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phonation ; mais ces deux points extrêmes de la fonction du langage articulé ont cessé d’être rattachés l’un à l’autre par le lien intermédiaire qui les unit à l’état normal.
Cependant, le D' Gairdner pense que, dans la plupart des cas d’ aphasie, ce n’est pas habituellement le passage”du mot à son expression extérieure par la parole qui se trouve interrompu, mais plutôt le passage de l’idée au mot qui lui correspond. L'intelligence conçoit les idées à l’état vague, mais ne‘peut pas parvenir à trouver le mot qui en est le symbole nécessaire. Or, en l’absence de ce mot correspondant à à la pensée, celle-ci ne peut se traduire au dehors, ni par la parole ni par l'écriture. C’est là ce qui conduit le D' Gairdner
à s'occuper de l’état de l'écriture chez les aphasiques, en se basant … surtout sur le fait dont il donne l'observation détaillée à la fin de son
mémoire. Ce médecin distingué reconnaît sans doute que l'on à publié quelques cas très rares, dans lesquels des aphasiques, incapables de traduire leurs pensées par la parole, les exprimaient facilement à l’aide de l'écriture ; mais il est très disposé à contester l’exactitude scientifique de ces observations exceptionnelles, ou du moins à les exclure du cadre de l’aphasie vraie. Selon lui, chez les aphasiques, la possibilité d'exprimer la pensée par l'écriture est supprimée en même temps que celle de l’exprimer par la parole, et Les aphasiques écrivent aussi mal qu'ils parlent mal. Cela tient, dit-il, à la même cause, c’est-à-dire à la suppression de la faculté de revêtir la pensée de la formule du mot, qui est indispensable pour l’incarner et l'extérioriser, aussi bien par l'écriture que par la parole. Et ce qui prouve qu'il en est bien ainsi, ajoute-t-il, c'est que le même malade, qui est incapable d'écrire un mot spontanément, ou sous la dictée d'une autre personne, conserve néanmoins la faculté de copier ce mot, lorsqu'il est écrit devant lui, comme s’il copiait un dessin ou des caractères appartenant à une langue inconnue.
Après ces préliminaires, qui nous ont paru indispensables pour bien faire comprendre le point de vue général auquel s’est placé le D° Gairdner, dans le travail dont nous publions ici la traduction abrégée, nous allons maintenant laisser la parole à ce médecin distingué, pour exposer lui-même les détails curieux et intéressants auxquels il a été conduit, par une observation clinique attentive, ainsi que les interprétations qu'il a cru pouvoir donner pour rendre
LA FONCTION DU LANGAGE ARTICULÉ b03
compte de ces faits cliniques si divers en apparence, et cependant susceptibles d'être rattachés à quelques lois générales.
Voici comment s'exprime le D Gairdner, dans ce travail lu àJa Société philosophique de Glascow, le 7 mars 1866 :
«ps
Il. LA FONCTION DU LANGAGE ARTICULÉ, PAR LE D' GAIRDNER | de I. L'aphasie ou les troubles de la parole. 5 ra er é
AZ “h
Le d De temps en temps, dans nos hôpitaux ou dans la pratique civile,
nous avons l’occasion de voir des malades qui rentrent plus ou moins | . dans la description généralisée suivante : xŸ7 Ces malades ont été ordinairement atteints de quelque sy mptôme indiquant l'existence d’une affection cérébrale, avec ou sans trouble de l'intelligence.
Quelquefois on a observé chez eux une attaque épileptiforme, plus souvent une attaque apoplectique, et, dans ce dernier cas, il y a paralysie d’un côté du corps, et presque invariablement (chose curieuse) du côté droit. Cette paralysie peut être plus ou moins complète : tantôt le malade est condamné à garder le lit et tout à fait incapable de marcher, tantôt, au contraire, ilne peut marcher qu'avec
difficulté, avec une simple lenteur ou une suspension momentanée de la marche ; tantôt aussi il est hors d’état de remuer le bras droit et
de tenir une plume, tantôt, au contraire, il existe à peine une légère diminution de la force musculaire du bras. Quelquefois enfin il y Ft
plus ou moins d’altération dans la physionomie par suite de la déviation d’un côté de la bouche. :
Dans beaucoup de cas, cependant, ces malades conservent leur
puissance de direction sur les mouvements des lèvres et de la langue, au moins à un degré très suffisant pour démontrer que ce n'est pas par suite de cette paralysie légère qu'ils sont incapables de prendre part à la conversation ou de parler spontanément.
L'état de l'intelligence et de la connaissance est également très variable chez ces malades.
Dans certains cas, il y a une diminution notable de la sensibilité pour les impressions du dehors, avec une sorte d’apathie générale ; dans d’autres, au contraire, il existe une sensibilité très active avec
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un désir très vif de la part de communiquer les émotions qu’il éprouve. Il fait des signes affirmatifs ou négatifs avec la tête et avec la main ; il rit, il pleure ; il se montre satisfait ou mécontent ; il donne des témoignages d'affection vive à ceux qu'il aime et ne craint! pas de manifester son mécontentement envers ceux qui l’offensent ; il! s'habille et se déshabille, va et vient à des heures régulières dans la: maison et au dehors, et se conduit, en un mot, sous presque tous les : rapports, comme la plupart des hommes. Quelquefois même ces: malades sont en état de jouer à différents jeux et de prendre part à: tous les actes de la vie ordinaire. Dans l'observation détaillée que : nous rapportons plus loin, nous donnons à cet égard les détails les: plus circonstanciés.
En résumé, quoiqu'il soit extrêmement difficile d'apprécier avec : une complète exactitude la véritable situation mentale d'individus atteints de cet état particulier auquel on à donné le nom d’aphasie, il est évident cependant que, dans beaucoup de cas de ce genre, l'intelligence est assez peu altérée pour que l'exercice de ses fonc- Lions ordinaires puisse avoir lieu, au moins dans une certaine limite ; il est mcontestable également que tous les sentiments naturels et tous les actes volontaires, à l'exception de ceux qui sont en rapport avec l'expression de la pensée par des mots, s’accomplissent sans difficulté et d’une manière presque normale. 4
Mais en ce qui concerne la fonction du langage articulé (ou plutôt en ce qui regarde toute faculté s’exerçant autour d'un mot représentatif de la pensée), il semble exister chez ces malades une sorte de barrière mystérieuse interposée entre la pensée et son expression extérieure ; il est même remarquable que c'est plutôt la faculté primitive de nommer les objets (ou de désigner distinctement des idées présentes à l'esprit comme objets de la pensée) qui est altérée dans ces cas, que les formes plus conventionnelles du langage ordinaire.
Dans les cas les plus simples d’aphasie, on ne constate guère qu'une exagération d'un défaut commun à beaucoup d'hommes et qui consiste à ne pas pouvoir retrouver le nom d’une chose ou d’une personne au moment où l’on en a besoin. Ainsi, j'ai connu un aphasique qui pouvait prendre part à une conversation d’une manière intelligible, mais qui, même après plusieurs essais répétés, ne pou-
er
Vait Jamais nommer les jours de la semaine, ou du moins deux
d’entre eux, l’un après l’autre. Pour désigner le lundi, il disait que
c'était le premier jour du travail, et pour le samedi il l’indiquait en disant que c'était la veille du jour du sabbat. Il disait également de sa tante qu'elle était sa plus proche parente du côté de sa mère.
Ce même individu réalisait complètement ce que l’on considère comme le comble de l'oubli de toutes choses : il avait oublié, ou du moins il était incapable de retrouver au besoin son propre nom, et l’on ne pouvait jamais parvenir à lui en faire prononcer que la moitié pendant tout le temps qu'il fut soumis à mon observation.
Néanmoins, il avait parfaitement conscience de son infirmité et même il s'en amusait ; il n’eût pas été facile de lui persuader que ce fût là autre chose qu’une simple faiblesse temporaire de la mémoire ; il conservait, du reste, toute son intelligence, et il était capable de communiquer en général tout ce qu'il avait à dire ; il
n'éprouvait à cet égard qu'une légère difficulté passagère, qu'il:
parvenait à surmonter en employant de simples circonlocutions. Pourtant, le jour de son entrée à l'hôpital, il avait prononcé pendant la nuit tant de phrases inintelligibles, que la surveillante de l'infirmerie pensa qu'il avait été dans le délire ; mais il n’eut pas de peine à m'expliquer le lendemain matin qu'il n'en était nullement ainsi. Il avait une parfaite conscience de sa situation, et probablement il venait de passer d’une aphasie plus complète à la situation améliorée dont nous parlions ci-dessus. IL s'était exercé pendant la nuit à parler avec la ferme volonté d'y réussir ; il se sentait maintenant mieux d'heure en heure, et il avait trouvé, disait-il, la véritable voie pour atteindre son but. Le sérieux avec lequel ce malade répudiait l’imputation de délire était très remarquable, et les moyens très clairs qu’il employait pour donner une juste idée de son mal (même alors que sa langue était assez paralysée pour qu'il dût la prendre avec ses doigts pour me la montrer) prouvaient d’une manicre évidente qu'une incapacité mentale, dans le sens ordinaire du mot, n'était nullement la cause de la difficulté qu'il éprouvait à exprimer sa pensée. Cet homme, comme la très grande majorité des aphasiques, avait eu une attaque de paralysie du côté droit.
Avant d'aller plus loin dans la description des diverses variétés
de l’aphasie, il importe de bien établir d'abord un fait principal
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qui à une grande importance pour tout ce qui nous reste à dire.
L’aphasie de l'espèce ci-dessus indiquée, et probablement toute aphasie véritable, dans le sens scientifique du mot, est essentiellement différente d’une simple paralysie des organes de l'expression vocale, alors même que ces organes sont ou peuvent être supposés atteints de paralysie. Nous pouvons en donner une double preuve:
4° L’aphasie peut être assez complète pour ne permettre que la prononciation d’un très petit nombre de mots, et pourtant ces quelques mots sont prononcés par les malades avec une netteté qui exclut toute idée de paralysie ;
2° Il est parfaitement avéré par l'observation médicale qu'aucun degré de paralysie ne peut causer une suppression de la parole semblable à celle que nous observons pour les mots que les aphasiques ne peuvent parvenir à prononcer.
Les organes dé l'articulation des sons sont tellement multiples et sous la dépendance d’un si grand nombre de nerfs et de muscles qu'il paraît absolument impossible de produire l’absence complète de la parole par une altération, quelle qu’elle soit, de ces organes compatible avec la vie.
Aïnsi, par exemple, la perte de la voix RUE est très COmmune, mais laisse néanmoins la parole intelligible. La paralysie des lèvres peut arriver jusqu'au degré d’une complète immobilité, à tel point que, lorsque le malade veut rire, sa figure reste fixe et complètement dépourvue d'expression, et pourtant, dans ces cas, le malade n’éprouve aucune difficulté à traduire au dehors sa pensée. Dans les formes les plus prononcées de l’hémiplégie, lorsque la langue et la face sont paralysées ensemble ou séparément, ou bien lorsque la langue, le palais et le larynx sont simultanément aflectés, de même que dans l’hésitation de la parole de la paralysie des aliénés ou dans l'expression hâtive et hésitante tout à la fois du tremblement mercuriel, ou du bégaiement ordinaire, il est toujours possible, avec un peu d'attention, de comprendre ce que les malades veulent dire. La circonstance très rare d’une paralysie de la langue des deux côtés (4) se rapproche peut-être davantage de lidéal de la perte de
(1) Voir un cas de cette espèce rapporté par le Dr Hughlings Jakson dans London hospital Reports, t. I, .p 368.
la parole due à une paralysie qui pourrait être confondue avec l'aphasie ; mais il semble probable que, même dans ce cas, il pourrait exister une possibilité de vocalisation suffisante pour donner . une expression à la pensée, et, dans toute hypothèse, ces cas sont si rares qu'ils ne peuvent en rien infirmer notre proposition générale. M. Syme a eu l’occasion de poursuivre cette enquête encore plus. loin. Il a montré chez un malade, qui avait résisté à l'opération de l'excision complète de la langue pour un cancer, que l'enlèvement de cet organe [que l’on ne peut jamais couper entièrement jusqu’à los hyoïde] ne prive pas l’homme de la parole, que cette fonction est non seulement possible, mais même facile et n’est altérée que d’une façon vraiment peu notable, même en l'absence de la langue. Ainsi donc, l'impossibilité absolue et complète de prononcer une seule phrase ou même un seul mot, comme expression spontanée d'une pensée déterminée, jointe à l'articulation aussi parfaite que possible de certains mots que les malades ont conservés et à l’artieulation instantanée et en quelque sorte instinctive de quelques autres qui jaillissent inopinément sous l'influence de l'émotion (faits que l’on trouve réunis dans les observations les plus caractéristiques de l’aphasie), démontre d'une manière évidente que l’état aphasique n'est nullement lié à la paralysie des organes musculaires qui servent au mécanisme de l'articulation des mots.
Cette infirmité particulière peut, comme Je l’ai déjà dit, exister à différents degrés, depuis la simple difficulté temporaire et accidenelle pour trouver un mot jusqu’à la suppression absolue de toute >xpression verbale articulée, ou de tout mouvement volontaire iSSocié reposant sur l’idée d’un mot.
Ï y a aussi des différences dans le mode de manifestation de cette naladie spéciale qui sont dignes d'attention. |
Dans le cas très marqué d’aphasie sans paralysie, ou du moins. | omplètement exempt de toute paralysie dans larticulation des. nots, dont j'ai déjà parlé plusieurs fois dans cette description, le halade, très bien surveillé et vivant en relation constante avec ses arents, qui lui étaient très dévoués, n’a prononcé qu’une seule fois Pontanément, pendant tout le cours de sa maladie, le nom d'une ersonne, et encore était-ce le premier mot articulé de l'enfance, en appelant maman, et pourtant ce jeune homme pouvait facilement
et nettement articuler des expressions comme celles-ci : — Jai besoin, j'ai besoin, j'ai besoin. — Où est-il ?.. Mais il s’arrêtait tout : court devant le nom de l’objet à désigner.
Dans une ou deux circonstances, il parvint à répéter le mot qu'il : cherchait, après qu’une autre personne l'avait prononcé devant lui. Une autre fois, il hésita un instant sur le nom d'une personne de ses connaissances, mais enfin il prononça le nom de M. Thingumbob, qu'il répéta ensuite plusieurs fois sans aucune difficulté apparente. Il disait fréquemment aussi : Je ne m'en soucie pas, ou Cela ne me regarde pas, ou bien encore Je ne crois pas, comme moyen d'en finir avec un essai de conversation.
Plus tard, il était devenu très ingénieux pour se diriger au milieu d’une conversation, de facon à paraître y être attentif ; il y jetait de temps en temps une ou deux phrases analogues à celles que nous venons de mentionner, de manière à laisser croire aux étrangers qu'il avait réellement suivi ce qui avait été dit. Ce qui rendait bien plus frappante encore cette impossibilité absolue de la part de ce malade d'appliquer son nom à chaque personne, ou de comprendre de quelle personne on voulait lui parler, lorsqu'on prononçait un nom (même lorsqu'il s'agissait de ses amis), c’est que ce malade comprenait très bien, au contraire, dans la conversation, de quelles personnes on voulait parler, lorsque ces personnes lui étaient indiquées par des signes, par des photographies ou par la présence des personnes elles-mêmes. Ainsi, par exemple, un jour je cherchai à lui parler de son frère en lui disant, sans faire aucun geste : « Jean est bien malade, le pauvre garçon ! » et il fut évident pour moi qu'il ne sut pas de qui je voulais lui parler; mais, quand j'ajoutai le geste . à la parole, il comprit immédiatement et m’indiqua clairement par signes qu'il avait saisi ma pensée. Dans une autre circonstance, Sa mère lui mit entre les mains une somme d'argent qu’il comprit très bien être les gages destinés à l'un de ses domestiques. Il fut très embarrassé pour porter cet argent, quoiqu'il eût bien saisi qu'il devait en être le porteur. I se mit alors à dire avec une certaine hésitation : « C’est pour payer... le jardinier » (nommant ainsi ur ancien domestique qu'il connaissait depuis son enfance), et un moment après, sans aucune hésitation, il porta cet argent... at cocher ! C'était à certainement un mélange bien étrange d’intelli-
gence complète, quant au caractère général de sa mission (qu'il pouvait induire facilement de la somme d’argent elle-même), avec une lacune complète relativement au nom de la personne qui ne pouvait lui être indiquée que par des mots, ce qui, je crois, est caractéristique d’un très haut degré d’aphasie.
Quelquefois, cependant, des mots qui ne peuvent pas être prononcés spontanément sont clairement compris quand d’autres les prononcent.
D’autres fois, au contraire, cela n’a pas lieu, et un mot qui serait familier à l’état normal, est saisi et répété machinalement par le malade, sans qu'il comprenne en rien ce qu'il signifie.
Dans d’autres circonstances, les aphasiques ont un vocabulaire entièrement limité à un ou deux mots, comme oui et non, oh oui ! ou bien à de simples interjections et exclamations, ou même à des combinaisons de syllabes inintelligibles, comme dans le cas de l’un des malades cités par Trousseau (1), qui, pendant des mois, ne répondait que coucousisi à tout ce qu'on lui disait et dans toutes les circonstances possibles. Cependant, dans des moments de très grande irritation, ce même malade articulait encore le mot: sacon, sacon, qui était probablement une abréviation du juron: s. n. de D.!
Relativement à l'usage des jurons et des autres phrases composées d'interjections, il existe des faits très curieux. Îlest certain que des aphasiques, ne pouvant prononcer absolument aucun autre mot, peuvent de temps entemps laisser échapper un juron ou même plusieurs jurons, et sont même souvent mal jugés à cause de cette particularité.
J'ai toujours conservé le pénible souvenir d’un jeune homme qui était venu chercher secours auprès de moi à l'infirmerie royale d'Edimbourg, il y a déjà bien longtemps, avant que le sujet traité dans ce at eût attiré l'attention aussi fortement. Il était tombe
de haut dans la rue, avait été trouvé privé complètement de la parole |
et apporté à l'hôpital par la police. Je le trouvai exempt de fièvre, de toute sorte de douleur et de paralysie, mais il pouvait à peine
parvenir à prononcer un seul mot et il ne pouvait communiquer Sa pensée que par signes. En visitant un jour sa salle à une heure x
inaccoutumée, je m'aperçus qu'il était Pobjet des railleries et des
(1) Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu.
Le
sarcasmes des autres malades, comme cela a lieu pour les idiots dans les villages de la part des enfants. J’appelai un des hommes que je connaissais et je lui demandai pourquoi on se moquait ainsi de ce malade, puisqu'il ne pouvait pas parler. « Sans doute, répondit cet homme, il ne parle pas, mais cela ne l’empéche pas de jurer constamment. » J’insistai auprès de cet homme pour lui faire comprendre qu'il devait empêcher ses camarades de le persécuter et qu'il était réellement malade et infirme. A cette époque, je ne connaissis pas encore les particularités de l’observation des aphasiques relatives à l’action de jurer, mais l'événement prouva que ce pauvre garçon avait eu bien raison de venir à l'hôpital pour chercher un remède contre son mal, car il en sortit-peu de jours après, probablement tourmenté par les railleries de ses camarades, et fut bientôt rapporté dans un état d’insensibilité complète, qui se termina par la mort en quelques heures. Son cerveau fut trouvé le siège d’un grandi nombre de petits dépôts de nature cancéreuse.
Un des malades de Trousseau, le nommé Marcou, qui présentait cette particularité exceptionnelle d’une paralysie du côté gauche du Corps, n'avait que deux mots à sa disposition. Lorsqu'on le voyait pour la première fois, il disait : Ma foi ! et lorsqu'on le provoquait à parler, il employait ce juron altéré: Cré nom d'un cœur ! Avec ces deux expressions il répondait à toutes les questions et l’on ne pouvait savoir de lui, ni son nom, ni sa résidence, ni aucune des choses qui le concernaient. Mais lorsqu'on l’interrogeait, il lui arrivait'souvent de répéter machinalement le dernier mot que l’on venait de prononcer soi-même. Il parut plus tard que ce malade avait la conscience complète de la fausse application qu'il faisait des mots. Îl est, en effet, beaucoup d’aphasiques qui sont très sensibles aux fautes de langage qu'ils commettent, quoique tout à fait incapables de les rectifier. Ainsi, un homme qui répondait oui indistinctement à tout ce qu'on lui disait, acquit peu à peu l'habitude de marquer par un geste lorsqu'il voulait réellement dire oui, ou bien au contraire lorsqu'il voulait dire non, mais il ne pouvait jamais prononcer le mot non et répétait toujours : oui, oui, oui !
Marcou, dont nous parlions tout à l’heure, était, lui aussi, incapable de prononcer spontanément d’autres mots que ceux que nous avons indiqués ; mais, lorsqu'on nommait devant lui les objets qu'il
ap
LA FONCTION DU LANGAGE ARTICULÉ d11
avait sous les yeux, il était très capable de distinguer si l’on donnait aux choses leur véritable nom. Er and
Il n'arrive pas toujours cependant que le vrai sens des mots, 4 employés mal à propos par les malades, soit apprécié par eux. Une dame, dont l’histoire est également rapportée par Trousseau et qui ne donnait d’ailleurs aucun autre signe d’inconvenance ou d’imbécillité, accueillait avec tous les témoignages de la bienveillance et de la politesse les personnes qui venaient lui rendre visite, et en leur offrant un fauteuil, elle prononçait quelques mots grossiers qui, dans Sa pensée, voulaient dire simplement: Prenez la peine de vous asseoir. Cette dame n'avait nullement la conscience des mots qu’elle venait d'employer et croyait s’être servie des formules ordinaires de la politesse.
Il est probable que la même absence de conscience des paroles prononcées existait dans le cas de cette malade (1) qui n'avait qu'un seul mot à son usage, qui était précisément l’un des plus obscènes que possède la langue française. Cette dame circulait partout, en prononçant ce mot à tout propos, sans se rendre aucun compte de l'effet déplorable qu’elle causait autour d'elle.
Il y a beaucoup de cas également dans lesquels des expressions, ayant plus ou moins ce caractère d’interjection ou d'exclamation, Sont lancées subitement et comme par hasard par des aphasiques, et cela comme par une sorte de surprise. Ce qu'il y à de particulier dans l'explosion subite de ces exciamations, c’est qu'il est ensuite impossible aux malades de reproduire par un effort volontaire des mots Comme ceux-ci : Oh ! oh! mon cher ! cher ami, que Dieu vous bénisse ! etc., ainsi que l'ancien juron anglais goddam ! qui avait autrefois un sens, mais qui est aujourd’hui usité habituellement sans qu'on y attache aucune signification ; il en est à peu près de même du juron français s. n. de D. ! Eh bien, ces mots sont, dans quelques circonstances, les seules expressions échappées à des aphasiques, avec un ou deux mots les plus simples de la langue, et ils semblent plutôt arrachés violemment par l'émotion, dirigée par d'anciennes habitudes intellectuelles, que produits par un effort volontaire quelconque.
(1) Trousseau, Gazette des Hôpitaux.
b19 LA FONCTION DU LANGAGE ARTICULÉ
Il en est de même du mot merci, sorti une fois de la bouche d'un des aphasiques de Trousseau, au moment où il avait laissé tomber son mouchoir et où une dame le lui avait ramassé.
Il semblait que ce mot eût été déposé, par suite d’une ancienne habitude, dans quelque coin éloigné de l’organisation mentale, où il reposait en dehors de la portée de la volonté, mais prêt à reparaitre de nouveau lorsqu'il serait appelé par l'association habituelle des idées. Dans tous les cas, il fut impossible à cet homme de reproduire ultérieurement ce mot par un effort de sa volonté ; tout son vocabulaire se composait uniquement du mot out, et ee mot lui-même était employé sous forme d’interjection ; il ne pouvait pas le proférer lentement, quoiqu'il pût épeler chacune des lettres 0, u, ?, Æ and elles lui étaient prononcées par une autre personne. Îl en était de même du malade qui répétait constamment cousisi et qui ne pouvait jamais arriver à dire séparément coucou ou sisi; sa capacité de perroquet était absolument réduite à ces syllabes cousisi, dans leur ordre déterminé, comme le son d’un tuyau d'orgue quand ce tuyau à été une fois mis en place et que le mouvement est commencé. Le D' Huglings Jackson, qui à observé de nombreux cas d’aphasie, avec l'attention et la régularité d’un clinicien observateur et avec les instincts scientifiques d’un physiologiste, a fait d'excellentes remarques sur ce sujet du langage par interjection, que j'ai appelé langage par explosion ; je vais en citer quelques-unes qui sont aussi brèves que pleines de justesse.
« L'action de jurer n’est pas, à proprement parler, une partie du langage ; c’est une habitude qui s’est développée par suite du besoin d'ajouter la force des émotions à l'expression des idées. Gette forme du langage appartient à la même catégorie que l'élévation de la voix et la violence des gestes. La distinction que l’on doit établir entre ce mode d'expression de la pensée et le langage, considéré comme un acte intellectuel, peut être très bien formulée par cette remarque que fit le D’ Johnson à un bouillant antagoniste : « Monsieur, vous vous bornez à élever la voix alors que vous auriez dû renforcer vos arguments. » Quoique les jurons diffèrent d’une simple intonation plus élevée de la voix, en ce sens qu'ils consistent dans des mots articulés, ils sont en général employés en parlant, non pour exprimer des idées, mais pour relever par la vigueur de l'expression ce
qui manque à sa précision. Ils peuvent être considérés comme des phrases que l'émotion a fait jaillir de l'intelligence pour s'exprimer dans des termes plus définis qu’elle n’eût pu le faire par une plus grande violence d'’intonation ou de gestes ; car les jurons avaien autrefois un sens intellectuel ; ils exXprimaient des idées et étaient prononcés avec une intention déterminée et bien définie. Les imprécations constituaient même autrefois un des éléments des cérémonies
religieuses ; mais aujourd’hui une imprécation dite avec intention est hors d’usage ; elle a dégénéré en jurement sans signification, qui, comme la cadence et le geste, n’est qu’une sorte de commentaire
des émotions ou des passions sur les propositions de l'intelligence. Les gens du peuple intercalent un juron, au milieu de leur discours, comme un point d'exclamation, et ils donnent ainsi de la force à des expressions qui, autrement, ne frapperaient les auditeurs que comme un lieu commun. »
Un peut se demander si le principe énoncé par le D° Jackson, à propos des jurons, ne pourrait pas être poussé un peu plus loin. J'ai déjà fait remarquer que, chez tous les aphasiques que j'ai pu observer, les noms et surtout les noms des personnes et des choses, sont Îes parties du discours qui semblent les plus soustraites à la possibilité de l'expression. Ainsi, par exemple, un malade qui à encore à sa disposition une petite collection de phrases ou de locu- Lions paraissant renfermer des idées plus difficiles à saisir et plus
, Complexes quele fait de nommer un objet, sera néanmoins incapable |
Bic dire son propre nom ou celui d’une personne de sa connaissance, ou bien de demander Fobjet le plus ordinaire d’un usage
. journalier. ee
Si je ne craignais de m’étendre trop longuement sur ce sujet, je
pourrais citer un grand nombre d'exemples de ces petites phrases, 4 “elles que : Je ne pense pas ; Je ne m'en soucie guère ; Je ne veux | pas ; Ce n'est pas nécessaire ; Peu importe, etc., phrases dont la construction grammaticale est bien plus complexe que celle d’un simple substantif, et qui cependant sont librement prononcées par les aphasiques, lesquels sont dans l'impossibilité absolue de trouver un substantif isolé, comme objet distinct, par le seul effet de leur volonté. Et ce qui rend ce fait plus étrange encore, c'est que ce
même substantif peut quelquefois être trouvé par eux avec une ; FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. 33
facilité relative, ou surgir accidentellement par un procédé détourné, par exemple au milieu d’autres mots, tandis qu'il eût été absolument impossible au même malade de prononcer ce mot spontanément et isolément.
Ainsi, par exemple, la phrase fs no matter, que j'ai entendu employer par des aphasiques comme automatiquement, sans aucune conscience de la signification précise de chacun des mots qui la composent, tandis que le même malade n'aurait jamais pu retrouver et prononcer le mot matter séparément.
Je dois à mon collègue le professeur Pagan la communication du fait suivant, qui se rapporte à ce sujet, et qu'il a observé à l’infirmerie royale il y à environ dix-sept ans :
« Un jeune homme de seize ans fut admis dans la salle de chirurgie de l’infirmerie, avec des symptômes évidents de commotion cérébrale.
« Deux heures environ avant son admission, il était tombé sur là tête d’une très grande hauteur, ayant fait un faux mouvement au milieu des cordages d’un navire sur lequel il se trouvait. Il resta dans un état d’insensibilité complète pendant quarante-huit heures environ après son entrée, et, après ce temps, il se mit à parler dans un langage qui ne put être compris par personne, jusqu'au moment où il fut visité par un de ses camarades de navire, qui nous apprit qu'il parlait welsch (le navire et l’homme lui-même étaient Welschs, c’est-à-dire du pays de Galles). Ce malade parlait constamment, et l’on nous dit que son langage n’était pas incohérent, mais consistait dans une simple narration du temps passé, qu’en un mot il était composé de souvenirs. Il resta dans cet état pendant deux ou trois jours, puis tout à coup il se mit à prononcer des mots évidemment anglais, mais chaque mot qu'il proférait était un juron ou une horrible imprécation. Pendant trois ou quatre jours encore, on peut dire qu’il parlait welsch et qu’il jurait en anglais! Lorsque, au contraire, la connaissance lui revint peu à peu, il cessa de parler welsch et de jurer en anglais, et quand enfin il fut tout à fait guéri, après une maladie d'environ vingt jours, il parlait seulement anglais et avait cessé de jurer. Dans ce cas, la chute n’avait produit aucune fracture du crâne et n’avait causé qu’une très légère blessure externe. »
Malgré les très grandes difficultés du sujet, l'explication qui me paraît rendre compte, de la manière la plus satisfaisante, de toutes ces bizarreries du langage chez les aphasiques et de plusieurs autres encore, me semble être la suivante : les mots qui sont proférés le plus facilement par les aphasiques ne sont pas ceux qui sont provoqués par lobservation des faits extérieurs ou par un effort de la volonté, mais ceux qui surgissent spontanément par suite de l’association interne des idées. Les mots ne sont pas en quelque sorte prononcés par ces malades volontairement, mais ils surgissent comme poussés, pour ainsi dire, par les vagues fluctuantes des émotions et des souvenirs.
On peut concevoir que ces émotions agissent sur les anciennes habitudes intellectuelles et sur les capacités latentes du cerveau de la même façon qu'un homme, ignorant complètement la musique ou ayant perdu momentanément la faculté musicale, pourrait laisser échapper des sons d’un tuyau d'orgue, sans avoir aucune conscience de la musique qu’il jouerait ni des combinaisons précises de mouvements qu'il mettrait en action. En d’autres termes, l’aphasique est capable de prononcer des mots, mais ceux-là seulement qui s’échappent de lui spontanément, attirés qu'ils sont par des séries d’associations d'idées, dont il n’a que partiellement conscience au moment même. Il agit ainsi indirectement sur des modes d'expression de la pensée qu’il peut avoir appris à évoquer, en présence d’autres associations d'idées semblables, longtemps avant sa maladie ; mais il est tout à fait incapable de choisir avec intention un terme approprié à sa pensée, au milieu de beaucoup d’autres qui ne le sont pas, et de l’appliquer, par un choix rationnel et libre, et par ur effort correspondant et précis de sa volonté, à l’expression d’une idée bien déterminée et convenablement définie dans sa conscience intime. De là vient qu’il s’arrête brusquement, surtout en face des substantifs, qui sont à la fois les plus simples, les plus primitifs et les plus déterminés de tous les mots, tandis qu’il est comparativement habile à trouver des phrases, quisont comme les esclaves mécaniques de l’habitude et les vagues expressions de la conscience interne ou d'anciennes associations d'idées. Dans beaucoup de cas, enfin, il est tout à fait à l’aise pour proférer des jurons, qui sont les expressions ayant le sens le moins déterminé, ou même presque säns
LE
signification, empruntées à un ancien vocabulaire, et qui font explosion, au milieu de ses difficultés verbales, avec aussi peu de conscience de la part du malade, que lorsqu'un somnambule, au milieu de son profond sommeil, met le feu à un baril de poudre.
Sans être assuré que toutes les particularités du langage des aphasiques puissent être expliquées à l’aide de ce critérium, je crois cependant qu'il peut aider beaucoup à faire comprendre les bizarreries les plus difficiles à saisir et les plus surprenantes de cette situation mentale : par exemple, l'incapacité absolue qu'éprouvent ces malades pour prononcer quelques phrases volontairement, tandis que ces mêmes phrases jaillissent rapidement et même à profusion sous. l'influence d’une excitation mentale; la prononciation des phrases en masse, alors qu'ils sont hors d'état de les proférer en détail ; enfin, la confusion, le déplacement ou l'impossibilité absolue d'expression, qui s'opposent à l'application d’un substantif ou d’un nom propre à son objet, tandis que ce substantif ou ce nom propre peuvent quelquefois être appelés, par un procédé détourné, au milieu d’une phrase qui n’est pas provoquée aussi directement par
un effort volontaire.