ÎJ. PRÉAMBULE PAR LE D' JULES FALRET
Parmi les savants et les praticiens qui se sont occupés de l’aphasi avec une sorte de prédilection, motivée non seulement par sa nou veauté mais par son importance, les uns l’ont étudié plus spécia lement au point de vue théorique et doctrinal et ont cherché diviser l’aphasie, envisagée dans son ensemble, en plusieurs groupe de faits rattachés aux différents temps de la fonction complexe di langage articulé et ayant un siège distinct dans divers points d l’encéphale.
D’autres, plus réservés, se sont bornés à fournir leur contingen d'observations et de recherches cliniques, sans s'élever encore : une généralisation qui leur paraissait prématurée.
Les uns ont fixé presque exclusivement leur attention sur le côte anatomique de la question; ils se sont efforcés de démontrer que dans tous les faits d’aphasie ou de trouble du langage, il existai une lésion constante, siégeant dans les lobes antérieurs du cervea et même dans la seconde ou la troisième circonvolution du lobe cérébral antérieur gauche, ainsi que l’avait indiqué Broca, tandis qu les adversaires de cette opinion absolue luiont opposé avec acharne: ment quelques faits rares, mais bien observés, dans lesquels parole aurait été conservée pendant la vie chez des individus qui auraient été trouvés, à l’autopsie, atteints d’une lésion très notable, ou même d’une destruction complète des lobes antérieurs du cerveau.
(1) Extrait des Archives générales de médecine, août 1866.
D’autres auteurs, au contraire, négligeant la question anatomique, se sont plus spécialement occupés de son côté clinique ou pathologique. Ils ont cherché à étudier pratiquement les divers degrés et les variétés nombreuses de ce phénomène, et à le délimiter avec plus de précision au milieu d’autres Symptômes analogues. Ils se Sont attachés à rechercher dans quelles conditions principales se produisaient la perte et les perversions de la parole ; si ces SyMmptômes étaient toujours dus à des affections organiques du cerveau, ouS'ilsne pouvaient pas se produire accidentellement et d’une manière passagère, sans lésion cérébrale appréciable et sans paralysie, ou bien encore être dus à diverses maladies générales ou à des affections nerveuses, telles que l'hystérie, l’épilepsie, etc.
Pour compléter le cercle des recherches entreprises sur l’aphasie, il faut encore mentionner les tentatives Jusqu'ici presque toutes infructueuses, qui ont été faites pour éclairer la physiologie du langage et de la parole, à l’aide des faits pathologiques nouvellement observés.
Enfin, à côté de ces divers travaux il importe de signaler la dis- -cussion mémorable, qui a eu lieu à l'Académie de médecine, sur la localisation de la faculté du langage articulé, discussion à laquelle ont pris part les orateurs les plus éminents et où ont été abordés presque tous les aspects de cette question si complexe (1).
Néanmoins, malgré ces recherches isolées et collectives, il reste encore beaucoup à faire avant que ce sujet ait été réellement étudié sous toutes ses faces, et surtout avant que l’on ait déduit de cette étude toutes les conséquences théoriques et pratiques qui deivent en découler. |
La question anatomique ne peut être tranchée que par un grand nombre d'observations concordantes et faites dans les conditions les plus différentes. D'un autre côté, ilnous paraît bien difficile d’éclairer la question physiologique du langage articulé à l’aide des faits pathologiques si variés, si bizarres et si individualisés que nous offrent les aphasiques. de ail
Il nous semble très douteux que l’on puisse jamais arriver à déduire de la pathologie de la parole des conséquences vraiment
(1) Bulletin de l'Academie de médecine, 1864-1865, tome XXX, passim,
utiles pour la physiologie du langage. Ces deux terrains nous paraissenttrop distincts et trop profondément séparés par un abîme infranchissable, pour que l'examen appronfondi de l’un d'entre eux puisse! contribuer beaucoup à faire connaître l’autre d’une manière plus: exacte.
C’est donc le côté clinique de la question de l’aphasie qui nous: semble aujourd’hui le plus utile à cultiver, et dont l'étude peut nous: offrir les résultats les plus immédiats. Aussi avons-nous pensé qu'il: serait intéressant de publier la traduction française des principaux: passages d’un travail essentiellement clinique sur l’aphasie qu'a fait! paraître un professeur distingué de l'Université de Glascow, le: D' Gairdner.
Dans ce travail, l’auteur étudie avec beaucoup de soin et de sagacité les diverses variétés qu'a présentées ce phénomène chez plusieurs malades qu’il a eu l’occasion d'observer, et surtout chez l'un d’entre: eux avec lequel il a vécu dans unesorte d'intimité pendant plusieurs mois,et dont il rapporte l'observation détaillée à la fin de son mémoire.
Les remarques de l’auteur portent surtout sur trois points princi paux : la parole, l'intelligence et l'écriture chez les aphasiques.
Pour lui, comme pour la plupart des auteurs, il y a, dans tous des cas d’aphasie véritable, intégrité à peu près complète de l'intelligence. Pour démontrer l'intégrité des organes qui servent à l'articula: tion des sons, il s'appuie surtout sur ces deux faits, savoir : que les aphasiques peuvent encore articuler nettement certains mots, alors même qu'ils sont privés de la possibilité de prononcer le plus grand nombre des mots de la langue, et qu'aucune maladie connue des organes de la phonation ne peut donner lieu à une suppression aussi absolue de l'articulation des mots que celle quiexiste dans la plupar! des cas d’aphasie. Relativement à l’état de l'intelligence chez les aphasiques, le D’ Gairdner rapporte avec détails plusieurs observa tions curieuses d’aphasie temporaire et accidentelle, et même d’apha sie plus prolongée, dans lesquelles les malades, tout en étant privés de la possibilité d'exprimer leurs pensées par la parole et par l’écri ture, avaient néanmoins la conscience parfaite de la conservation de leur intelligence et de leur raison, et ont pu décrire, après leu guérison, les idées et les sentiments qui les agitaient pendant leu
maladie. Le D' Gairdner reconnait sans doute que, dans beaucoup de cas d’aphasie, il y a altération profonde de la mémoire des mots, surtout des substantifs et des noms propres, et que cette amnésie partielle est déjà une preuve évidente de l'atteinte portée à l'intelligence au moins sous l’un de ses aspects. fl ajoute qu'il est difficile d'admettre une intégrité absolue des facultés intellectuelles chez des malades qui présentent des phénomènes cérébraux variés, des attaques épileptiques et une paralysie presque constante du côté droit du corps, et surtout du bras doit. Enfin, il proclame lui-même que l’on comprendrait avec peine la conservation complète de toute l’activité intellectuelle, en l'absence de la mémoire des mots, lesquels ont été considérés avec raison par tous les philosophes comme un auxiliaire indispensable, sinon comme une condition sine qua non de l'exercice de la pensée. Le D' Gairdner est donc disposé à reconnaître que l'intelligence est légèrement atteinte ; il croit néanmoins qu'elle est en grande partie conservée, et il compare l'état mental des aphasiques à celui de la plupart des hémiplégiques, qui, malgré l’affaiblissement léger de leurs facultés, sont néanmoins considérés par tous comme jouissant de leur raison. S'il ya dans l’aphasie intégrité absolue des organes de la phona- tion, et intégrité presque complète de l'intelligence, quel est donc le trouble fonctionnel qui sert de base à cet état morbide, et qui peut rendre compte deJa plupart des phénomènes bizarres que l'on y observe ? Pour le D' Graidner, comme pour beaueoup d’autres
auteurs, ce trouble consiste dans une sorte de barrière ne par la maladie, d’abord entre l’idée etle mot qui en est, à l’état
normal, le symbole indispensable, puis entre le mot (lorsqu'il existe dans l'esprit des aphasiques uni à la pensée) et sa manifestation extérieure parles organes de la parole. Le pont jeté à l’état physiologique, entre l’idée conçue avec le mot qui lui correspond, et son expression extérieure par la parole ou par l'écriture, se trouve brisé par la maladie et remplacé par un abime infranchissable. Il y a ainsi rupture entre le monde intérieur et le monde extérieur. L’aphasie consiste donc dans la destruction du trait d'union qui réunit entre eux les deux éléments extrêmes du phénomène complexe du langage : ces éléments sont intacts tous les deux ; il y a intégrité à peu près complète de l'intelligence, et intégrité parfaite des organes de la
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