I. Des aliénés dangereux au point de vue social
Je viens soumettre à votre examen la question des aliénés dangereux, au moment même où vous proposez cette étude comme question de prix. C’est assez dire l'importance que vous lui accordez et l'intérêt, non seulement permanent, mais d'actualité, qu’elle vous paraît présenter. Quoi qu’on fasse, en ellet, elle s'impose à nous de toutes parts. La nécessité de son examen ressort, impérieuse et inévitable, de toutes les discussions qui ont eu lieu depuis quelques années, dans la presse, dans les assemblées politiques, devant les tribunaux et jusque dans les sphères les plus élevées du pouvoir, sur la loi de 1838 et sur les asiles d’aliénés.
Il est en effet, dans la nature des choses, quand on s'occupe des: rapports des aliénés avec la société, de rechercher, d'une part quels sont les aliénés curables et incurables, et d'autre part quels sont les aliénés dangereux et inoffensifs ? Ces deux ordres de faits sont connexes. Il en est des aliénés dangereux et inoffensifs comme des aliénés curables et ineurables et tout ce qu’on a dit de ces derniers, à deux points de vue diamétralement opposés, depuis bien longtemps. déjà, peut s'appliquer exactement aux aliénés dangereux et inoffensifs.
Il importe d’abord de distinguer soigneusement le côté purement scientifique de la question de son côté légal et pratique. Sans doute, au point de vue absolu et scientifique, toute distinction rigoureuse entre les aliénés dangereux et inoffensifs est aussi impossible à établir que celle entre les curables et les incurables. Le médecin qui chercherait à tracer cette limite, s’exposerait à de nombreuses erreurs. Je reconnais volontiers, avec la plupart des aliénistes de
(1) Discours prononcé à la Société médico-psychologique dans la séance du ?1 juillet 1868.
notre époque, que tous les aliénés, sans exception, doivent être considérés comme dangereux, ou du moins qu'ils peuvent le devenir. Jamais un médecin consciencieux n’affirmera que tel aliéné est nécessairement dangereux, et que tel autre restera toujours inoffensif. Qui pourrait, en effet, se flatter de calculer à l'avance les mouvements violents et tumultueux qui peuvent se passer dans la tête humaine, pendant tout le cours d’une existence, sous la double influence des impulsions variées venues du dedans et des circonstances plus variées encore venues du dehors. Bien téméraire, assurément, serait celui qui oserait tirer ainsi l’horoscope fatal d’un individu, même sain d'esprit, à plus forte raison d’un aliéné, soumis à toutes les fluctuations imprévues, souvent si brusques et si violentes de la maladie! Dès lors qu’un individu est aliéné, il est, par ce seul fait, irresponsable et sujet à tous les entraînements plus ou moins irrésistibles de la maladie, dont personne ne peut calculer la violence ou l'intensité, surtout si l'on y ajoute l'influence de ceraines circonstances extérieures également impossibles à prévoir. Si lonc le médecin d’un asile publie ou privé, qui délivre un certificat constatant qu'un aliéné est dangereux ou inoffensif, était responsable, 20n seulement moralement, mais légalement et avee une sanction Jénale, des accidents qui pourraient résulter de cette décision; s’il levait être condamné par les tribanaux, dans le cas où l’aliéné léclaré par lui inoffensif, et remis comme tel en liberté, commettrait in meurtre ou un acte violent réputé crime ou délit par la loi, eerainement alors je comprendrais et je serais le premier à pratiquer extrême réserve qui sert aujourd'hui de règle à la plupart des nédecins aliénistes de France et de l'étranger et qui les a portés à dopter une jurisprudence, établie tacitement en quelque sorte et jui est devenue presque générale. Elle consiste à poser en fait et à dmettre en droit, que tout aliéné, par cela même qu'il est aliéné et rivé de sa liberté morale, est dangereux, ou peut le devenir; qu'il oit être comme tel maintenu dans un asile, ou soumis à une surveilance Continue dans sa famille et dans la société; qu’en un mot, il st susceptible à chaque instant de commettre un acte violent pouant mettre en danger sa propre personne, ou celles avec lesquelles se trouve en rapport, ou bien de compromettre d’une manière uelconque l’ordre public. Tout cela est certainement très exact
scientifiquement. On ne peut affirmer, d’une maniere absolue, qu'un aliéné, si inoffensif qu'on le suppose, ne commettra jamais aucun acte nuisible, ni à la société, ni à lui-même. Le médecin qui ferait une pareille déclaration serait bien imprudent et prendrait sur lui une bien grave responsabilité. Son affirmation pourrait, du reste, être cruellement démentie par l'événement et il ne devrait affronter ce danger à aucun prix, si les lois existantes les soumettaient à une pénalité en cas d'accident. Mais ce n’est pas dans ces termes absolus et exclusivement théoriques que doit être posée une question qui s'impose à nous forcément dans la pratique. Au point de vue administratif et légal, il ne s’agit pas de certitude absolue, mais de. simples probabilités ou de fortes présomptions. Or c’est sur ce terrain nouveau que les médecins doivent consentir à se placer. Nous ne pouvons pas longtemps éluder cette question pressante et l’écarter par une fin de non-recevoir. Si nous refusons de l’étudier, d’autres la trancheront, sans nous, malgré nous et contre nous. Elle est soulevée de toutes parts et nous ne pouvons plus l'éviter. Sachons donc l'examiner franchement, avec les éléments que la science et l'observation mettent à notre disposition, au lieu de la repousser sans cesse comme oiseuse ou COMME insoluble. Ce n'est pas en reculant devant les difficultés qu'on peut arriver à les surmonter; il faut oser les attaquer de front. On ne peut indéfiniment se soustraire à l'examen de questions qui passionnent l'opinion publique et dont elle cherchera la solution en dehors de nous, si nous persistons à lui refuser les éléments que nous possédons seuls pour coopérer à cette solution, dans les limites du possible.
La nature des choses, les termes de la loi et les nécessités de l'as sistance publique se réunissent pour donner à l'étude de cette ques tion une importance qu'elle ne semble pas avoir au premier abord.
La loi de 14838, de même que les autres lois sur les aliénés dan: tous les pays, repose essentiellement sur la distinction entre le: aliénés curables et incurables, et entre les aliénés dangereux e inoffensifs, au point de vue de la sécurité publique, comme au poini de vue de l'assistance des aliénés. La première question que l’on s pose en effet, avant de prendre une mesure administrative relative : un aliéné, est celle de savoir s’il est dangereux de le laisser € liberté ou de le replacer dans la société, ou bien au contraire s’
DES ALIËÉNÉS DANGEREUX 291
peut être considéré comme inoffensif. Or aux médecins seuls il appartient de résoudre cette question, essentiellement clinique, avant le placement des aliénés dans les asiles, comme après leur séquestration. S'ils refusent d'exprimer une opinion, dans la crainte de se compromettre ou d'engager trop fortement leur responsabilité, les administrateurs ou les magistrats décideront arbitrairement, sans compétence et sans éléments suffisants de jugement, cette question inévitable, qui est la seule base sur laquelle puisse reposer une détermination relative à la sécurité publique. Si l’aliéné est déclaré dangereux, personne n’hésitera en effet à le faire séquestrer, en vue d'éviter un malheur pour lui-même, pour sa famille ou pour les personnes qui l'entourent, ou bien une cause de trouble et de désordre pour la société. Si, au contraire, il est regardé comme inoffensif, on pourra attendre, pour son placement, le désir de sa famille, ou la constatation de son indigence et de l'impossibilité où il se trouve de travailler pour vivre et de subvenir à ses besoins.
Il en est de même pour les aliénés déjà placés dans les asiles, que l’on songe à renvoyer dans la société. S'ils sont considérés comme dangereux, on ne doit pas hésiter à les conserver dans l’établissement et même à les signaler à ladministration comme devant être placés d'office. Si, au contraire, ils sont jugés inoffensifs, on peut alors légitimement se demander s'il ne serait pas possible de les replacer dans leur famille, ou de les rendre à la liberté, soit à titre d'essai, soit à titre définitif, en supposant qu'ils trouvent des moyens d'existence, ou une surveillance et une protection suffisantes, en rapport avec leur situation physique et morale.
La distinction entre les aliénés dangereux et inoffensifs, imposée par la loi, a donc par elle-même une véritable importance au point de vue de la sécurité publique et de celle des aliénés eux-mêmes. Elle en a une non moins grande sous le rapport de l'assistance des aliénés, envisagée à un point de vue exelusivement philanthropique. Les discussions qui ont eu lieu dans notre Société, il y a quelques années, ont démontré clairement que le choix entre les divers modes d'assistance, acceptables pour les aliénés, reposait entièrement sur les quatre catégories d’aliénés curables et incurables, dangereux et inoflensifs. Selon que ces malades appartiennent à l’une ou à l’autre de ces catégories, les placements sont hâtés ou retar-
dés, favorisés ou enrayés, obligatoires ou facultatifs, pour les départements et pour les familles, qui ne veulent s'imposer que des charges indispensables et qui ne peuvent dépasser les limites de leurs moyens.
Les mêmes questions surgissent de nouveau plus tard, pour les aliénés séquestrés dans les asiles, lorsqu'on se demande s’ils doivent y être conservés indéfiniment, ou bien renvoyés dans leurs familles et dans la société, et soumis à d’autres modes d'assistance moins dispendieux, et plus en rapport avec les conditions nouvelles de leur situation mentale.
Ces questions sont d'autant plus fréquemment posées aujourd’hui que l'encombrement sans cesse croissant des asiles d’aliénés oblige impérieusement les administrations à prendre des mesures pour diminuer les charges énormes qu’elles ont à subir et les portent à rechercher les moyens de concilier les exigences de la sécurité et du traitement avec celles de l'assistance obligatoire pour les malades indigents. Or, c’est sur l’incurabilité ou sur le caractère inoffensif que peut reposer la sortie d’un certain nombre d’aliénés des asiles, où ils prennent la place des aliénés curables et dangereux. Cette distinction, indispensable pour prendre des mesures relatives à la sécurité publique, reparait donc, aussi impérieuse et aussi inévitable, lorsque les administrations veulent prendre un parti relativement à l'assistance des aliénés si nombreux dont la charge leur incombe; et si les médecins refusent d'émettre un avis à cet égard, les administrateurs sont obligés de se prononcer à leur place.
Nous devons donc étudier eliniquement la question des aliénés dangereux pour fournir des éléments scientifiques de détermination aux administrateurs comme aux médecins chargés de prendre une décision. On dira, je le sais, qu'il n’est pas possible d'établir à cet égard des règles générales; qu’on ne peut affirmer, & priori, qu’un malade est nécessairement dangereux ou inoffensif, par cela seul qu'il appartient à telle catégorie ou à telle période de maladie mentale. On ajoutera que le médecin praticien, contraint de se prononcer dans un de ces cas où il ne peut indiquer que des degrés de probabilité, ne possède, pour décider une si grave question, que les renseignements résultant de l'examen direct et individuel de chaque malade en particulier. C’est, en effet, à cet examen qu’il doit avoir
recours en dernier ressort; mais au lieu d'abandonner ce jugement au caprice et à l'arbitraire des médecins dans chaque cas particulier, il est utile et possible de tracer quelques règles générales qui puissent leur servir de guide dans ce diagnostic et dans ce pronostic, si difficiles à formuler.
Mais, avant de passer en revue les diverses catégories d’aliénés, au point de vue du danger qu'ils peuvent présenter, il importe d'abord d'examiner deux questions préliminaires : 4° quel est le sens plus ou moins étendu que lon doit attacher au mot aliéné dangereux, et 2° quelle est l'autorité qui doit être appelée à prononcer sur ce danger ?
Le mot danger, dans ses applications légales aux aliénés, peut recevoir et a reçu, dans les différents pays et à différentes époques, les interprétations les plus diverses. Au premier abord, quand on prononce le mot d’aliénés dangereux, il semble qu'il ne s’applique qu'aux cas extrêmes, c’est-à-dire aux cas où les aliénés font courir de véritables dangers à la vie de ceux qui les entourent ou à leur propre existence, en d’autres termes aux cas de tendance à l’homicide et au suicide. Mais, en y réfléchissant, on ne tarde pas à reconnaître que la société doit protéger, non seulement la vie, mais la propriété et l'honneur des individus, ainsi que l’ordre public. Dès lors, le nombre des aliénés qui peuvent porter atteinte à ces divers titres, à la sécurité publique, se trouve singulièrement augmenté. Tout aliéné qui présente une tendance au vol, ou à l'incendie, ou bien qui par ses actes, par sa tenue ou par son langage, nuit à la tranquillité, ou au bien-être de ceux qui l'entourent ; tout aliéné qui trouble l’ordre, par son costume, par ses cris, par des discours proférés en public, par une manifestation quelconque qualifiée crime ou délit par la loi, et même par le vagabondage, devient, par cela seul, un aliéné dangereux aux yeux de la loi, et l’autorité doit le faire enfermer, au nom de la sécurité et de l’ordre publics. De plus, on comprend facilement que ce qui peut être toléré, sous ce rapport, dans les petites localités, ou dans les campagnes, ne peut plus l'être dans des villes plus considérables, et devient même absolument intolérable, à Paris ou à Londres par exemple. Dans ces villes si démesurément grandes, la police doit veiller sur les moindres infractions faites aux lois ou aux règlements, sous peine
de voir ces infractions augmenter rapidement dans des proportions inquiétantes. On ne doit donc jamais oublier que le nombre des aliénés considérés comme dangereux, et comme tels placés d'office par l'autorité administrative, doit être infiniment plus considérable dans les grandes villes que dans les campagnes.
Une autre difficulté se présente journellement pour l'application de la loi sur les aliénés dangereux. Elle réside dans les moyens de constater le danger d'une manière sérieuse et dans l'autorité qui doit être appelée à décider une question aussi grave. Si l'on s’en tenait à l’opinion acceptée aujourd’hui par la plupart des médecins spécialistes, cette question serait sans doute facile à résoudre. Il suffirait de faire constater par un médecin qu’un individu est aliéné, ou même idiot et imbécile, pour en conclure qu'il est par cela même dangereux. Tout aliéné pouvant, à un moment donné, se livrer à un acte violent ou nuisible pour l’ordre public, devrait être enfermé, par anticipation, dans l'intérêt de la sécurité publique. Mais si l’on admet, au contraire, avec la loi, avec l'opinion publique et avec la pratique administrative de tous les pays, qu'il est des aliénés réellement dangereux que l'autorité doit faire enfermer d'office, tandis qu'il en est d’autres que l’on peut laisser sans inconvénients dans la société et dans leurs familles, jusqu’à ce qu'ils se soient livrés à des actes pouvant faire craindre un danger sérieux, alors Îles difficultés deviennent très grandes pour distinguer ces deux catégories d'aliénés dans la pratique. Qui sera juge, en effet, du danger et du degré de danger ? Ce jugement devrait évidemment être réservé à un médecin, qui est l’homme le plus compétent pour décider une pareille question. C’est ce que la loi admet dans une certaine mesure. Elle déclare, en effet, que les aliénés ne seront séquestrés qu'après un certificat médical, constatant, non seulement leur état d’aliénation mentale, mais les particularités de leur maladie; or, parmi ces particularités figurent évidemment, au premier rang, les penchants à l’homicide, au vol, à l'incendie, ou au suicide, et les actes pouvant les rendre dangereux à un titre quelconque. La loi ajoute, du reste, que ce certificat doit conclure à la nécessité de placer le malade dans un établissement spécial et de l'y tenir renfermé. Ces détails contenus dans la loi démontrent évidemment que le législateur a entendu faire prononcer le médecin, non seulement sur l’aliénation mentale,
mais sur le caractère plus où moins dangereux qu'elle présente. Cependant, en pratique, quel est celui qui, dans une commune ou dans une grande ville, signale un aliéné à l'attention du médecin, en lui demandant un certificat ? Quand il s’agit des placements volontaires, n'est-ce pas la famille du malade, et, pour les placements d’office, n'est-ce pas un des agents de l'autorité, un garde champêtre, un gendarme, ou un agent de police, qui font un rapport à leur chef c'est-à-dire au maire, au capitaine de gendarmerie ou au commissaire de police? Ce sont done les représentants de l'autorité qui signalent les aliénés, dangereux ou non, aux préfets des départements, lesquels seuls, d’après la loi, ont le droit de les placer d'office dans les asiles. Sans donte un certificat de médecin est ordinairement annexé à la demande de la famille, ou aux rapports des agents de l'autorité, mais c’est le préfet qui prononce en dernier ressort sur le placement des aliénés et sur le caractère dangereux ou inoffensif qu'ils présentent. Eh bien ! sur quels faits et sur quelles preuves l'autorité préfectorale se base-t-elle, le plus souvent, pour porter un semblable jugement ? Sur une enquête souvent très incomplète, faite par les agents les plus subalternes de lautorité, dans le pays même où habitait l’aliéné. Or, il arrive trop souvent que, dans ces circonstances, les familles ou l'autorité locale, désirant obtenir le placement d’un aliéné, forcent un peu les traits du tableau, représentent par exemple un malade comme ayant voulu mettre le feu, ou comme ayant cherché à tuer et à se tuer, tandis que ces faits sont souvent de pures suppositions. Néanmoins, comme beaucoup d’aliénés peuvent réellement devenir dangereux, il vaut mieux certainement tomber dans cet excès d’exagérer les craintes de danger qu'offrent ces malades que de les diminuer. Aussi, la jurisprudence adoptée généralement en France et à l'étranger, pour le placement des aliénés dans les asiles et pour l'appréciation du danger qu'ils peuvent présenter, est-elle très raisonnable et très digne d'approbation. Elle est bien autrement pratique et profitable à la société que la doctrine inverse, soutenue aujourd'hui dans les articles de journaux et dans les brochures qui attaquent la loi de 1838. Chacun sait, en eflet, que les auteurs de ces articles, ou de ces brochures, ont prétendu que lon devrait toujours attendre qu’un aliéné eût réellement commis un acte violent avant de songer à l’enfermer comme dangereux.
FALRET. Aliénés et Asiles d'aliénés. D ES
EX. Des aliénés dangereux au point de vue clinique.
Après l'examen de ces questions préliminaires, nous arrivons maintenant à l’objet principal que nous nous proposons dans ce discours, c'est-à-dire à l'étude des diverses catégories d’aliénés, au point de vue du danger plus ou moins grand qu'ils peuvent présenter.
1° Aliénés en général.
Assurément, si tous les aliénés réalisaient immédiatement les actes violents qu'ils ont conçus, il n’y aurait pas de jour où ils ne fussent exposés à accomplir quelque acte dangereux.
Mais, heureusement, il n’est pas dans la nature de l'homme, et surtout il n’est pas dans la nature de l’aliéné, de passer immédiatement de la pensée à l’action.
Un grand intervalle sépare, dans l’état normal et dans l’état maladif, ces deux temps en apparence connexes d’un même phénomène. Penser une idée et la réaliser sont deux choses essentiellement distinctes, qui dénotent même deux catégories différentes d'individus et de caractères. Les uns réfléchissent beaucoup et n’aboutissent pres: que jamais à l’action ; chez les autres, au contraire, l'exécution suit de très près la conception de l'idée.
Or, les aliénés appartiennent presque tous à la première de ces catégories. Ils pensent beaucoup, mais ils agissent peu. De plus, leurs actes sont rarement en accord avec leurs pensées ou avec leurs paroles. Les idées qui les poussent à l’action ont souvent plusieurs années d'existence. C’est presque toujours après avoir ruminé pendant un temps très long une même idée ou un même fait, après les avoir incessamment retournés en tous sens dans leur esprit, qu’à la suite d’une circonstance accidentelle, ou d’une cause occasionnelle peu importante, cette idée longtemps restée à l’état de conception vague, passe tout à coup à l’action. Le plus souvent même, c’est plutôt sous l'influence d’une excitation temporaire venue du dedans, c’est-à-dire sous l'influence d'un paroxysme, que par suite d’une circonstance extérieure accidentelle, que se produit le passage à l'acte.
Les aliénés, en un mot, sont des rêveurs. Ils vivent dans le monde intérieur plutôt que dans le monde extérieur. [ls roulent incessamment dans leur esprit les mêmes pensées qu'ils tournent et retournent en tous sens. [ls reviennent mentalement sur leur passé. Ils recherchent dans leurs souvenirs des circonstances insignifiantes pour leur accorder une importance extraordinaire, en rapport avee les idées qui les préoccupent actuellement; ils puisent, à chaque instant, dans le monde extérieur, des arguments à l’appui de l’élaboration intellectuelle à laquelle se livre leur esprit en travail. Tout est exploité par eux dans le sens de leur délire, le passé, comme le présent. Les circonstances anciennes, depuis longtemps oubliées, ou passées inaperçues, sont ressuscitées par la mémoire, et les faits les plus insignifiants, se produisant au moment même, sont tous passés au crible délire. Or, tandis qu'il se livre à cette élaboration lente et successive de sa pensée délirante, l’aliéné fait facilement abstraction du monde extérieur. Il vit à l’écart des choses et des hommes; ül recherche la solitude ; il devient insociable ; il se renferme en luimême ; il fuit les hommes qui le blessent, et ne lui fournissent que des sujets de douleur ou de préoccupation pénible.
L’aliéné devient ainsi un rêveur égoïste, qui se concentre dans sa propre personnalité, voit toutes choses à travers le prisme de son esprit faussé, et se détache de plus en plus du monde qui l'entoure. C'est ainsi qu'on peut expliquer comment des aliénés, incessamment tourmentés par des sensations ou par des influences pénibles, qu'ils attribuent au monde extérieur, peuvent cependant, pendant des années, vivre en liberté, au milieu de monde qui les blesse, sans réagir avec violence par les actes, contre Îes choses où les personnes qui les entourent. C’est que l’aliéné rumine sans cesse les mêmes pensées. Il les exprime volontiers par la parole, mais il passe rarement à l’action, et il met très peu ses actes en rapport avec ses discours. Cependant, le passage à l’acte a lieu encore assez souvent chez les aliénés pour que l’on doive toujours se mettre en garde contre sa possibilité. Pour cela, il faut : 4° que le caractère antérieur du malade ait été actif, résolu, décidé, violent et prompt à passer à l'acte; 2° qu'une certaine dose d’excitation, due à un paroxysme, vienne s'ajouter à l’état passif habituel du malade; 3° que les idées qui poussent à l’action aient été longtemps ruminées par
l'aliéné, ou bien au contraire, qu'il soit entrainé par une impulsion irrésistible et non réfléchie.
20 Premières périodes des maladies mentales.
C’est dans les périodes où l’aliénation n'a pas encore été reconnue et passe même souvent inaperçue, que Se produisent la plupart des actes violents accomplis par les aliénés. Le passage à l'acte est, en effet, la plupart du temps un signe d’acuité dans les maladies mentales. L'aliéné chez lequel surgissent involontairement des séries d'idées jusque-là inconnues pour lui, des dispositions sentimentales nouvelles, ou des impulsions instinctives qui le poussent dans des directions différentes, reste longtemps indécis et tiraillé au milieu de ces entraînements divers. Il est eomme surpris de ce monde nouveau dans lequel il a pénétré à son insu et qui l'absorbe malgré lui. Il s'étonne et s’afflige de cette métamorphose, dont il a en grande partie conscience. Il se livre à une lutte des plus pénibles, pour ne pas se laisser entrainer dans l’abime, et sa raison vacillante est alter nativement victorieuse ou vaincue dans ce combat incessant qui se produit dans son for intérieur. Il craint lui-même de succomber dans la lutte, et redoute constamment de devenir aliéné. À cette époque, le malade parvient encore souvent à s'arrêter sur la pente qui l’entraine. Il se retient assez à temps pour ne pas accomplir les actes violents que son intelligence maladive à conçus, où que Sa sensibilité morbide exaltée le pousse à réaliser, alors même que sa raison les réprouve. A cette période, le malade reste donc le plus souvent spectateur passif du drame qui se déroule dans sa tête. Simple rêveur, contemplateur de sa propre pensée, il peut encore ne pas passer à l'action. Quelquefois, cependant, il suecombe à l'entrainement, méme à cette période prodromique où d’incubation. Mois ce n'est pas dans cette première évolution de la maladie qu'ont lieu surtout les actes violents chez les aliénés. C'est un peu plus tard, c’est-àdire à la période d’invasion, lorsque le premier paroxysme éclate. Alors, le malade est vaincu dans la lutte; toute résistance à cessé, et l'entrainement à l'acte est presque irrésistible. C'est dans cette violente explosion des maladies mentales, dans cette phase essentiellement aiguë, période d’augment ou de paroxysme (soit dans Îles
‘ormes maniaques, soit dans les variétés dépressives et expansives du délire partiel), que se produisent le plus souvent les actes violents chez les aliénés. Alors les maiades, poussés fortement à l’action par leurs conceptions délirantes qui ne comportent plus le doute, par leurs impulsions instinctives trop puissantes pour rencontrer un contre-poids suffisant, ou par leurs dispositions de sentiments tellement impérieuses qu'elles ne reconnaissent plus le contrôle de la réflexion, alors, dis-je, ces malades ne peuvent plus se contenir et accomplissent les actes les plus violents et les plus dangereux. C’est à cette première période qu'ils attirent l'attention publique par quelque action d'éclat. Si dans quelques cas exceptionnels, on reconnait assez tôt leur maladie pour les faire conduire dans un asile d’aliénés, avant que ces actes aient été commis, d’autres fois, au contraire, ils sont amenés devant la justice pour répondre de faits réputés crimes ou délits, qu'ils ont accomplis sous une influence maladive; bien heureux alors, si une ordonnance de non-lieu permet de les envoyer dans un asile d’aliénés, avant leur condamnation.
Mais ce qu’il importe au praticien de savoir, c'est que c’est surtout dans la période aiguë des maladies mentales qu'ont lieu les actes les plus dangereux accomplis par les aliénés. De à, la nécessité d'isoler ces malades de bonne heure, pour les préserver, eux et la société, contre de grands malheurs, qui sont presque inévitables au moment où la folie fait explosion; tandis que plus tard, après plusieurs années passées dans les asiles, lorsque ces malades sont arrivés à l’état chronique, ils deviennent de plus en plus rêveurs, contemplateurs inactifs de leur propre pensée et partant beaucoup moins dangereux, excepté quand surviennent des paroxysmes d’excitation plus ou moins prononcée, qui peuvent rendre momentanément aux périodes chroniques les caractères des périodes aiguës.
3° Épileptiques.
On a répété, sous toutes les formes, que les épileptiques étaient les plus dangereux de tous les aliénés. En thèse générale, on à eu raison. Ils sont, en effet, presque tous querelleurs, disposés à la colère et aux actes violents. Pour s’en convaincre, il suffit d'observer, pendant quelque temps, un service ou un quartier d’épileptiques
er.
dans un asile d’aliénés. On y voit survenir à chaque instant entre ces malades, des discussions qui aboutissent très rapidement à des voies de fait. Cependant, lorsqu'on veut étudier à fond le degré de danger que peuvent présenter ces malades, il faut spécifier davantage et établir quelques catégories. D'abord, ce qui constitue le plus grand danger des épileptiques laissés en liberté dans la société, c’est que leurs accès se produisent très rapidemeut, sans que l’on ait le temps de s'apercevoir de leur invasion, Ces malades passent, dans un espace de temps très court, d’un état de calme à un état de fureur et rien ne permet de prévoir cette transformation. De plus, il est dans l’essence de la plupart de ces accès de pousser les malades à l’action. Ils ont besoin de marcher, de courir, de vagabonder, et en marchant ainsi tête baissée, ils se précipitent contre tous les obstacles qui s'opposent à leur passage. Ils sont dominés intérieurement par une anxiété vague des plus pénibles, et ils cherchent à s’y soustraire par des manifestations violentes dirigées contre les personnes ou contre les objets extérieurs.
Mais, indépendamment de ces caractères communs, ce qu'il faut surtout rechercher, ce sont les caractères différentiels.
Or, il est des épileptiques qui ont très peu de trouble mental, et qui doivent même être considérés comme non aliénés. Ceux-là, évidemment, malgré les perturbations légères du caractère qu'ils présentent habituellement, ne doivent pas entrer en ligne de compte dans la question qui nous occupe.
De plus, il est quelques épileptiques exceptionnels, dont le caractère reste doux et bienveillant, malgré leur maladie, et qui ne sont pas disposés aux actes violents. Ceux-là doivent encore être considérés comme inoffensifs. Ce qu’il faut donc surtout examiner, avant de se prononcer sur le degré de danger que peut présenter un épileptique, c'est le caractere particulier des accès de trouble mental qu'il a éprouvés précédemment. On peut poser en principe, dans l’épilepsie comme dans la plupart des folies périodiques, que tous les | accès d’un même individu se ressemblent d’une manière vraiment extraordinaire ; les paroles et les actes des accès précédents se reproduisent avec une étonnante uniformité, aux accès suivants. On peut donc juger par le passé de ce que sera l'avenir. Cest là un excellent critérium qui ne peut guère tromper.
Ainsi, en résumé, il faut tenir compte : 4° du caractère habituel, violent ou doux, de l'individu malade ; 2° de la rapidité d’invasion des accès et de l’instantanéité des actes ; 3° enfin de la marche antérieure de la maladie et de ses caractères particuliers, parce que les accès suivants sont calqués absolument sur les accès précédents,
Une dernière remarque importante à faire, pour l'épilepsie comme pour l’hystérie, c’est que dans les cas d’épilepsie mal caractérisée, ou d'épilepsie larvée, les symptômes intellectuels et moraux sont souvent en raison inverse des symptômes physiques. Moins l’épilepsie convulsive est évidente, plus les accès de trouble mental, courts, instantanés, violents, sont à craindre, surtout si les vertiges l’emportent sur les grandes attaques. Aussi, dans le petit mal intellectuel des éptleptiques, les actes de suicide, de meurtre ou de violence, sont-ils beaucoup plus à redouter encore que dans les grands accès de manie avec fureur, dans lesquels, du reste, il est bien plus facile de se prémunir contre les accidents auxquels exposent ces aliénés.
4 Alcooliques.
Si l’on ne comprenait sous le nom d’aliénés alcooliques que ceux qui sont atteints de delirium tremens aigu, la question du danger que peuvent faire courir ces malades serait bientôt résolue et il n’y aurait jamais à hésiter sur la nécessité de leur séquestration.
Mais l'alcoolisme revêt des formes très variées, non seulement dans ses symptômes physiques, mais dans ses manifestations mentales. Or ces états variés mettent souvent les médecins et les magistrats dans de grandes perplexités, en présence d’aliénés alcooliques enfermés à une période aiguë de leur aflection et qui, après un certain temps passé dans l'asile, semblent avoir recouvré momentanément la raison. Ces malades n’éprouvent plus alors ni hallucinations visuelles ou auditives terrifiantes, ni conceptions délirantes de nature pénible ; ils ne se croient plus poursuivis, injuriés, tourmentés. Ils reconnaissent volontiers qu'ils ont été victimes d'illusions produites par l'abus des boissons alcooliques et qu'ils ont eu tort d’accuser ou de soupçonner leurs femmes, leurs enfants et les personnes avec lesquelles ils étaient en rapport. Ils voient les choses du monde exté-
ne
Do) DES ALIÉNÉS DANGEREUX
rieur sous leur véritable jour, et les impressions du dehors ne sont plus altérées en passant à travers le prisme de leur délire. Ces malades se montrent doux, bienveillants et dociles ; ils se soumettent facilement aux règlements de l'asile ; ils s'occupent à des travaux manuels, ou se livrent à des occupations intellectuelles ; ils supportent avec patience et résignation le temps d'épreuve que le médecin leur impose pour s’assurer de leur entière guérison, et pour rompre, par une hygiène nouvelle, les habitudes ficheuses dès longtemps contractées et si difficiles à déraciner. Mais, après plusieurs mois écoulés dans cette période intermédiaire, la question de la sortie de ces malades se pose nécessairement, soit au nom de a loi, qui ne peut tolérer la séquestration indéfinie d’un individu ayant récupéré la plénitude de ses facultés, soit sur la demande des familles, ou des malades eux-mêmes, qui commencent à réclamer la liberté. Alors le médecin se trouve placé dans une position des plus embarrassantes. Pour se décider, il doit prendre en considération les faits qui se sont produits dans les accès antérieurs. Si, dans les précédents accès de trouble mental alcoolique, ces malades ont manifesté des tendances prononcées au suicide, au vol, à l’homicide, ou aux actes violents, le médecin doit être extrêmement circonspect avant de remettre en liberté de pareils malades, même après leur guérison. S'il ne peut s'empêcher de les rendre à leur famille, il doit du moins prévenir les parents du danger qu'ils peuvent courir, Si une fois en liberté ces malades se remettent à boire, comme c’est malheureusement si fréquent ; car l'abus des boissons alcooliques reproduit presque toujours aux accès suivants, les mêmes symptômes physiques et moraux qui ont signalé les accès antérieurs. Un ivrogne, comme cela arrive si souvent, qui a été dominé, par exemple, par des soupçons de jalousie et qui a voulu tuer sa femme pendant la nuit, se trouve de nouveau tourmenté par les mêmes pensées lorsqu'il recommence à boire ; il peut, d’un jour à l’autre, renouveler
les mêmes tentatives, si l'on n’a pas la précaution de le faire enfer- | mer de nouveau dès les premiers symptômes qui présagent l’immipence d’un nouvel accès. Trop souvent, pour avoir méconnu de pareils indices, et pour n'avoir pas voulu suivre les conseils des médecins, de malheureuses femmes deviennent les victimes de la fureur alcoolique de leurs maris, qui avaient déjà failli les tuer une pre-
miere fois et qui réussissent à accomplir cet homicide, sous l'influence d’un nouveau paroxysme.
00 Maniaques.
Pour les aliénés atteints de délire général avec excitation, il ne peut exister aucun doute, dans l’esprit de personne, sur les dangers de tout ordre qu'ils peuvent présenter, ni sur la nécessité de les séquestrer au plus vite dans les asiles. Ce sont les plus désordonnés de tous les aliénés, ceux qui attirent le plus l'attention publique par le désordre et l’irrégularité de leurs actes, par l’incohérence de leurs paroles et par la terreur qu'ils inspirent. Ils représentent le tableau type de la folie, telle que l’imaginent les gens étrangers à l’observation des aliénés ; par conséquent, aucun homme de bons sens ne se refusera à enfermer de pareils malades, qui sont incessamment exposés à des dangers personnels, par leur incurie, par leur audace ou par leur négligence complète des précautions les plus vulgaires, de même qu'ils exposent de la façon la plus évidente la sécurité générale et l’ordre publie. Et pourtant, si l’on étudiait de plus près ces malades ; si l’on ne s’arrêtait pas simplement aux apparences ; si l’on pénétrait plus avant dans leur intérieur, on s’apercevrait aisément qu'ils commettent sans doute un grand nombre d’actes nuisibles pour eux-mêmes, ou pour les autres, par suite d’irréflexion et de mouvements irréguliers, mais que, dans beaucoup de cas, quand leurs penchants violents ne sont pas surexcités outre mesure, quand ils n’éprouvent pas le besoin impérieux de frapper ou de briser toutes les résistances, quand ils ne sont pas mus par une agitation intérieure s’élevant jusqu’au degré de la rage et de la fureur, beaucoup de maniaques sont plus doux et plus bienveillants qu’ils ne le paraissent. Ils sont plus portés à parler avec volubilité qu’à agir avec violence. Ils sont, des lors, plus nuisibles, au point de vue de l’ordre et de la tranquillité publique par leurs vociférations, par leurs chants, par leur loquacité intarissable et par leur tendance à déchirer et à se déshabiller, qu'ils ne sont à redouter, pour la sécurité des autres et pour la leur, au point de vue des actes violents qu'ils accomplissent. Les maniaques, en un mot, sont souvent moins dangereux que certains aliénés atteints d’un délire partiel concentré et dissimulé.
si
Ceux-ci onttoutes les apparences de la raison, mais ils combinent en silence, avec les ressources infinies d’un esprit encore très actif, mis au service d’un système délirant, tout un plan prémédité qui fait explosion par un acte violent, accompli à un moment donné, dans les conditions les plus favorables à sa réalisation.
Le maniaque frappe aveuglément et sans but, par pur besoin de mouvement désordonné et irrégulier. L'aliéné partiel, au contraire, défiant et sournois, prépare lentement et avec art les machinations les plus infernales et arrive souvent à son but en déjouant toute surveillance avec ingéniosité et persévérance. Les plus dangereux de ous les aliénés sont donc ceux que l’on soupçonne le moins et qui, à première vue, pourraient paraître les plus inoffensifs.
Go Aliénés atteints de délire partiel. — Délire de persécution.
Le délire de perséeution est une des formes les plus fréquentes des maladies mentales et une de celles qui entraînent le plus souvent à des actes violents. Trop fréquemment, en effet, des aliénés se croyant tourmentés, poursuivis par des ennemis imaginaires, après avoir longtemps subi des tortures de toutes sortes et s'être violemment | irrités contre ceux auxquels ils attribuaient, finissent par se livrer à | des actes dangereux, soit pour eux-mêmes, Soit pour Ceux qu'ils: accusent de leur faire du mal.
Mais, pour déterminer avec quelque précision le degré de danger que présentent ces aliénés, il faut tenir compte de plusieurs circonstances importantes. La première de ces circonstances, c’est le caractère antérieur du malade. La maladie imprime assurément à tous les: aliénés de cette catégorie des caractères communs singulièrement! identiques, qui constituent ce que l’on peut appeler la marque def l'état morbide; mais à côté de ces caractères communs à tous les délires de persécution, il existe quelques signes différentiels. Parmi eux figure, au premier rang, le caractère antérieur du malade. I] carde, même au sein de la maladie, sa nature spéciale, et il conserve une part d'influence assez grande, surtout au point de vue des actes accomplis. Ainsi par exemple un individu qui, avant de devenir aliéné persécuté, avait un caractère ardent, impétueux, prompt à! l’action, disposé à l'irritation et à la colère, conservera ses disposi-.
tions natives dans sa folie. Elles agiront puissamment sur sa conduite et détermineront chez lui plus facilement des actes violents que chez un individu d’un naturel doux, patient et habitué à tout supporter sans se plaindre.
Quand on veut juger du danger que peut offrir un aliéné atteint du délire de persécution, il faut done commencer par se rendre bien compte de la nature antérieure du malade. Le second caractère important à noter, c’est la personnification du délire. Il est en effet des persécutés qui passent des années entières dans un état de délire vague et indéterminé. Ils se disent tourmentés de mille manières. Ils éprouvent les sensations anormales les plüs douloureuses. Ils se croient en butte à des tortures de tous genres ; mais ils ne peuvent arriver à formuler d'accusation précise contre personne. Ils s’imagiment être les victimes de tout leur entourage ; ils accusent, la plupart du temps, le personnage anonyme oN, mais ils ne peuvent précisér avec netieté, ni les motifs de ces tortures, ni surtout les personnes qui les leur infligent. Ces persécutés peuvent bien changer souvent de domicile, écrire aux autorités pour se plaindre des persécutions auxquelles on les soumet et pour réclamer aide et protection, ils peuvent même s’en prendre accidentellement au premier venu et le rendre responsable de tout le mal qui leur arrive , mais le plus souvent, ils se contentent de dire, en thèse générale, qu'ils sont victimes d'ennemis acharnés à les perdre, et ne peuvent formuler aucune accusation déterminée contre telle ou telle personne en particulier. Or ces persécutés (et ils sont nombreux), qui, même après plusieurs années de maladie, ne peuvent donner un corps à leur délire, sont beaucoup moins dangereux que ceux qui se trouvent précisément dans des conditions inverses. Ceux-ci, partis du même point de départ que les précédents, arrivent plus rapidement à donner une forme bien arrêtée à leur délire. Leur esprit, en quête d’explications pour les douleurs morales et physiques si variées qu'ils éprouvent, finit par découvrir une véritable coordination au milieu de ces craintes vagues et indéterminées. Ils systématisent leur délire ; ils le formulent et ils parviennent à préciser avec assez d’exactitude les causes de leurs souffrances, ou les personnes qui les leur imposent. Quelquefois même un seul individu est accusé par eux d’être la cause unique, ou le véritable agent de leurs tortures physiques et
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morales. Or, lorsque l’aliéné se croit ainsi poursuivi par une seule personne, il se met, le plus souvent à la poursuivre à son tour. Comme le dit très bien Lasègue, de persécuté il devient persécuteur. Dès lors, on doit concevoir les plus grandes craintes pour la personne sur laquelle se sont concentrés son délire et ses préoccupations.
Un autre caractère dont on doit tenir grand compte, pour apprécier le danger que peuvent offrir les aliénés atteints de délire de persécution, c'est l'existence des hallucinations de l'ouïe. Ce symptôme, si fréquent à la seconde période de cette forme de maladie mentale, alors que les interprétations délirantes du début se sont transformées en véritables voix qui semblent venir du dehors, à une grande importance au point de vue du passage à l'acte. Ce phénomène donne aux conceptions délirantes des aliénés la vivacité et le caractère incontestable d’une sensation actuelle, et les pousse incessamment à l’action. En présence de voix revêtant le caractère impératif, l'aliéné qui a longtemps hésité, se détermine enfin à agir, et ill agit avec d'autant plus d'énergie que les voix ont elles-mêmes plus: d'intensité et plus de fréquence.
Enfin, pour apprécier avec justesse le danger que peuvent offrir certains aliénés persécutés, il importe de ne pas $€ laisser induire en erreur par les apparences de raison que présentent souvent cesi malades et par l'extrême dissimulation dont quelques-uns nous donnent fréquemment le spectacle. Il arrive souvent, en effet, que les aliénés persécutés, ne rencontrant autour d'eux que l'incrédulité et le doute, de la part de ceux auxquels ils ont fait part de leurs craintes et de leurs accusations, se décident enfin à se taire et même à nier leurs préoccupations. Ils renferment alors en eux-mêmes tout leur délire; ils affectent même une tranquillité factice, soit pour détourner les soupçons de tous, quand ils sont en liberté, soil pour obtenir leur sortie, quand ils sont enfermés dans les asiles. En dehors des paroxysmes très intenses qu’ils éprouvent de temps e€1 temps, et pendant lesquels leur délire éclate à tous les yeux, ce® malades parviennent donc à tromper ceux qui les entourent sur IE réalité de leur délire. Ils sont alors d'autant plus à craindre qu'il ont été plus longtemps méconnus, et leur rage et leur colère con! centrées font explosion avec d'autant plus de violence qu'elles on! été; plus longtemps comprimées.
7° Autres aliénés affectés de délire partiel.
Les considérations que nous venons de présenter relativement aux aliénés atteints de délire de persécution, variété la plus fréquente du délire partiel, s'appliquent avec la même vérité aux autres malades atteints d’aliénation partielle, dépressive ou expansive. On peut en effet diviser, au point de vue du passage à lacte, tous les aliénés affectés de délire partiel en deux catégories principales. Les uns, dominés par des idées fixes d’une nature quelconque, sont, comme nous l'avons déjà dit tout à l'heure, des réveurs, qui concentrent toutes leurs idées en eux-mêmes et ne sont guère disposés à les réaliser dans leurs actes. Ces aliénés vivent en quelque sorte d’une vie contemplative. Ils peuvent ainsi conserver pendant de longues années un délire intérieur très compliqué et arriver à un degré de systématisation avancée, sans que ces conceptions délirantes multiples et coordonnées autour de quelques pensées mères, réagissent d’une manière sensible sur leur conduite. Malgré ce délire intérieur, ils continuent souvent à remplir leurs fonctions, ou les devoirs de leur profession. S'ils n'éprouvaient pas fréquemment le besoin de faire des confidences, personne ne se douterait, d’après leur conversation habituelle et surtout d'après leurs actes, qu'ils sont réellement atteints d’aliénation mentale. On rencontre tous les jours dans la société des aliénés de ce genre, qui continuent à circuler librement au milieu des autres hommes, sans donner lieu à aucune plainte et sans qu'aucune action nuisible de leur part puisse motiver leur séquestration.
Mais il en est tout autrement des aliénés partiels de la seconde catégorie. Ceux-là ne peuvent contenir l'explosion de leur délire et le renfermer dans leur for intérieur. Ils éprouvent le besoin impérieux de passer à l’action. Non seulement ils communiquent à tout venant leurs préoccupations délirantes, mais ils accusent ceux qui les entourent ; ils les injurient, ils les menacent et ils se portent même envers eux à des actes violents. Tantôt ils croient avoir à se plaindre de ceux avec lesquels ils vivent et veulent alors se prémunir contre les influences fâcheuses exercées sur leur personne ;
tantôt, au contraire, profondément convaincus de la vérité des conceptions délirantes qui les dominent, ils veulent les faire partager à tous. Ils se font alors les propagateurs de leurs idées politiques, scientifiques ou religieuses. Non contents d’avoir fait des découvertes, ils désirent les répandre au dehors; ils veulent faire des prosélytes et opérer des réformes dans la science, dans la religion et dans la société. En résumé, leur délire devient actif et ils cherchent à le communiquer par tous les moyens qui sont à leur disposition. Ils écrivent des lettres et des brochures ; ils font des discours ; ils adressent des réclamations aux autorités ; en un mot, ils se livrent à des actes, tantôt inoffensifs et tantôt dangereux, qui, tôt ou tard, entraînent leur séquestration dans un asile d’aliénés.
Ce qu'il faut surtout prendre en considération, au point de vue du danger que peuvent présenter ces malades, c’est l'existence ou la non-existence de paroxysmes d’excitation, alternant avec de longues périodes de calme et de rémission. La plupart des aliénés atteints de délire partiel offrent en effet des alternances plus ou moins prononcées de paroxysmes et de rémissions ; mais il en est quelques-uns chez lesquels cette variabilité dans la marche de Ja maladie est extrêmement prononcée. Or, c’est pendant ces paroxysmes, qui surviennent dans le cours des aliénations partielles même les plus chroniques, que se produisent la plupart des actes violents accomplis par ces malades. Il faut une certaine dose d'excitation, ajoutée à l’état habituellement passif des aliénés, pour leur donner la force nécessaire pour passer à l’action. C'est dans ces périodes d'accès ou d’excitation que lon voit les aliénés atteints de délire partiel commettre des meurtres, des incendies, ou d’autres actes violents qui peuvent les conduire devant les tribunaux. Ceux qui présentent de fréquents paroxysmes, pendant lesquels leur! maladie acquiert tout à coup une vivacité inaccoutumée, sont done les plus dangereux de tous, et ceux pour lesquels la séquestration| dans un asile devient la plus nécessaire; seulement, il ne faut jamais perdre de vue que ces paroxysmes diminuent ordinairement de fréquence et d'intensité à mesure que la maladie devient plus! ancienne et avance vers la chronicité.
8° Aliénés chroniques.
Ceci nous amène naturellement à dire quelques mots des aliénés chroniques à délire systématisé, tendant plus ou moins vers la démence. Ces malades, qui constituent l'immense majorité de la population des asiles, sont, en thèse générale, les moins dangereux de tous les aliénés. Si l’on excepte ceux déjà signalés précédemment, qui conservent pendant les périodes de chronicité le earactère dangereux des périodes aiguës, les aliénés chroniques, envisagés en masse, en dehors des paroxysmes qu'ils peuvent présenter, doivent être considérés comme généralement plus inoffensifs que les autres aliénés. Ils sont tous arrivés, par suite de l’ancienneté de leur maladie, à un délire stéréotypé et ils présentent constamment les mêmes caractères, aussi bien dans leurs discours que dans leurs actes. Ils répètent à tout venant les mêmes idées, absolument dans les mêmes termes, sans modification aucune, et ils sont dans leur conduite aussi uniformes que dans leurs discours. Ils adoptent presque tous un certain lieu, ou une certaine attitude, et ils renouvellent indéfiniment les mêmes actes, comme ils redisent les mêmes paroles. Les uns tournent en cercle, les autres se promènent de long en large dans le même endroit; ceux-ci parlent seuls presque constamment, ceux-là se livrent à des gestes ou à des mouvements monotones. C'est l'habitude qui joue le principal rôle dans la conduite de ces aliénés. Aussi est-on parvenu aisément, dans les asiles de tous les pays, à les soumettre à la règle, au travail et à la discipline. Ils constituent la matière molle et malléable sur laquelle le système administratif des asiles modernes a pu facilement laisser son empreinte. Une fois soumis à cet ordre général, ils revêtent, à un certain degré, les apparences de la raison, ils prennent en quelque sorte la livrée de l’aliéné chronique et ne paraissent presque pas malades, si on les envisage à distance, comme on le fait par exemple dans les asiles où le travail agricole est régulièrement organisé, ou bien dans la colonie de Gheel. Quoique leur délire intérieur persiste avec tous les caractères de la chronicité, ces malades peuvent fournir un contingent assez nombreux à la catégorie des aliénés dits inoffensifs. Plusieurs d’entre eux pourraient sans incon-
vénients être renvoyés dans leurs familles ou employés utilement dans des colonies agricoles. Seulement, en faisant un choix parmi ces malades, les médecins des asiles doivent tenir grand compte de In remarque générale que nous avons faite précédemment ; ils doivent noter avec soin ceux qui éprouvent de temps en temps des paroxysmes d’excitation, pendant lesquels ils récupèrent momentanément la plupart des caractères des périodes aiguës, parce que ces aliénés chroniques peuvent alors redevenir temporairement dangereux.
O0 Aliénes raisonnants.
Avant de passer aux idiots et aux imbéciles, il nous reste encore à dire quelques mots des aliénés qui présentent, à divers degrés, les caractères de l'état connu sous le nom de folie raisonnante. Ces malades restent la plupart du temps dans la société; d’autres fois, ils sont conduits devant les tribunaux et condamnés par les lois comme responsables de leurs actes, et ce n'est qu’exceptionnellement qu'ils sont enfermés dans les asiles d’aliénés. Encore parviennent-ils fréquemment à en sortir, soit sur la demande de leurs familles, soit par l'intervention de l'autorité ou de la justice. Sans offrir habituellement un danger absolu au point de vue des actes de meurtre ou de suicide, ils sont pourtant, à d'autres points de vue, essentiellement nuisibles dans la famille et dans la société. Il faut avoir reçu les confidences de ceux avec lesquels ils ont été en rapport pendant de longues années, et qui ont été forcés de vivre! avec eux d'une vie intime, pour se faire une juste idée des malheurs : de tout ordre que ces malades répandent partout autour d'eux. Il n’est pas d'existence plus misérable que celle qui se trouve rivée à une pareille chaîne et personne n’est plus à plaindre que les maris, les femmes ou les enfants des aliénés raisonnants. La vie, dans ces conditions, constitue une sorte d’enfer anticipé et jamais séparation ue peut être ni plus légitime ni mieux motivée. Il n’est pas d’inventions mensongères, de calomnies infimes, de dénonciations horribles, d'actes obscènes ou cyniques, de menaces ou d'actes vio-: lents de tout genre que ces malades ne soient capables d'accomplir vis-à-vis de ceux qu'ils poursuivent de leur haine ou de leurs senti. ments pervers et monstrueux ! Et cela, tout en conservant vis-à-vis.
DES ALIËNÉS DANGEREUX. 241
du public les apparences de la raison; tout en se faisant passer pour des modèles de vertu et de patience, et tout en déversant sur les personnes qu'ils accusent les sentiments mauvais qui les caractérisent eux-mêmes ! Aussi doit-on regarder ces aliénés comme des êtres essentiellement dangereux, qu'il convient d'isoler à tout prix de la société et de la famille, où ils ne peuvent causer que des désordres, des dissensions intestines et des maux incalculables.
10° /diots et imbéciles.
De tous les individus dont l'intelligence troublée ou incomplète expose la société à des dangers, les idiots et les imbéciles sont ceux que l’on laisse le plus souvent en liberté, dans l’état actuel de notre législation et de nos mœurs. Il semble, en effet, que leur inertie, leur absence de spontanéité et de ressources intellectuelles, les rendent incapables de se livrer, avec la suite et la persévérance nécessaires, aux déterminations qui sont indispensables pour arriver à l’accomplissement d’un acte violent. C'est ce qui a lieu, en effet, dans un grand nombre de cas. Pourvu que l’idiot trouve dans sa famille aide et protection, pourvu que l'on veille à la satisfaction de ses besoins les plus urgents et qu'on lie préserve contre les actes désordonnés, qui pourraient devenir dangereux, on comprend que, surtout dans les campagnes et dans les endroits où la population est peu agglomérée, on les laisse séjourner dans leurs familles, sans les placer dans les asiles d’aliénés. Cependant, lorsqu'il s'est agi de la mise en vigueur de la loi de 1858, Ferrus a beaucoup insisté, et avec raison, sur les dangers de tout ordre que pouvaient faire courir à eux-mêmes ou à la société, les idiots et les imbéciles, au même titre que les aliénés. Il à fait remarquer que ces êtres dégradés offrent le plus souvent les plus mauvais instincts qui les poussent presque fatalement à l'action, parce qu'ils ne trouvent dans leur intelligence incomplète ou nulle, aucun contre-poids pour les arrêter. Ils sont souvent violents, disposés à frapper, à battre, à mordre, à voler ou à incendier. De plus, non seulement ils sont incités par nature à accomplir ces actes nuisibles ou dangereux, mais alors même qu'ils n'en auraient pas la pensée, ils peuvent servir d'instruments dociles entre les mains de gens plus intelligents
FALRET. Aliénés et Asiles d’aliénés. 1 6
qu'eux, qui cherchent à exploiter leur faiblesse dans l'intérêt de leurs passions. En outre, ils sont souvent doués d’instincts érotiques, qui les poussent à accomplir les actes les plus obscènes, même en publie ; ils deviennent ainsi des exemples scandaleux pour la morale publique.
D'autres sont d’un aspect hideux et repoussant. Ils vagabondent dans les rues, avec des vêtements déguenillés, ou presque en état de nudité. Ils ne peuvent donc être laissés en liberté, sans troubler, d'une manière évidente, la décence et l’ordre public. Enfin, ils sont exposés à devenir les victimes d'accidents de tous genres et surtout l’objet de la raillerie publique, qui les irrite et provoque quelquefois de leur part des réactions terribles. On a vu fréquemment des idiots, errant dans les rues ou dans les campagnes, sans cesse provoqués parles taquineries des passants, se porter, d'une manière instinctive, à des actes violents. On doit donc reconnaitre que beaucoup d'idiots sont dangereux, au point de vue des actes qu’ils peuvent commettre, et le danger de les laisser en liberté est encore singulièrement augmenté par le trouble que leur présence dans les villes ou dans les campagnes apporte à chaque instant à l’ordre et à la tranquillité publique.
Cependant, d'un autre côté, on ne peut pas soutenir que tous les idiots et tous les imbécilés sans exception doivent être enfermés dans les asiles d’aliénés. Leur nombre est trop considérable pour que l’on puisse jamais songer à une mesure aussi générale. Ce serait du reste décharger imprudemment les familles d’un soin qui leur incombe naturellement et d'un devoir qu'elles remplissent souvent avec dévouement, qui est même pour plusieurs d'entre elles un besoin et la satisfaction d’un sentiment infiniment respectable.
[1 faut done arriver à distinguer parmi les idiots et les imbéciles ceux qui offrent le plus de probabilités de danger et ceux qui semblent au contraire devoir rester inoffensifs. Sous ce rapport, deux choses doivent être principalement prises en considération. La première c’est lexamen direct de l'individu lui-même. Il est des idiots généralement inertes, peu disposés aux actes violents, que l'on peut laisser dans leurs familles, à la condition qu'ils ÿ soient suffisamment surveillés et que leurs parents puissent pourvoir à leurs besoins. IE en est d’autres, au contraire, qui, même surveillés, sont d'un caracière tellement violent et ont de si mauvais instincts que l'on doit tout
craindre de la part de pareils êtres, incessamment poussés au mal par lellet de leur mauvaise nature. L'étude clinique des diverses catégories d’imbécillité et d'idiotisme mises en rapport avec Îles causes qui les ont produites et avec les signes physiques qui les accompagnent le plus habituellement, permettra de faire progresser cette partie de la science, qui est encore aujourd'hui très incomplète. On arrivera ainsi } mieux distinguer pratiquement les idiots et les imbéciles les plus dangereux de ceux qui peuvent rester toute leur vie inoffensifs. Les études entreprises, dans ces dernières années, Sur l'hérédité qui existe entre les maladies nerveuses et mentales d'une part, et les diverses espèces d’imbécilité et d’idiotisme d’autre part, nous permettent déjà de poser quelques jalons dans cette voie à peine ouverte, où il convient de s'engager plus résoläment. Les travaux de Morel (4), par exemple, nous ont appris que les enfants idiots ou imbéciles descendant de parents alcooliques, hystériques ou épileptiques, sont ordinairement vicieux et pervers, doués des plus mauvais instincts, disposés au vol, aux actions obscènes et aux actes violents. Ils les accomplissent d'autant plus facilement qu'à côté de ces tendances dépravées coexistent chez eux quelques facultés intellectuelles isolées, qui leur fournissent des ressources, inattendues pour l'aceomplissement d'actes exigeant une certaine combinaison. Ceux au contraire chez lesquels l'arrêt de développement de l'intelligence paraît en rapport avec des lésions cérébrales organiques, survenues dans lesein de leur mère, ou dans les premières années après la naissance, sont en général beaucoup plus inoflensifs, parce qu'ils ont moins d'instincts violents et que leur intelligence est plus profondément anéantie.
IETI. Conclusions.
Après avoir passé en revue les principales catégories des aliénés et avoir indiqué sommairement les principes qui doivent servir de guide aux médecins pour apprécier, avec plus ou moins de probabilité, le danger qu'ils peuvent présenter, il nous reste maintenant à tirer la conclusion de ce trop long discours. Lorsqu'on réflé-
(1) Morel, Traité des dégénereseences. Paris. 1857. (a) ! g >
chit sérieusement aux dangers de tout ordre que peuvent causer Îles aliénés ; lorsqu'on récapitule, par la pensée, les nombreux accidents qui remplissent à chaque instant les tribunaux, les journaux politiques et les annales de la science, on s'arrête effrayé en présence de si fréquents malheurs, et dominé par une crainte bien légitime, on réclame des lois et des règlements très sévères contre ces malades, pour opposer, à l’avenir, une digue efficace au renouvellement de pareils événements.
Len est des accidents si fréquents causés par Îles aliénés laissés en liberté, comme des accidents de chemin de fer et de tous Îles accidents en général, les incendies ou Îles épidemies par exemple, qui frappent vivement les populations et attirent, d'une facon éclatante l'attention publique ! Tant que l'on est sous le coup de à panique momentanée, on ne trouve jamais les lois assez rigoureuses pour arriver à réprimer un Si grand mal. On accuse successivement tous les employés de l'administration de négligence et d’ineurie ; on fait remonter la responsabilité jusqu'au gouvernement lui-même et l'on demande avec instance de nouveaux règlements et une répression plus efficace. Aucun moyen ne semble assez énergique pour préserver la société contre la reproduction de pareilles catastrophes.
Plus tard, au contraire, lorsque le souvenir de ces affreux malheurs s’est progressivement effacé, lorsque l'on a perdu la vivacité d'impression résultant d'un événement récent, on se demande à quoi peuvent servir tant de règlements compliqués, qui paraissent un obstacle pour la circulation publique et pour la facilité des transactions. On n’est plus frappé que du caractère vexatoire des mesures qui ont été prises, en vue d'accidents possibles sans doute, mais qui paraissent alors presque invraisemblables. S’élevant dès lors avec violence contre Pabus des règlementations inutiles, on réclame de l'administration plus de tolérance dans l'application des lois existantes et plus de facilités pour l'exercice journalier de la cireulation publique. Les administrations elle-mêmes se relâchent de l'extrême sévérité des ordres donnés au moment de la terreur générale, et elles montrent plus de laisser-aller dans l’exécution des règlements qui, à une certaine époque, avaient paru plus nécessaires. Mais, dans ces conditions de plus grande latitude laissée à tous, l’opinion publique. et les administrations se trouvent tout à
coup réveillées de leur quiétude par un coup de foudre, c'est-àdire par un nouvel accident, qui provoque de nouvelles plaintes et de nouvelles réactions en sens inverse !
Action et réaction, oscillation incessante des idées d’un pôle à l’autre, telle est la loi générale de lhumanité dans toutes les questions qui sont de nature à passionner l'opinion. Or c’est là ce qui est arrivé également pour la question des aliénés dangereux. Pendant de longues années, on à vécu sous l'empire de la terreur salutaire qu'inspiraient ces malades. Les médecins, comme la société tout entière, dans la crainte de leur voir commettre les actes les plus violents, demandaient à grands cris la séquestration la plus rigoureuse pour ces malheureux malades. On les aurait volontiers placés dans des prisons pour le reste de leurs jours, et sacrifiés impitoyablement à l'intérêt général, sans admettre qu'on püût songer un seul instant à adoucir leur sort, à leur fournir des moyens d'exercice et de travail en plein air et à leur concéder une certaine dose de liberté qui paraissait complètement incompatible avec leur propre sécurité ou avec la sécurité publique. Peu à peu cependant, la philanthropie moderne, fille de la charité chrétienne, est parvenue à appliquer aux aliénés Les principes d'hygiène et d’humanité que lon avait déjà proclamés comme indispensables pour les prisonniers eux-mêmes. On a ainsi progressivement augmenté, dans toute l'Europe, depuis le commencement de ce siècle, la somme de liberté et de bien-être dont peuvent jouir les aliénés dans les asiles les mieux organisés de tous les pays. Aujourd'hui, on prêche une véritable croisade contre la séquestration en général et contre les asiles fermés eux-mêmes. On réclame comme un droit imprescriptible pour les aliénés et comme un devoir absolu pour la société, la liberté illimitée pour ces pauvres malades, sans s'inquiéter des dangers auxquels exposerait inévitablement une semblable réforme et on perd complètement de vue les accidents de tout ordre que produisent, tous les jours et dans tous les pays, les aliénés que l’on n’a pas assez tôt séquestrés. Tel est le courant d'idées de l’époque actuelle. Il entraine tous les esprits et nous ne pouvons lui opposer, pour le moment, que des digues impuissantes, tant il est rapide et irrésistible! Mais la loi de la réaction suivant nécessairement l’action, qui gouverne le monde moral comme le monde physique, ramènera
tôt ou tard l'opinion publique en sens inverse, et cela d'autant plus rapidement et plus sûrement qu’elle aura été plus vivement entrainée.
Après quelques années passées dans cet aveuglement général, de graves accidents causés par des aliénés, dañs des circonstances d’une notoriété exceptionnelle, viendront tout à coup éclairer lopinion qui s’est laissé égarer. Ils lui ouvriront tellement les yeux qu’elle passera immédiatement d’un extrême à l’autre et voudra presque revenir aux rigueurs excessives de l’ancien temps, qui ne sont pourtant plus de notre époque! Tâchons donc, Messieurs, de prévenir, à l'avance, ce revirement si brusque et presque inévitable de l'opinion publique. Examinons sérieusement les circonstances dans lesquelles les aliénés sont plus spécialement dangereux, afin de fournir des éléments scientifiques au jugement des médecins et des administrateurs chargés de trancher chaque jour ces questions délicates. Sachons nous tenir à égale distance d’une confiance sans bornes et d’une terreur puérile et non raisonnée. Cherchons à apprécier les conditions dans lesquelles les aliénés vraiment dangereux doivent être placés pour éviter d’horribles accidents, mais sachons aussi reconnaître que beaucoup d’aliénés sont plus inoffensifs qu’on ne le croit généralement. Acceptons, pour ces catégories de malades, très probablement inoffensifs, des conditions plus douces d'existence, qui assureront leur bien-être et permettront un mode plus convenable d'assistance, sans compromettre, d’une manière notable, les garanties de sécurité que la société est en droît d'exiger. Cessons de proclamer, d’une manière absolue, le prineipe général que tous les aliénés sont nécessairement dangereux et qu'ils doivent être tous soumis indistinetement, sans acception des formes ou des périodes de leur affection, au même degré de séquestration. Profitons de l'expérience acquise, sur une grande échelle dans tous les établissements de l’Europe, où l’on augmente successivement la somme de liberté accordée à ces malades, sans avoir à le regretter au point de vue de leur sécurité ni de celle de la société ; profitons aussi de l'expérience spéciale, faite d’une manière si surprenante dans la colonie de Gheel et en général dans toutes les colonies agricoles où l’on recueille des aliénés.
Tenons-nous, en un mot, également éloignés des deux opinions extrêmes, qui sont l’une et l’autre exagérées, c’est-à-dire de la
séquestration appliquée à tous les aliénés sans exception et de la liberté de circulation laissée indistinctement à tous ces malades.
Ici, comme en toute chose, la vérité est entre les extrêmes, et nous devons nous garder de toutes les exagérations. Etudions donc cliniquement, sur les aliénés eux-mêmes, les formes et les périodes des maladies mentales, qui permettent de prévoir, avec quelque probabilité, le degré de danger que peuvent présenter ces malades et par cette étude consciencieuse, nous fournirons des éléments pour la solution de l’une des questions pratiques les plus délicates que l'on puisse aborder dans notre spécialité.
ps ie, ed ie
Dans ua premier discours, nous avons envisagé la question des aliénés dangereux au point de vue de la loi et de l'assistance publique, ainsi qu'au point de vue de l'observation clinique. Je me propose aujourd’hui d'examiner un autre aspect du sujet, qui sans être lié au précédent d’une manière indissoluble, s’y rattache néanmoins par des liens assez nombreux pour qu'il soit difficile de les séparer. Je veux parler de la création d'asiles spéciaux pour les aliénés dits criminels, c'est-à-dire pour les aliénés dangereux traduits devant les tribunaux, ou ayant subi une condamnation judiciaire.
Ces asiles spéciaux existent déjà en Angleterre et plusieurs médecins distingués proposent d'en fonder de semblables en France. Pour ma part, cette fondation ne me parait justifiée, ni au point de vue de l'intérêt social, ni au point de vue des aliénés eux-mêmes. Je vous demande donc la permission de vous exposer les motifs de mon opposition. le diviserai ce discours en trois parties. Dans la première, je ferai l'historique rapide de la question. Dans la seconde, je mentionnerai les points principaux de la législation anglaise sur ce sujet. Dans la troisième enfin, je discuterai les motifs mis en avant par les partisans de ces asiles spéciaux et je chercherai à démontrer l’inutilité de leur création.
x. Historique.
Dans les trois royaumes unis de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, il faut remonter jusqu’au commencement de ce siècle pour trouver l’origine des vœux exprimés en faveur de cette fondation
(1) Discours prononcé dans la séance du 16 novembre 1868 de la Société médicopsychologique.
spéciale. En 1800, à la suite d’un meurtre célèbre accompli par un aliéné, les pouvoirs publics se préoccupèrent sérieusement des dangers que faisaient courir à la société les aliénés criminels, et plusieurs actes législatifs furent adoptés, dès cette époque, relativement aux aliénés de cette catégorie. Depuis lors, de nombreux articles furent ajoutés successivement à cette législation. Beaucoup de médecins, des directeurs d'asiles et de prisons et des membres des commissions législatives du parlement exprimèrent, à divers intervalles, des vœux très explicites en faveur de cette nouvelle institution, et ces vœux arrivèrent peu à peu à se réaliser dans les lois et dans les faits. |
Depuis longtemps déjà, il existait à l'asile de Bedlam à Londres, une section spéciale destinée à recevoir les aliénés criminels. Des divisions du même genre se rencontraient aussi dans quelques autres asiles de la Grande-Bretagne et surtout dans les prisons. Mais c’est en Irlande que l’idée d’un asile réellement distinct pour les aliénés criminels a été réalisée pour la première fois.
Dès l’année 1843, les autorités irlandaises émirent le vœu de voir fonder un asile spécial pour les aliénés criminels et cette création fut décidée près de Dublin. Cet asile fut, en effet, construit à Dundrum dans les années suivantes et ouvert en 4850. Il a fonctionné depuis cette époque d’une manière régulière, Après quatorze ans d'existence, dans leur rapport en 1864, les commissaires irlandais, revenant sur l'historique de cette institution et sur son fonctionnement, en font le plus grand éloge et se félicitent des services qu’elle a rendus.
En Ecosse, on n’a pas créé d'asile spécial. On s’est borné à placer un certain nombre d’aliénés dits criminels dans une section particulière de la prison de Perth. Les commissaires écossais, dans leur rapport de 1857, donnent à cet égard des explications détaillées et exposent les motifs pour lesquels ils ne sont pas partisans de la création d’asiles spéciaux pour les aliénés criminels.
En Angleterre, dès 1884, c'est-à-dire dès leur premier rapport général, les commissioners in lunacy ont demandé Ia création d’asiles spéciaux pour les aliénés criminels, et ils ont émis, depuis lors, la même opinion dans tous leurs rapports successifs. Ces vœux, exprimés par les commissaires, ont eu pour résultat de faire prendre successivement des mesures législatives variées, qui figurent dans
les actes parus depuis 1845 jusqu'à ce jour, et qui sont confirmatives ou rectificatives les unes des autres. Tous les ans, les commissaires (surtout dans leur 8° rapport) ont insisté sur les mêmes arguments qui, à leurs yeux, militaient en faveur de la création d’asiles spéciaux pour les aliénés criminels, et à force de répéter ces motifs, ils ont fini par décider les pouvoirs publies à voter la fondation d’un asile spécial, qui a été construit à Broadmoor. La division des femmes de cet asile a été ouverte en 1865, et une grande partie de la division des hommes en 1864. Dans leur rapport de 1865, les commissaires donnent des détails sur l'organisation intérieure de cet asile. Hs constatent qu’en décembre 1864, il renfermait 309 malades, dont 913 hommes et 94 femmes. Ils se félieitent de cette création, tout en déplorant que l'installation n’en soit pas encore complète, et ils indiquent les principes qui, dans leur opinion, doivent servir de base aux admissions dans cet asile.
En France, Georget est le premier qui, en 4898, ait exprimé le désir de voir créer des sections spéciales pour les aliénés ayant subi une condamnation judiciaire.
Brierre de Boismont (1) a émis le même vœu, en s'appuyant sur des considérations que nous allons développer tout à l'heure et sur exemple de l'Angleterre, dont il a eité les lois et les tentatives partielles de réalisation en faveur de cette institution.
En 1863, Legrand du Saulle a soutenu la même opinion, dans notre Société, à l’occasion de la discussion sur la responsabilité partielle. Parchappe (2) a aussi examiné cette question. H a admis la création d’un asile spécial, ou bien de sections distinctes dans certains : asiles ou dans les prisons, pour les aliénés criminels, et il parait, en définitive, s'être prononcé pour celle dernière solution, d’annexer un quartier d’aliénés à quelques maisons centrales.
En France, on ne peut citer, comme réalisation de eette idée, que le quartier de sûreté de Bicêtre, construit sur le modèle de certaines: prisons cellulaires américaines. Ce quartier de sûreté présente de grands inconvénients pour les aliénés ; il ressemble beaucoup trop à une prison ; il ne s'applique guère qu'à 2 ou à 80 malades,
(1) Brierre de Boismont, Annales d'hygiène, 1846.
(2) Parchappe, Des prineipes à suivre dans la fondation et la construction des asiles d'aliénés. Paris, 1851-58.
réunis par le hasard plutôt que par la nécessité d’une plus grande surveillance, et l'on regrette de le trouver cité avec éloges dans ’ouvrage de Parchappe.
Aujourd'hui encore, dans les conseils du gouvernement, on parle le créer de semblables sections, soit dans les asiles d’aliénés, soit lans les maisons centrales ; il est donc utile d'étudier sérieusement *ette question.