toutes les formes de la folie, celles qui donnent lieu le plus souvent à l’affaiblissement ou à la perte totale de la mémoire, sont la démence et la paralysie générale.

Dès lors que, dans une aliénation mentale déjà ancienne, on com-

{1) Baillarger, Mémoire sur la Stupidité. (Ann. médico-psych., 1843.)

LS

mence à constater des signes évidents de diminution de la mémoire, c’est toujours là un signe fâcheux pour le pronostic et une preuve évidente de passage à la chronicité, sinon à la démence proprement dite. Dans les cas de démence avancée, la mémoire est tellement affaiblie que les malades oublient les événements anciens comme les faits récents, ne peuvent trouver les mots nécessaires pour exprimer leurs pensées, ne reconnaissent plus leurs parents, leurs amis ni les personnes qui les entourent, oublient d’un moment à l’autre, les faits dont ils viennent d’être les acteurs ou les témoins et ne conservent plus qu’un nombre très restreint de souvenirs, principalement relatifs aux choses les plus usuelles de la vie.

Dès les premières périodes de la paralysie générale, surtout dans les variétés où domine le caractère de la débilité intellectuelle et de {a démence, la mémoire est très notablement affaiblie. Les malades oublient, d’un instant à l’autre, ce qu'ils viennent de dire ou de” faire ; ils ne se rendent compte, ni de la durée du temps, ni du jour , de la semaine, ni du quantième du mois ; quelquefois même, ils ne peuvent pas se rappeler leur âge, ni le lieu de leur naissance. La mémoire est moins radicalement atteinte dans Îles variétés de la paralysie générale caractérisées par un degré d’excitation plus ou moins intense, mais cette faiblesse n’en est pas moins réelle. Elle se manifeste surtout alors par le défaut de cohésion dans Îles idées, par la contradiction flagrante qui existe entre elles, à des intervalles de temps très rapprochés, par l'absence de certains mots où de certaines lettres qui se remarque dans les écrits de ces malades, et par la facilité avec laquelle on leur fait accepter comme vraies des choses ou des idées en désaccord complet avec leur vie antérieure ou avec leur situation actuelle.

À mesure que la paralysie générale progresse vers la démence, la mémoire s’affaiblit de plus en plus, relativement aux faits anciens, aussi bien que par rapport aux faits récents, et vers la fin de la maladie, cette faculté finit par disparaitre presque complètement ; certains malades conservent même à peine quelques traces du langage articulé, par suite de la perte totale de la mémoire des mots. Ine faudrait pas croire pourtant que la perte de la mémoire chez les paralysés généraux soit toujours portée à ce degré extrême, el! même qu’elle existe dans tous les eas à un point très manifeste. Il

importe beaucoup de savoir, surtout pour la médecine légale, que

dans cette maladie, essentiellement paroxystique quoique progres-

sive dans son ensemble, la faiblesse de la mémoire participe, dans |

sa marche, de la mobilité qui caractérise tous les autres symp- re,

tômes de cette affection. Il est des malades atteints de paralysie # générale qui, après avoir offert une diminution de la mémoire , Ne

extrêmement prononcée, rétrogradent au point de vue de ce symp- a

tôme comme de tous les autres, et récupèrent momentanément,

souvent même pendant assez longtemps, une grande partie de Ja «mémoire qu'ils avaient perdue, Dans ces rémissions de la paralysie

54 beaucoup plus fréquentes qu'on ne le croyait autrefois,

; il faut distinguer deux faits principaux relativement à la perte de la mémoire. D'une part, les malades ont souvent oublié en grande partie les idées qu'ils ont exprimées ou les actes qu'ils ont accomplis

» pendant la période d'intensité de la maladie qu’ils viennent de

OS d'autre part, ils recouvrent néanmoins une mémoire

momentanément très améliorée pour les faits de la période de

rémission dans laquelle ils se trouvent, et relativement aux diverses

circonstances de leur vie’ antérieure à l'invasion de la maladie.

L'époque de la maladie ne laisse donc dans leurs Souvenirs qu’une

trace très fugitive et très incomplète, mais la mémoire à repris une

grande partie de son activité relativement aux faits anciens et relativement à ceux qui s’accomplissent pendant la rémission.

Après la démence et la paralysie générale, considérées comme causes de l’amnésie, nous devons encore mentionner l’idiotisme

et le crétinisme comme donnant lieu à la perte plus ou moins com-

plète de la mémoire. Dans ces deux aflections, cette faculté, envisa-

gée dans son ensemble, présente toujours un degré évident de fai-

blesse ; il ne faudrait pas croire cependant qu'elle fût toujours

aussi Complètement oblitérée qu'elle l’est dans certains cas extrêmes

où elle est presque nulle, et où elle n’a même jamais existé, lorsque

l'amnésie est congénitale, Chacun sait, en effet, qu'il existe des

degrés très nombreux dans le crétinisme comme dans l'idiotisme. C’est

en S'appuyant sur ce fait d'observation que, depuis le commence-

ment de ce siècle, des médecins et des philanthropes se sont occu-

pés avec ardeur de l'éducation des idiots, ont créé des établisse-

ments spéciaux pour favoriser le développement physique et moral

FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. 27

de ces êtres dégénérés, et sont parvenus, par des efforts continus et persévérants, à développer chez ces êtres inférieurs des facultés qui n'étaient pas complètement éteintes et, en particulier, certaines aptitudes de la mémoire. Il est remarquable, en effet, que chez quelques enfants incomplètement développés intellectuellement et atteints, à un certain degré, d’imbécillité ou d’idiotisme, la mémoire dans son ensemble, et surtout certaines espèces de mémoires, ne, subissent pas toujours un arrêt de développement correspondant à celui des autres facultés. On trouve chez quelques-uns de ces idiots non seulement une mémoire suffisamment développée, mais même parfois une mémoire tout à fait exceptionnelle, qui contraste singulièrement avec l’affaiblissement de la plupart des autre facultés. Ce fait d'observation est surtout vrai de certaines espèces de mémoire. On voit ainsi, dans les asiles consacrés à l'éducation. des idiots, des individus qui se font remarquer par une mémoire, tout à fait extraordinaire, sous le rapport des dates, des noms. propres, des figures, des événements historiques ou des localités. Ces facultés leur donnent, sous ce rapport unique, une supériorité marquée, non seulement sur tous les êtres affaiblis qui les entourent, mais même sur les autres enfants du même âge, doués, à tous les autres points de vue, de facultés intellectuelles et morales bien autrement développées. Or l'observation prouve que les individus. ainsi dotés, dès leur enfance, de dispositions exceptionnelles, au milieu d’une intelligence évidemment affaiblie et au-dessous de la moyenne, ne conservent ordinairement ces facultés isolées que pendant une partie de leur existence. Ils éprouvent le plus souvent, soit au moment de la puberté, soit plus tard, des accidents cérébraux aigus qui les tuent rapidement, ou qui les plongent, pour le reste de leur vie, dans un état d'idiotisme beaucoup plus complet que celui qui existait dans les premières périodes de leur existence.

Nous ne pouvons pas clore la série des maladies nerveuses ou mentales qui donnent lieu fréquemment à l’amnésie, sans dire quelques mots de l’épilepsie. Chacun sait que cette maladie, lorsque ses accès se renouvellent fréquemment, à intervalles rapprochés et pendant longtemps, entraine presque nécessairement une très n0table diminution de la mémoire, et même, à la longue, une sorte d'idiotisme, où la perte de la mémoire figure au premier rang. Mais

ce n'est pas seulement dans ces cas extrêmes que l’épilepsie est fatale pour la mémoire. Esquirol a déjà fait remarquer avec beaucoup de raison que les vertiges épileptiques, alors même qu'ils sont de tres courte durée et passent presque inaperçus, déterminent plus rapidement et plus sûrement la perte de la mémoire que les attaques convulsives les plus intenses et les plus prolongées. Cette vérité d'observation à été confirmée depuis lors par tous ceux qui ont étudié avec soin les conséquences du petit mal épileptique. Eh bien, ce qui est vrai des vertiges épileptiques, par rapport aux grandes attaques convulsives, l’est également de l’état mental auquel nous avons donné le nom de petit mal intellectuel, par rapport aux grands accès de manie épileptique (1).

Dans les deux formes de trouble mental qui surviennent chez les épileptiques, la perte totale, ou la très grande diminution de la mémoire après la cessation des accès, est un caractère commun et, en quelque sorte, pathognomonique. Mais les atteintes du petit mal intellectuel, comme celles du petit mal ordinaire, ont cela de particulier qu'elles laissent après elles, dans l'intervalle des attaques, des traces bien plus profondes d'affaiblissement intellectuel et de débilité de la mémoire que les grands accès de manie épileptique, qui permettent souvent aux malades de recouvrer, dans les périodes d'intermittence, une grande partie de la mémoire qu'ils avaient avant leur maladie.

Une remarque générale doit encore être faite : elle s'applique à toutes les pertes de mémoire consécutives à l’épilepsie, soit sous sa forme physique, soit sous sa forme mentale. Ces altérations de la mémoire sont tellement subordonnées à l'intensité et à la fréquence des attaques, qu’elles sont toujours plus prononcées immédiatement après les accès que quelque temps après. Si les attaques du mal épileptique deviennent plus rares et cessent même de se reproduire pendant un temps assez long (comme on l’observe si souvent dans cette affection essentiellement irrégulière dans sa marche), la mémoire reprend peu à peu de son activité et de sa précision, à mesure que diminue l'intensité de la maladie principale. Ce résultat de l’ob-

() Voir De l'état mental des épileptiques (Arch. génér. de médecine. Paris, 1860-61), et Etudes cliniques sur les maladies mentales et nerveuses. Paris, 1890.

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servation clinique est très utile à signaler, surtout au point de vue de la médecine légale, ainsi que pour la responsabilité et la séquestration des épileptiques.

Après avoir indiqué les principales maladies qui peuvent donner naissance à la perte de la mémoire, il nous reste à terminer l'énumération des causes de l’amnésie en signalant l'influence qu'exerce sur la perte plus ou moins durable de cette faculté l'introduction dans l'économie de diverses substances toxiques.

En tête de ces substances toxiques figurent les boissons alcooliques, dont nous avons déjà mentionné l’action à propos du delirium tremens. Tout le monde sait que l'ivresse détermine la diminution notable de la mémoire, soit pendant sa durée, soit après Sa cessation, et tous les jours on voit des ivrognes traduits devant les tribunaux pour des actes accomplis par eux dans un état d'ivresse, dont ils ont totalement perdu le souvenir, après le retour à l’état normal, Forbes Winslow (1) rapporte, d’après Combes (2), l’observation très curieuse d’un portier irlandais qui oubliait, lorsqu'il était dégrisé, ce qu'il avait fait étant ivre, mais qui, lorsqu'il s’enivrait de nouveau, se rappelait très distinetement les faits qui s'étaient passés pendant sa précédente intoxication. Une fois, il avait perdu dans un état d'ivresse un paquet d’une certaine valeur, et, dans un moment de lucidité, il ne pouvait donner aucun renseignement sur l'endroit où il avait pu perdre cet objet. S’étant enivré de nouveau il se rappela très clairement le lieu où il avait laissé cet objet, qui put alors être rendu à celui qui le réclamait.

L'abus prolongé des boissons alcooliques ne produit pas seulement la perte momentanée de la mémoire; il entraine à sa suite un affaiblissement progressif et de plus en plus prononcé de cette faculté, qui peut arriver jusqu'à sa suppression complète et à ur état de véritable abrutissement. fl en est de même de Fusage de l’opium tel qu'il est pratiqué d’une manière si générale en Orient Après avoir causé des états de narcotisme, caractérisés surtout par des hallucinations et par des visions plus ou moins fantastiques, ( détermine à la longue un affaiblissement de plus en plus marque

(1) Forbes Winslow, Obseure Diseases, p. HS.

(2) Combes, System of phrenology.

de la mémoire qui finit par devenir un état permanent. — Parmi les poisons qui produisent le même résultat, on a encore cité la cigué, la jusquiame, la belladone, le datura, ete.

Plater à cité un fait de lésion de la mémoire causée par la ciguë (1). Orfila (2) raconte l’histoire de cent cinquante soldats empoisonnés par des baies de belladone et qui, après avoir. présenté les symptômes les plus alarmants, se rétablirent ; aucun d’eux n'avait conservé le souvenir de ce qu'il avait éprouvé. Le mercure, le plomb, l’arsenic, l'acide carbonique et d’autres substances toxiques peuvent également produire les mêmes eflets. Pelman (3) relate l'observation d'un état maniaque avec prédominance d'idées mélancoliques ayant duré neuf mois et dû à l'influence du mercure. « Après la guérison de l'accès, le malade n'avait conservé aucun souvenir de ce qui s'était passé pendant sa durée. » Moreau de Tours (4) cite un exemple analogue de délire, d’abord maniaque, puis stupide, observé par lui à Bicêtre et ayant duré cinq ou six jours, dû à l'influence du plomb et à la suite duquel existait une perte absolue du souvenir des événements Survenus pendant la maladie. — Baldinger rapporte un exemple de perte de mémoire due à l'arsenic, et Forbes Winslovw (5) dit avoir constaté clairement la diminution de la mémoire causée par un traitement arsenical administré pour combattre une affection cutanée rebelle. — Enfin, en terminant cette longue série des causes productrices de l’amnésie, nous ne devons pas oublier la plus fréquente de toutes, c’est-à-dire l'influence des progrès de l’âge, cause plutôt physiologique que pathologique et à laquelle bien peu de personnes échappent. — Chacun sait que les vieillards ont le souvenir très vivace des choses anciennes, surtout de cellés arrivées dans leur enfance, tandis qu'ils oublient facilement les faits récents et qu'ils perdent surtout la mémoire des dates et des noms propres. Mais lorsqu'il n'existe pas de véritable démence sénile, cette diminution de la mémoire, ordinairement assez peu prononcée, ne peut pas être considérée comme un état réellement maladif et n’entraine

H) Plater, Liv. Ip. 5.

(2) Orfila, Toxicologie.

(3) Pelman, Journal für Psychiatrie, 1864.

(4) Moreau de Tours, Ann. médico-psych., 1855. (5) Forbes Winslow, ouvrage cité, p. 373.

aucun des résultats fâcheux qui sont engendrés par les mêmes phénomènes observés à un degré bien plus intense dans la démence

sénile.

$ 3. — Description symptomatique des diverses variétés de l’amnésie.

Les détails dans lesquels nous venons d'entrer, à l’occasion des causes de l’amnésie et des différentes maladies qui lui donnent naissance, nous permettent d’abréger la description clinique des formes diverses que peut revêtir ce symptôme et nous pouvons nous borner à une simple indication sommaire de ses principales variétés. — L'amnésie présente de grandes différences de degrés, selon les individus et selon les maladies où on l’observe. Tantôt l altération pathologique porte sur la totalité de la mémoire, qui s’affaiblit à la fois sous tous les rapports ; c’est ce qui à lieu par exemple par suite des progrès de l’âge, dans la démence et dans l’idiotisme ; tantôt, au contraire, les malades ne présentent que des lésions partielles de cette faculté qui portent sur certaines catégories spéciales de souvenirs, ou sur certaines périodes seulement de l'existence.

Pour énumérer ces diverses variétés de l’amnésie, il convient de partir de l’état physiologique pour arriver successivement aux altérations de la mémoire de plus en plus éloignées de l'état normal. Cette faculté présente, en effet, chez l'homme en général de très notables différences, non seulement sous le rapport de son degré de développement, qui varie singulièrement d’un individu à un autre, mais même sous le rapport des mémoires spéciales, qui sont très inégalement réparties chez chacun de nous, les unes étant souvent très actives, tandis que les autres sont presque nulles. Ainsi, certains hommes ont la mémoire des noms propres, ou celle des dates et des chiffres, très précise et très sûre, tandis que d’autres en sont presque totalement privés.

[L en est de même de la mémoire des localités, de celles des figures, des formes, des sons ou des faits, qui sont tantôt très faibles, tantôt, au contraire, remarquablement développées chez certains individus. C’est sur ce résultat très exact de l'observation psychologique que s’est basée l’école phrénologique, pour proclamer l'existence de chacune de ces variétés de la mémoire, comme facultés distinctes, et

pour assigner à chacune d'elles un siège spécial dans le cerveau. Gall, par exemple, se cite lui-même comme une preuve remarquable de l’absence de la mémoire des figures. Lorsqu'il sortait d’une société où il avait passé la soirée, il lui était impossible, dit-il, de reconnaître le lendemain les personnes qu’il y avait vues la veille,

Ces inégalités de la mémoire qui se produisent, à un certain degré, à l’état normal, existent d’une manière plus complète et plus absolue à l’état pathologique. Elles constituent alors une véritable amnésie partielle, simple exagération de ce qui se voit à l’état normal, et qui ne s’en distingue que par le degré beaucoup plus prononcé de la lésion. Ces altérations partielles de la mémoire s’observent surtout dans les maladies organiques du cerveau, et principalement dans l’apoplexie et dans le ramollissement cérébral.

Certains malades ont complètement perdu la mémoire des noms propres, et sont obligés d’avoir recours à des détours ou à des circonlocutions pour faire comprendre aux autres de quelle personne ils veulent parler. — Abercrombie relate l’observation d’un monsieur qui, voulant désigner une personne à un ami commun, conduisit celui-ci à travers plusieurs rues, jusqu’à la maison de celui dont il voulait parler et lui montra alors son nom inscrit sur la plaque en cuivre qui se trouvait placée sur sa porte. Forbes Winslow (1), après avoir cité l’exemple ci-dessus, en rapporte deux autres analogues.

Il est même des cas où la perte de la mémoire des noms est portée plus loin encore, puisque les malades ne peuvent plus retrouver leur propre nom. Il y a d’assez nombreux exemples de ce genre consignés dans les auteurs. On cite, entre autres, celui de M. van Bxiis autrefois ambassadeur à Madrid, puis à Saint-Pétersbourg ; il sortit un matin pour faire des visites, mais, lorsqu'il voulut donner son nom chez le concierge, il s’aperçut qu’il l'avait complètement oublié (2).

Le même auteur (3) raconte encore l’histoire d’un monsieur de haut rang qui, au début d’un ramollissement du cerveau, oubliait de temps en temps son nom pendant qu'il se promenait dans les rues,

(1) Forbes Winslow, Obseure Diseases, p. 406. (2) Id., ibid., p. 408 (3) Zd., ibid., p. 388,

et quelquefois aussi perdait toute notion de son adresse. Îl avait l'habitude d’accoster les passants et de leur dire : « Je suis M. tel et tel, dites-moi donc quel est mon nom ? Ou bien: Je suis M. tel et tel, dites-moi donc où je demeure. »

On trouve dans divers auteurs des exemples semblables, relatifs à la perte partielle de la mémoire des visages, des chiffres, des dates, ou d’autres mémoires spéciales. — Forbes Winslow (1) parle d'un voyageur qui, s'étant exposé au froid, éprouva d’abord des maux de tête, des vomissements, du trouble de la vue, etc. Traité vigoureusement, il se rétablit, et, après une quinzaine de jours, il put retourner à Londres. Quelques mois après, il éprouva une perte presque complète de la mémoire. Il était incapable de retenir dans son esprit les choses les plus simples et en particulier les figures. 1 ne pouvait plus calculer ni retenir pendant une minute le moindre calcul. Louyer-Villermay (2) relate l'observation d’un vieillard qui, étant avec sa femme, s’imaginait être chez uue dame à laquelle il consacrait autrefois toutes ses soirées, et, lui répétait constamment : « Madame, je ne puis rester plus longtemps; il faut que je revienne auprès de ma femme et de mes enfants. » Le docteur Pelman (3) cite aussi un cas analogue de démence sénile dans lequel le malade méconnaissait tellement la figure des personnes qui l’entouraient, que, pendant quatorze mois, il n’a jamais reconnu son médecin qui venait pourtant lui rendre visite tous les jours. — Ces exemples de perte partielle de la mémoire, relativement à certaines catégories de souvenirs, que nous pourrions beaucoup multiplier, car ils sont très fréquents, ne sont pas les seuls. Dans d'autres circonstances, déjà plus éloignées de l’état normal, la mémoire se trouve partiellement atteinte relativement à certaines époques de l'existence. Aïnsi, les uns perdent le souvenir des choses anciennes, les autres celui des choses récentes. Les vieillards, par exemple, oublient les faits récents et non ceux qui se sont passés dans leur enfance. Un sujet qui était dans ce cas, dont parle Forbes Winslow (4), et qui faisait volontiers usage de vin, avait cessé complètement d’en boire pour pouvoir se

(1) Forbes Winslow, Obscure Diseases, p. 380. (2) Louyer-Villermay, art. « Mémoire », déjà cité.

(3) Pelman, art. « Mémoire », Journal für Psychiatrie, p. 116. (4) Forbes Winslow, ouvrage cité, p. 374,

livrer à un travail sérieux et prolongé. En reprenant un régime tonique et des stimulants, il parvint à récupérer sa mémoire. Le même auteur rapporte (1) l'exemple d’un monsieur qui, après une maladie grave, oubliait les choses récentes et avait une mémoire très vive pour les souvenirs de son enfance. Après sa guérison, l'inverse eut lieu ; il se rappela les choses récentes et oublia les anciennes. — Dans d’autres circonstances, dont nous avons déjà précédemment cité quelques exemples, les malades, à la suite d’une affection cérébrale ou autre, oublient non seulement les faits qui ont eu lieu pendant la durée de leur maladie, mais même ceux appartenant à une période antérieure, ou bien à un intervalle de temps intermédiaire entre deux accès, lacunes bien singulières de la mémoire qui suppriment totalement, pour ceux qui en ont été atteints, toute une époque de leur existence.

Il est d’autres altérations partielles de la mémoire plus extraordinaires encore et qui n’ont pas d'analogues dans l’état normal. Dans quelques affections du cerveau, on voit certains malades perdre totalement la mémoire des substantifs, d’autres celle des verbes ou des pronoms, d’autres enfin celle des adjectifs qui ordinairement disparaissent les derniers dans cette décroissance progressive de 1a mémoire des mots. P. Gratiolet (2) a cherché à expliquer, par les lois naturelles de Ia mémoire normale, cet ordre successif de disparition des diverses parties du discours, par l'effet des maladies cérébrales; mais, quelle qu'en soit l'explication, le fait est réel et il résulte clairement de toutes les observations consignées dans la science. Le professeur Broussonnet, à la suite d’une affection cérébrale, perdit la mémoire des substantifs. Forbes Winslow (3) cite des exemples de perte de la mémoire des verbes et des pronoms ; il raconte, entre autres, le fait suivant: « Après une attaque d’hémiplégie, une femme souffrait d’une singulière perte de la mémoire ; en parlant, elle n’employait que l'infinitif des verbes et ne se servait d'aucun pronom. Par exemple, au lieu de dire : Je vous souhaite le

(1) Forbes Winslow. Obseure Diseases, p. 404.

(2) P. Graticlet, Anatomie comparée du système nerveux dans ses rapports avec l'intelligence, 1857, t. II, p. 460 et suiv.

(3) Forbes Winslow, ouvrage cité, p. 892.

bonjour ; mon mari va venir, elle disait : Souhaiter le bonjour, mari venir. Pendant longtemps, elle ne put compter au delà du nombre5, et plus tard jusqu’à 40. Elle put arriver aussi à pouvoir connaître les pronoms, mais sans les employer convenablement. »

Dans d’autres circonstances, on voit des individus, atteints de diverses affections cérébrales, perdre le souvenir d’une ou de plusieurs langues qu’ils connaissaient avant leur maladie et ne conserver que la mémoire d’une seule de ces langues, ordinairement de celle qu'ils ont parlée dans leur enfance; quelquefois même cette langue primitive avait été oubliée par eux et la maladie cérébrale Ia fait reparaître brusquement dans leur esprit, alors qu'eile a fait disparaître au contraire le souvenir de la langue devenue habituelle depuis de longues années. Forbes Winslow a publié des preuves nombreuses de ces diverses variétés de lésions de la mémoire après les affections cérébrales.

On rencontre dans les auteurs des exemples assez fréquents de pertes plus restreintes encore de la mémoire, se bornant à certains mots ou même à certaines lettres ; les uns ne se rappellent que la première syllabe des mots, les autres que la première lettre. Parmi ces derniers, il en est quelques-uns qui ont recours à un subterfuge pour suppléer à l'insuffisance de leur mémoire : ils ont le soin d’inscrire sur un petit vocabulaire à leur usage, et par ordre alphabétique, les mots usuels dont ils ont le plus souvent besoin, et ils recherchent ainsi le mot qu'ils désirent, à l’aide de son initiale qu'ils n’ont pas oubliée. Il est d’autres malades qui ne peuvent plus écrire, tout en conservant la possibilité de se rappeler les mots en parlant; d’autres, au contraire, peuvent encore retrouver les mots en écri-. vant, mais non les prononcer. Quelques-üns ne peuvent ni prononcer ni écrire certaines lettres, ou bien ajoutent, malgré eux, en par-: lant ou en écrivant, certaines lettres, ou certaines syllabes, à tous: les mots. Enfin, on constate, dans la mémoire du langage, des bizar-| reries plus étranges encore. Il est des individus qui ne peuvent plus, pi écrire, ni trouver spontanément les mots, parce que la mémoire: leur fait défaut, et qui peuvent pourtant répéter ceux qu’on leur! fournit, lire à haute voix et retrouver les mots en chantant, tandis! qu'ils leur échappent en parlant. Dans d’autres circonstances, Ja! mémoire ne fournit aux malades qu’un petit nombre de mots tou-

Jours les mêm es, à l’aide desquels ils cherchent à exprimer toute leurs idées, en variant les intonations, ou en suppléant à ceux qui leur manquent par le langage mimique. D’autres, enfin, disent fréquemment un mot à la place d’un autre, que la mémoire refuse

de leur rappeler, s’irritent lorsqu'ils s’aperçoivent de leur erreur et manifestent une véritable satisfaction quand on leur indique le mot qu'ils cherchent; mais toutes ces variétés de l’amnésie verbale se rattachent tellement aux troubles du langage que nous ne pouvons les en séparer, et que nous devons renvoyer leur étude à l'article Aphasie (1).

En terminant cette rapide énumération des variétés de l’amnésie, nous devons encore rappeler la perte de mémoire rétroactive s’étendant même aux événements ayant précédé les accidents cérébraux qui lui ont donné naissance; trouble de la mémoire que nous avons déjà signalé à propos des lésions traumatiques de l’encéphale; la mémoire double, ou dédoublement de la mémoire, indiquée à l’occasion du somnambulisme ; enfin l’altération spéciale de cette faculté qui fait perdre à l’homme le sentiment de sa personnalité, le porte à attribuer aux personnes qui l'entourent ses propres sensations et à parler de lui-même à la troisième personne.

$ 4 — Marche.

La marche de l’amnésie est variable selon les espèces. La perte de la mémoire est tantôt passagère, tantôt au contraire continue et persistante. Elle peut ne durer que quelques instants, quelques jours ou quelques semaines, ou bien persister sans interruption jusqu’à la mort. Son invasion est lente ou rapide, selon la cause qui lui donne naissance. Dans certains cas, elle débute brusquement, sous l’influence d’une cause déterminée, physique ou morale ; alors ordinairement elle dure peu et disparaît promptement, soit tout à Coup, soit par nuances insensibles. Dans d’autres circonstances, elle est lente et insidieuse dans son développement, et ni les malades qui en sont atteints, ni les personnes qui les entourent ne s'aperçoivent de ses premiers débuts. C’est ce qui a lieu dans la vieillesse, dans quelques

(4) Voyez plus loin, p. 432.

variétés de la démence et dans certains ramollissements du cerveau, qui se produisent graduellement, sans grands accidents cérébraux. vest là la forme la plus grave et qui aboutit ordinairement à la perte presque complète de la mémoire.

Enfin, il est des cas où l’amnésie se produit d’abord sous forme d'accès, avec des intervalles de retour passager de la mémoire à un état presque normal. C’est là une forme de l’'amnésie qui peut paraître légère et sans gravité, mais qui est en réalité très grave, parce qu’elle est le plus souvent symptomatique d’une affection profonde du cerveau et signale ordinairement l'invasion d’une apoplexie ou d’un ramollissement cérébral. Dans ces cas, après plusieurs oscillations de ce genre entre les rémissions et les paroxysmes, la perte de la mémoire devient continue et progressive et aboutit, en général, à une disparition presque totale de cette faculté.

$ 5. — Diagnostic.

Le diagnostic de l’amnésie est ordinairement facile, excepté dans quelques cas où l’altération de la mémoire est très légère et peut passer inaperçue, parce qu'elle n'existe que par comparaison avec l'état antérieur de cette faculté chez le même individu. Lorsque l'amnésie est temporaire, ou bien due à l’action d’une cause rapide ou instantanée, le malade en a habituellement conscience, s'en afflige et s’en alarme, et vient lui-même en signaler l'existence au médecin dont il réclame les conseils. Il en est de même aussi dans certaines affections cérébrales. Mais dans les maladies plus profondes de l’encéphale et dans certaines formes de la folie, comme la paralysie générale par exemple, les malades, loin d’avoir conscience de l’affaiblissement de leur mémoire, la nient complètement et se vantent même de l’activité et de la force de leurs facultés. Heureusement, dans ces cas, il est facile pour le médecin, de même que pour ceux qui entourent les malades, de constater la réalité de la perte de la mémoire. Le diagnostic de l’amnésie n'est réellement difficile que dans les cas de simulation. C’est à un sujet qui mériterait d'être étudié sérieusement au point de vue de la médecine légale. Il arrive fréquemment, en eflet, que des individus traduits devant les tribunaux pour un acte criminel soutiennent avoir perdu:

plus ou moins complètement le souvenir de l’action qui leur est reprochée et des circonstances qui l'ont précédée, accompagnée ou suivie. Nous avons vu précédemment que cette perte de la mémoire est, dans certains cas, très réelle ; elle est même habituelle dans les faits de folie transitoire et surtout à la suite des accès de délire épileptique. Mais dans d’autres circonstances, elle est simulée par le criminel pour tâcher d'échapper aux conséquences de son crime. Aussi les magistrats et les médecins légistes eux-mêmes sont-ils le plus souvent disposés à nier la réalité de la perte de mémoire chez les accusés au moment de l'acte, lorsqu'elle n'existe plus lors de linterrogatoire. Casper soutient même (4) que l’on doit suspecter de simulation tout individu qui prétend n'avoir aucun souvenir de l'acte incriminé, alors que cependant sa mémoire lui rappelle avec une grande précision d’autres faits et, par exemple, les noms propres ou les dates. Cet aphorisme est loin d’être exact. Il est beaucoup de formes de la folie, ainsi que nous l'avons dit précédemment, où la perte de Ia mémoire existe après les accès et cesse de se produire dans les intervalles. Le médecin légiste doit donc se baser, pour le diagnostic de la simulation, sur la connaissance exacte des faits cliniques dans lesquels on observe la perte de la mémoire et comparer le cas actuellement en litige aux faits analogues antérieurement observés. Le docteur Pelman a rapporté trois exemples intéressanis de simulation d’amnésie observés par lui à l'asile des aliénés de Siegburg, près Bonn.

$ 6. — Pronostic.

Les pertes de la mémoire qui succèdent à une cause ayant agi brusquement, comme les chutes sur la tête, l’action d’un poison, l'influence d’une cause morale (frayeur, colère, joie, émotion vive), peuvent guérir assez rapidement. Il en est de même de celles qui dépendent d’une cause qu'on peut éloigner ou qui a cessé d'agir, comme les boissons alcooliques, le froid, le chaud, les excès du tr2ail, les privations, l’anémie, ou bien, au contraire, un régime trop tonique et trop excitant. On à ainsi vu guérir l'amnésie, soit par les

(1) Casper, Traité de med. legale.

stimulants, soit par les antiphlogistiques, selon les cas. On la voit aussi, dans certaines circonstances, disparaitre d'elle-même rapidement, par suite de la cessation d'action de la cause qui lui a donné naissance.

L'amnésie lentement progressive, ou survenant sous forme d’ac-. cès, est presque toujours sérieuse et même incurable, parce qu’elle se lie ordinairement aux maladies graves du cerveau, dont elle n'est qu'un symptôme, comme l’apoplexie, le ramollissement, les tumeurs, l’épilepsie, la folie, la démence simple ou sénile, la démence paralytique, etc., etc. — La perte de la mémoire qui survient dans Îles maladies nerveuses telles que le somnambulisme, l’extase, la catalepsie, l’hystérie, est plus ou moins curable, selon le degré de curabilité de ces maladies elles-mêmes. Dans l’épilepsie, sa durée et sa gravité sont subordonnées à la fréquence et à l'intensité des attaques. — L'amnésie qui succède au typhus, aux fièvres graves, aux grandes épidémies, diminue ordinairement lentement et progressivement à mesure que l’on s'éloigne de l’époque d’invasion de la maladie qui lui a donné naissance, et elle finit presque toujours par disparaître

complètement. — Il est des pertes de mémoire qui, sans S'AYOTAVET, restent cependant stationnaires pendant de longues années et ne guérissent jamais. — Quant à la perte de la mémoire des mots, on à

vu des malades, à force de volonté et de persévérance, parvenir à réapprendre tous les mots de la langue et rétablir ainsi leur mémoire par une nouvelle éducation, en recommençant par l’alphabet. — L’amnésie congénitale, qui existe dans l'idiotisme et le crétinisme, est incurable ; cependant on peut, par des efforts persévérants et longtemps continués, arriver à développer, jusqu'à un certain degré, la mémoire de quelques idiots qui ne sont pas complètement privés. de cette faculté.

$ 1. — Traitement.

Le traitement doit nécessairement varier selon la variété de l’amnésie et surtout selon ses causes. L’amnésie congénitale, celle de la vieillesse et celle de la démence ne comportent pas de traitement. L'amnésie récente, qui se produit à la suite d’excès de travail ou de fatigues, exige le repos le plus absolu. Les bains, l'exercice à pied,

Fa

les voyages, procurent souvent dans ces cas un prompt soulagement. Le principal moyen de traitement consiste à chercher à remédier aux causes qui ont déterminé l’'amnésie ; par exemple, il faut combattre les habitudes d'ivresse, les excès vénériens. l’onanisme, tàcher de rappeler les hémorroïdes ou les règles supprimées, atténuer le régime trop stimulant des uns et fortifier par des toniques ceux qui ont été affaiblis par des causes débilitantes. Dans tous les cas si nombreux d’amnésie symptomatique, il faut varier les moyens thérapeutiques selon la nature de la maladie qui donne lieu à l’amnésie.

Enfin, lorsque tous les moyens physiques ont été employés, il

reste dans quelques eas, surtout lorsque l'intelligence est encore.

intacte et que la mémoire des mots est seule atteinte, à tenter une nouvelle éducation de la mémoire. On a vu des malades qui ont eu le courage de réapprendre successivement tous les mots de la langue, “en commençant par l'alphabet, qui se sont remis à étudier la grammaire, Sont ainsi parvenus peu à peu à pouvoir de nouveau parler et écrire et ont pu recouvrer tous les anciens souvenirs. Le professeur Lordat nous à laissé la relation de tous les efforts qu'il a accomplis sur lui-même pour combattre une perte de mémoire de ce genre, et ses efforts ont été couronnés de succès (1). Trousseau (2) a rapporté un exemple analogue.

() Voir Lordat, Analyse de la parole pour servir à la théorie des divers eas d'alalie et de paralalie. Cours de l’année scolaire 1842-43. Montpellier, 1843, (2) Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, t. IT, p. 616.

$ 1e. — Définition et synonymie.

L'aphasie est la perte complète ou incomplète de la parole, et même de tous les signes représentatifs des idées.

Les mots aphasie, aphémie, alalie, mots nouveaux ou renouveles, ont servi dans ces dernières années à désigner indistinctement !es diverses variétés de suppression ou de perversion de la parole.

Broca (2) a créé le mot aphémie (de à privatif et gnut, je parle) pour désigner spécialement la perte de la parole ou du langage articulé. On lui a objecté que ce mot n’était pas construit conformément aux règles de l’étymologie grecque. Plusieurs hellénistes distingués, parmi lesquels Littré et Briau, l’ont repoussé et lui ont preféré les mots aphasie ou alalie. Briau (3) a fait remarquer avee raison qu'il pouvait être susceptible de plusieurs interprétations et signifier soit mauvaise réputation (de à privatif et sun, réputation), soit chose venant du sang (de äx5 et aux). — Il doit donc être rejetée.

Le mot aphasie (de à privatif et gas, parole), proposé par Trousseau (4) sur la recommandation de Littré et Chrysaphis, est de beaucoup préférable et doit être adopté. Ce mot, que l’on a cru nouveau, est, du reste, d'une origine très ancienne. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter un dictionnaire grec quelconque, et en particulier le Trésor d'Henri Estienne, qui lui consacre un assez long paragraphe (5). Il se rencontre deux fois

(1) Extrait du Dictionnaire encyclopédique «les sciences médicales, publié sous la direction de M. le Dr Dechambre, 1866, 1re série, t. V, p. 605. G. Masson et Asselin, éditeurs.

(2) Broca, Bullet. de la Soc. anat., 1861.

(3) Briau, Gaz. hebdom., 1864, p. 9,5.

(4) Trousseau, Gaz. des hôpitaux, 1861; Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, À. I, DOUne

(5) Henri Estienne, T'hesaurus linguæ græcce, vol. T, ’Avaoi.

é L'APHASIE *.…. 433 mûr SANS? 2 VAE) EN 1P Res C Gen Ca dans Homère (ôrv dé puv auousin éméwv Xd6e (1) ; il signifie là mutisme

passager résultant d’une forte commotion morale). Euripide, Platon, Apollonius de Rhodes en ont fait également usage (2). Enfin, ce qu’il y à de plus remarquable sous ce rapport, ce sont deux passages de Sextus Empiricus dans lesquels le mot égasix est non seulment mentionné, mais défini avec grand soin dans son sens philosophique, qui ne diffère pas sensiblement de son sens pathologique (3.

Le mot aphasie, dont l'étymologie se trouve ainsi nettement établie, est donc le meilleur que l’on puisse adopter pour dénommer, sous une forme générale, les diverses variétés de perte ou de privation de la parole qui ne sont pas dues à des altérations des organes de la phonation.

Le mot alalie (de à privatif et xwev, parler) est également réguliérement construit et il a été souvent usité par les médecins dans l'antiquité et dans les temps plus rapprochés de nous. M. Jaccoud (4) l'a préféré au mot aphaste, se basant principalement sur ce fait qu'il était déjà consacré par l'usage et qu'il avait été employé par Sauvages, Sagar, Swediaur, Cullen et les deux Frank, comme terme gcnérique pour indiquer tous les vices, quels qu’ils soient, de la

(1) Homère, Iliade, XVII, 685; Odyss., IV, 104.

2) Conf. Thesaur. ling. yræc., édit. de Hase, où toutes les autorités se trouvent citees.

(3) Sextus, Pyrrhon. Hypotypos, lib. I, ch. xx, p. 48, et lib. IF;.Ch-ve 7 pdt, éd. de Fabricius.

Voici la traduction latine de l'un de ces passages faite sur le texte grec de

. Sextus Empiricus :

« De aphasia sice abstinentia à pronunciando :

« De aphasia autem hæc dicimus : Phasis, sive pronunciatum, duobus modis diciur, generaliter et specialiter. Gencraliter ita appellatur vox qu& poni aut tolli quidpiam significat, ut dies est, non dies est: specialiter autem, quæ aliquid poni tan-

tum significat. In qua significatione propositiones negativæ non appellantur phases Sive pronunciata. Aphasia est igitur abstinentia a phasi, accepta generaliter, sub qua comprehendi dicimus et cataphasin, sive affirmationem, et apophasin, sive negationem: adeo ut aphasia sit affectio nostra, per quam nos nec ponere quicquam, nec tollere dicimus. Unde patet nos aphasianr etiam assumere, non quasi natura tales sint res ut abstinentiam à pronunciando necessario moveant, Sed ut quando illa utimur, declaremus nos super his vel illis quæstionibus ita nunc affici. Illud quoque memoria

*tenendum est dicere nos, nihil poni aut tolli a nobis, eorum quidem certe quæ dogmatice de dubiis afferuntur; iis enim, à quibus moventibus nos patimur et a quibus ita coacti ad assensum adducimur, cedimus et acquiescimus. » (Sextus, ÆHypotypos., Db. I, ch. xx, édit. Fabricius. (Trad. de Henri Estienne.)

(4) Jaccoud, Gas. hebdom., août 1864.

FALRET. Aliénés et Asiles C’aliénés. 28

parole. Mais ce motif nous parait précisément devoir le faire rejeter comme trop compréhensif lorsque l'on veut limiter le mot aphasie aux altérations de la parole qui ne dépendent pas de la lésion des organes de la phonation. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce sujet à l’occasion de l'historique et de la définition de l’aphasie.

$ 2. — Historique.

Les faits réunis aujourd’hui sous les noms d'aphasie, d'aphémie ou d’alalie, n'avaient certainement pas échappé aux observateurs anciens et modernes. En parcourant les auteurs de l'antiquité, du moyen âge et des siècles plus rapprochés de nous, on découvrirait certainement beaucoup d'observations relatives au sujet qui nous occupe, et l'on en trouve, en effet, un grand nombre rapportées sous des noms différents dans les recueils du siècle dernier et du commencement de ce siècle. Mais, en général, les faits que nous allons étudier sous le nom spécial d’aphasie ont été confondus par les médecins anciens et modernes, soit avec les altérations de la voix et de la parole dues à la lésion des organes de la phonation, soit avec les troubles de l'intelligence et surtout avec ceux de la mémoire, sous le nom d'amnésie.

J.-P. Frank, par exemple, reproche à Hippocrate d’avoir confondu l'aphonie avec l’alalie, et ce reproche pourrait être adressé avec vérité à d’autres auteurs de l'antiquité.

On trouve dans Pline le Naturaliste un passage qui peut s’appliquer à certaines variétés d’aphasie, mais qui pourtant concerne plutôt l'amnésie. « Rien n’est plus fragile, dit-il, que la mémoire de l’homme ; les maladies, la chutes, une simple frayeur l’altèrent, soit partiellement, soit complètement. Un homme frappé d’une pierre n’oublia que les lettres ; un homme tombé d'un toit très élevé ne reconnaissait plus ni sa mère, ni ses parents ; une maladie enleva à un autre le souvenir de ses esclaves. L'orateur Messala Corvinus oublia son propre nom (1). »

Schenkius, qui vivait à la fin du xvr siècle, avait observé aussi | que dans certaines affections cérébrales, bien que la langue ne fût |

(1) Pline, Hist. nat., lib. VI, Éh. xx.

; nullement paralysée, les malades ne pouvaient parler. parce qu'ils avaient perdu la mémoire : « Observatum à me est, plurimos, post apoplexiam aut lethargum, aut similes magnos capitis morbos, etiam non præsente linguæ paralysi, loqui non posse, quod memoriæ facultate extincta verba proferenda non occurrant (1). »

Le docteur Jaccoud à rapporté (2) plusieurs passages tendant à démontrer que van Sweiten, Sauvages, Swediaur, Sagar, J.-P. Frank, Cullen et Joseph Frank avaient l’alalie et l'avaient distinguée soit de l'aphonie, soit de l’amnésie. Mais en examinant les passages de ces auteurs relatifs à ée sujet, il est facile de s’assurer qu'ils n'avaient en vue que des faits d’amnésie simple, ou bien qu'ils avaient compris sous le nom d’alalie les troubles les plus variés de la parole, et principalement ceux qui étaient déterminés par une altération quelconque des organes de la phonation. Voici comment s'exprime van Swieten : « Vidi plures qui ab apoplexia curati, omnibus functionibus cerebri recte valebant, nisi quod deesset hoc unicum quod non possent vera rebus designandis vocabula invenire : manibus, pedibus, totius corporis nixu conabantur explicare miseri quid vellent, nec poterant tamen (3). »

Sauvages admettait sept formes d’alalie ou de mutité acquise, sans compter l’alalie par surdité qui constituait une huitième forme (4).

J.-P. Frank a consacré un chapitre à l’alalie (5); mais en lisant ce chapitre qui traite à la fois de l’aphonie et de l’'alalie, il est facile de voir que, tout en les distinguant l’une de l’autre, cet auteur réunit, sous le nom d’alalie, les faits les plus disparates appartenant surtout à la lésion des organes de la voix et de la parole.

Joseph Frank, qui a écrit aussi un chapitre sur l’alalie, a conservé la même confusion et a admis trois espèces d’alalie ou de mutisme, Savoir : 1° alalie par vice des instruments de la voix: 2 par faiblesse de l'intelligence ; 3° par surdité.

Delius, dès 1756, écrivait en tête de son observation De alalia et

(1) Joan. Schenkii Obs. med., lib. VII, p. 180. Lugduni, 1585, in-fol.

(2) Jaccoud, l'Alalie et ses diverses Jormes. (Gaz. hebdom., août 1864.)

(3) Van Swieten, Comment., p.288. Lugd. Batay., 1458.

(4) Sauvages, Nosologia meth., I, class. 6, Debilitates, dyscinesiæ.

(5) J.-P, Frank, Traité de médecine pratique, t. I, p. 455, éd. Goudareau.

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uphonia, ces lignes caractéristiques : « Physiologiæ corporis humani non ignaros latere quoque non potest qualis quantaque inter vocem et loquelam intercedat differentia, cum vocis organon primarium larynx sit, ex qua composita cartilagine, aer inspiratus, majore minore nisu Cum Sono expiratur ; loquela autem fit voce, per organa oris varie mutata vel modificata. In variis itaque organis varia aborta læsio, varios quoque affectus, variaque symptomata producet. Minime ergo confundenda est aphonia cum alalia, cum hxe loquelæ, illa vocis defectum designet, et utrumque Ssymptoma deversum, et unum absque altero, in cæterum non mutis existere queat (1). » Dans ce passage, comme dans la plupart de ceux extraits des auteurs que nous venons de mentionner, il est évident que la différence signalée entre l’alalie et l’aphonie répond à celle qui existe entre la voix simple et la voix articulée à l’aide du pharvynx, de la langue et des lèvres, mais que l'alalie ainsi comprise s'applique seulement aux faits de lésion des organes périphériques de la parole. et non aux faits d’aphasie tels que nous les comprenons aujourd’hui.

Après les auteurs que nous venons de nommer, nous devons encore mentionner Gesner (2) et Crichton (3), qui, vers la fin du sièele dernier, citèrent comme exemples de perversions de la mémoire plusieurs faits se rattachant évidemment au sujet qui nous occupe, et nous arrivons à Gall, qui marque une phase nouvelle dans le développement de l'étude des troubles de la parole. En admettant, après Loke, Condillac et les philosophes de l’école écosaise, l'existence d’une faculté du langage, qu'il localisait dans un point déterminé du cerveau, les lobes antérieurs sus-orbitaires, et en citant un certain nombre d'exemples propres à démontrer les troubles de cette faculté, Gall fit faire un pas à cette question pathologique jusque-là négligée, et c'est lui qui donna l'impulsion dont nous ressentons encore aujourd'hui les derniers eflets.

En 1820, l'illustre professeur Lordat, qui lui-même devait être aphasique huit ans plus tard (4), attribuait l’alalie non à une para-

(4) F. Delius, De alalia et aphonia, Noc« act& nature euriosorum, t. VIH, obs. xvrrt. Norimbergæ, 1751.

(2) Gesner, Amnésie de la parole, Sammlungen von Beob. Nôrdl., 1770, II, 107.

(3) Crichton, On Mental Derangement, t. I, p. 831. London, 1758.

(4) Lordat, Journ. gén. de méd., t. LXXII, p. 817; 1820.

aus der Ar£tt-

lysie de la langue, mais à une aberration dans la synergie des muscles qui concourent à l’action de parler.

En 1825, Bouillaud (1), développant la pensée de Gall et plaçant, comme lui, dans les lobes antérieurs du cerveau, le siège de la faculté du langage, publiait des observations pathologiques propres à démontrer la vérité de cette assertion. Poussant plus loin l'étude de cette question délicate, il admettait, outre la mémoire des mots et celle de l'articulation des sons, l'existence d’une faculté spéciale, à laquelle il donnait le nom de pouvoir coordinateur ou législateur de la parole ou du langage articulé, accordant même à cette faculté le rôle de pouvoir coordinateur des mouvements nécessaires pour l'articulation des sons. Il est remarquable, en effet, que Bouillaud, dès ses premiers travaux sur la physiologie et la pathologie de la parole, avait distingué avec soin la mémoire des mots, comme élément indispensable de la faculté du langage, de cette autre faculté cérébrale, mais plus spécialement motrice, ayant pour but de régulariser les actions musculaires complexes nécessaires à l’articulation des sons. Dans ses diverses communications à l'Académie de médecine sur le même sujet, en 1839 (2), en 1848 (3) et en 1865 (4), Bouillaud à continué à soutenir cette doctrine avec une profonde conviction , et il a cité de nouvelles observations pathologiques à l’appui de sa manière de voir.

Pendant une trentaine d'années environ, cette Opinion, vivement défendue par Bouillaud et par ses élèves, rencontra de non moins ardents adversaires. Aux faits très nombreux constatant la Coïnci-

dence de la perte ou des perversions de la parole avec les lésions

organiques ou traumatiques des lobes antérieurs du cerveau (faits publiés, depuis 1895, dans divers recueils en France et à l'étranger), d’autres médecins, parmi lesquels nous devons surtout citer Andral, Lallemand, Cruveilhier, Velpeau, etc., opposèrent d’autres faits, moins nombreux mais en apparence très concluants, démontrant, au contraire, soit la persistance de la parole malgré des lésions très profondes ou même la destruction complète des lobes antérieurs

(1) Bouillaud, Traité de l'encéphalite.

(2) Id., Bull. de l'Acad. de méd., 1839.

(3) Id., ibid., 1848. ’ (4) Id. ibid., 1865.

138 L'APHASIE "ge

HA

| j in du cerveau, soit des perversions tres considérables et même la

suppression absolue de la parole, coïncidant avec des altérations siégeant dans les autres parties de l’encéphale.

En 1836, un médecin, dont le travail est resté ignoré jusque dans ces derniers temps, le docteur Mare Dax, de Sommières (Gard), fit paraitre un opuscule, lu au congrès de Montpellier, dans lequel il cherchait à préciser, plus nettement encore que Bouillaud, le point particulier du cerveau qu’il regardait comme le siège des manifestations de la pensée par la parole. Dans ce mémoire très original, il établissait, à l’aide d'observations réunies depuis 1800 et empruntées à des auteurs très différents, que les troubles de la parole dans les affections cérébrales étaient toujours liés à des lésions de l’hémisphère gauche et jamais à celles de l'hémisphère droit. Ce travail était intitulé : Lésions de la moitié gauche de l’encéphale coïncidant avec l'oubli des signes de la pensée (4).

Ce mémoire, contenant l'énoncé d’un fait aussi important, sur

… lequel on est revenu dans ces dernières années, était passé Com-

plètement inaperçu. Pendant plus de trente ans, la question du siège de la faculté du langage dans les lobes antérieurs du cerveau, soulevée plusieurs fois au sein de l’Académie de médecine, resta très indécise, et l’opinion de Gall, défendue par Bouillaud et ses élèves, rencontra encore plus d’adversaires que de partisans. En 4861, une nouvelle discussion surgit sur ce sujet à la Société d’anthropologie de Paris, entre M. Auburtin, soutenant les opinions de Bouillaud, et Gratiolet qui les combattait (2). | " Broca, qui assistait à cette discussion, et qui était alors peu disposé à accepter la doctrine de Bouiïllaud, eut précisément l’occasion d'observer, très peu de temps après, à l’hospice de Bicètre, deux faits très intéressants de perte de la parole (3). De l'observation de ces deux malades et de l'étude attentive des lésions trouvées à l'autopsie dans leur cerveau, il est résulté pour Broca cette conviction, énoncée par lui de la manière la plus formelle, que le siège de la faculté du langage articulé résidait dans la seconde et surtout

(1) Dax, Bull. de l’'Acad. de méd., 1865, et Gaz. hebdom., 28 avril 1865. (2) Voy. Bulletins de la Société d'anthropologie, t. II, 1861. - (3) tions d'aphémie. (Bulletins de la Société anatomique, 1861.) ®

Broca, Sur le siège de la faculté du langage articulé, avec deux observa-

#° F LE, a | re “ Ti, L'APHASIE | 439 dans la troisième € volution frontale du lobe antérieur gauche du cerveau, et il a é à l'association de ce symptôme et de ce “al lésion spéciale le nom d’aphémie. Comme Bouillaud, il arriva donc

à localiser la faculté du langage et ses lésions dans le lobe antérieur du cerveau. Comme M. le docteur Marc Dax, de Sommières, dont il ignorait complètement les travaux, il les plaça spécialement dans + l'hémisphère gauche, à l'exclusion de l'hémisphère droit ; mais il alla plus loin encore que ses deux prédécesseurs, en déterminant le siège spécial de cette lésion dans la troisième circonvolution frontale du côté gauche.

Depuis la publication de ces deux observations remarquables par Broca, l'étude des lésions de la parole dans les affections cérébrales est entrée dans une phase nouvelle.

Le professeur Trousseau a fait lui-même, à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1864 (1), des leçons très intéressantes sur les troubles de la

FA

% parole et de la mémoire des mots réunis par lui sous le nom géné- | “3 ‘he ù rique d’aphasie. RE

De nombreuses observations, avec ou sans autopsie, ont été " publiées dans divers recueils en France et à l'étranger, et la plupart de ces observations, prises dans des conditions très diverses et par à ÿe des auteurs très différents, sont venues confirmer, à peu d’excep- 7 tions près, les conclusions auxquelles était arrivé Broca. Nous insisterons sur plusieurs d’entre elles, soit à propos de la question anatomique, soit en parlant des autres aspects de ce sujet.

Qu'il nous suflise, pour terminer ce coup d'œil historique, de m er la discussion mémorable qui a eu lieu à l’Académie de médecine, en 1865, sur le siège de la faculté du langage articulé, à Eu ont pris part les orateurs les ca éminents at en rares

1s tout à à fait restreint? Si l’on se basait exclusive- Te cie, on devrait l'appliquer indistinctement à tous A

les cas dans lesc uels L - + cé se trouve supprimée of une cause We Le À de a” à édiea. le de l'Hôtel-Dieu. T° ion Par 1885. de méd., t. XXX, du 30 avril Rs: et 1865. 2 kg |

un

(1) Trousseau, Clini + (2) Voy. Bull. de d AC&ao

quelconque. Il deviendrait ainsi synonyme de mutisme. Il s’adapterait aussi bien à la perte de la parole observée dans l'idiotisme, le crétinisme et la surdi-mutité ou même au mutisme volontaire des aliénés, qu’à toutes les perversions du langage dues à une altération quelconque des organes de la phonation. En procédant ainsi, on retomberait dans la confusion fâcheuse signalée précédemment à propos des chapitres de J.-P. Frank et de Joseph Frank sur l’alalie. M. le docteur Jaccoud nous semble avoir commis celte erreur (4). fl a reconnu, en effet, cinq formes d'alalie, savoir : 1° alalie par trouble de la motilité de la langue ; 2 par défaut de coordination dans le centre moteur ; 3 par interruption de la transmission volontaire ; 4° par amnésie verbale ; 5° par hébétude. Or, parmi ces cinq formes, admises par M. Jaccoud dans le cadre de l'alalie, il y en a, selon nous, au moins deux de trop, la première et la dernière : la première, parce qu’elle comporte une altération des organes de la phonation, : et la cinquième parce que, sous le nom d'hébétude, emprunté à Joseph Frank, M. Jaccoud comprend tous les troubles de la parole dus à une altération générale de l'intelligence. Pour notre part, nous pensons, au contraire, avec la plupart des auteurs qui se Sont ocCcupés de l’aphasie dans ces derniers temps, qu'il convient de limiter davantage le sens de ce mot. Sans Île restreindre absolument à la perte du langage articulé, ainsi que Broca la proposé pour le mot aphémie, il importe, comme l'a indiqué cet auteur lui-même, d’exclure de son cadre, d’une part, tous les cas dans lesquels la perte ou la perversion de la parole sont dues à l’altération des organes périphériques servant à l'articulation des sons, et, d'autre part, tous ceux dans lesquels les troubles de la parole doivent être attribués à une lésion générale de l'intelligence, par exemple à l’idiotisme, au crétinisme, ou aux diverses formes d’affections mentales et à la surdimutité. Dans ces cas, en effet, le trouble de la parole est un fait secondaire, consécutif à une lésion générale de l'intelligence ou à une altération des organes de la phonation. Il ne constitue pas par lui-même un symptôme principal et distinct méritant un nom spécial et une description particulière. Tout en considérant l’'aphasie comme un phénomène dû à des affections diverses et non comme une mala-

(1) Jaccoud, l’Alalie et ses diverses formes, (Gaz. hebdom., août 1864.)

x L'APHASIE 441 die nettement déterminée, nous pensons donc que l’on doit limiter l'emploi de ce mot aux faits, du reste assez variés, de suppression ou de perversion de la parole, qui ne dépendent ni d'une altération générale de l'intelligence, ni de la lésion des organes périphériques servant à l’articulation des sons.

Sans doute nous n’admettons pas, au même degré que Broca et que plusieurs autres auteurs, l'intégrité complète de l'intelligence dans tous les cas d’aphasie. Nous pensons, au contraire, avec Trousseau, que les aphasiques ont souvent l'intelligence plus sérieusement atteinte qu'on ne le suppose au premier abord ; mais, malgré cette réserve importante, sur laquelle nous insisterons plus tard. nous croyons que l'intelligence conserve, en général, chez les aphasiques, un degré d'activité très suffisant pour permettre d'exprimer des idées par Ja parole, et que si ces malades ne parlent pas, ce n’est pas parce qu'ils sont privés des idées nécessaires pour servir d’aliment à leur langage, mais parce que les moyens d'expression leur font défaut. Ce qui leur manque, ce ne sont pas les idées mais les moyens nécessaires pour les communiquer au dehors. Or, c’est dans ce sens, mais dans ce sens seulement, que l’on peut considérer Ja conservation de l'intelligence comme un caractère distinctif servant à la définition de l’aphasie, au même titre que l'intégrité des organes de la phonation.

Une dernière remarque est encore nécessaire pour bien établir dans quelles limites nous entendons renfermer le mot aphasie. Broca semble avoir voulu borner le sens du mot aphémie à la perte de la parole, ou, en d’autres termes, du langage articulé. C’est là, sans doute, le fait principal qui doit servir de base à la définition de l’aphasie. Mais Broca lui-même a eu le soin de faire remarquer, avec beaucoup de justesse, que le langage est un terme générique qui comprend dans sa généralité, non seulement la parole, ou langage

articulé, mais tous les modes possibles d'expression de la pensée

humaine, et, en particulier, le langage mimique et le langage écrit. Or, les faits cliniques nombreux, collectionnés depuis quelques années, démontrent d’une manière évidente que, chez les aphasiques, les divers modes de manifestation de la pensée humaine peuvent

être atteints, soit séparément, soit simultanément. Nous pensons

donc qu'il est nécessaire de tenir compte de ce résultat général de

LA

“ l'observation dans la définition de l’aphasie, et qu’au lieu de restreindre rigoureusement ce mot à la suppression ou à la perversion du langage articulé, il convient, à l'exemple de Bouillaud, Dax, Trousseau, Hughlings Jackson, Gairdner, etc., de l’étendre à l’altération de tous les autres modes d'expression de la pensée humaine, ou, en d’autres termes, de tous les signes représentatifs des idées.

Ceci posé, nous pouvons maintenant aborder l’histoire clinique de l’aphasie.

$ 4. — Conditions dans lesquelles se produit principalement l’aphasie.

L’aphasie étant un symptôme d’affections diverses et non une maladie spéciale, il importe d’abord de noter brièvement les conditions dans lesquelles ce symptôme se produit de préférence.

Ces conditions sont, selon nous, au nombre de quatre. L’aphasie peut survenir à la suite de maladies générales ou de fièvres graves. Elle peut apparaître, mais beaucoup plus rarement, dans le cours de certaines affections nerveuses. Elle s’observe plus souvent après des lésions traumatiques de la boîte cranienne ou de diverses portions de l’encéphale. Enfin, la condition la plus habituelle de sa manifestation réside dans les affections organiques du cerveau, et surtout dans l’'hémorragie cérébrale et le ramollissement. On peut poser en principe, en effet, d’après toutes les observations connues, que, 90 fois sur 100 au moins, l’aphasie, temporaire ou persistante, est due à une congestion, à une hémorragie ou à un ramollissement du cerveau.

C’est un fait remarquable et digne d’être noté que l’aphasie vraie ne se produit jamais, au contraire, ni dans la paralysie générale, ni dans aucune des formes des maladies mentales.

1° Maladies générales et fièvres graves. — Trousseau a cité comme cause probable de certains cas d’aphasie, le diabète et l'albuminurie. Cette dernière affection à été également signalée parmi les antécédents par d’autres observateurs, et en particulier par Hugblings Jackson (1). La syphilis a été aussi notée comme cause chez plusieurs : aphasiques. Le malade dont Béhier m'a communiqué l'observation

(1) Hughlings Jackson, mémoire cité.

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