CHAPITRE I
Le fait de partir d’un point donné et d’aller ailleurs ne constitue pas une fugue au sens propre du mot.
Le voyageur de commerce, par exemple, qui part tout à coup d’une ville pour se rendre dans une autre ne commet pas une fugue, car il se peut que des affaires pressantes le forcent à s’en aller immédiatement, mais l’épileptique qui en fait autant en commet une, car il est soi^ la domination d’une névrose qui supprime son libre arbitre et le rend inconscient. L’acte peut être le même, mais le déterminisme est tout autre. La fugue ne constitue donc pas une maladie, elle n’en est qu’un des symptômes. Un malade, par exemple, n’est pas halluciné parce qu’il part, mais il part parce qu’il est halluciné. Nous étudierons donc les voj'ages ou les fugues -accomplis par les Délirants qui mar-
chent sous l’empire d’une idée absurde à laquelle ils accommodent toute leur existence ; les Hallucinés ç\}i\ fuient généralement pour échapper à des voix qui les poursuivent; les hnpulsifs(\m s’en vont, inconscients, ce sontXes Epileptiques. Nous dirons quelques mots sur les Déments, et nous terminerons par les Captivés qui accomplissent des fugues sous l’influence d’un désir conscient et impérieux analogue à celui qui survient sous l’influence des suggestions posthypnotiques. Le malade dont nous avons déjà parlé et dont nous rapportons plus loin l’histoire avec de longs développements, nous paraît être un type parfait de cette classe. Avant de s’échapper, il songe à une ville dont le nom a frappé ses oreilles. Il se figure y rencontrer des monuments sliperbes. Le désir de la visiter s’empare peu à peu de son esprit, et un beau jour il part abandonnant parents, famille, intérêts; captivé par le désir impérieux, il visite le pays que lui représente son imagination surexcitée. Toujours il éprouve une cruelle déception quand après bien des soucis et des fatigues il arrive au terme de son voyage. La réalité ne correspond pas aux splendeurs du rêve qui l’avait charmé, mais cette expérience ne lui servira à rien. Quelque temps après, captivé de nouveau, par le désir de visiter une nouvelle localité, il repart sans autre raison que celle de satisfaire son besoin.
Le déterminisme des fugues étant établi, quelle en est la cause? Nous la prendrons dans la,représentation, c’est-à-dire dans rimage fournie par la sensation (Littré).
11 faut partir de ce principe que, dans l’échelle animale depuis les êtres inférieurs jusqu’à l’homme, toutes les sensations sont perçues par une enveloppe qui chez les êtres supérieurs est perçée de quelques trous renfermant des centres de perception spéciale à diverses sensations, oreille, bouche,
œil, narines. Si l’on veut considérer, d’autre part, que le tube intestinal est un couloir qui traverse notre corps et dont les parois se trouvent en rapport avec les agents venus du dehors par les aliments, on admettra que la surface interne de l’appareil digestif a des propriétés sensorielles analogues à celles de la surface externe ou cutanée, mais moins sensibles pourtant à raison peut-être des acides qu’elle secrète sur son trajet.
On peut même établir qu’il n’y a qu’une seule sensation générale pour tous les êtres vivants.
Seulement cette sensation est perçue différemment pour chaque série selon que les organes de perception existent ou non, ou qu’ils sont plus ou moins développés.
Elle est recueillie par chaque organe qui la décompose à sa façon et facilite son élaboration par les centres psychiques qui la reçoivent après sa transformation.
Si donc toutes les sensations primitives viennent de l’extérieur, toute pensée, quelle qu’elle soit, aura pour point d’origine une impression venue du dehors, ces pensées seraient-elles les plus abstraites. Aussi disons-nous comme M. Espinas qui professe qu’une pensée se trouve liée à une série de représentations dont le premier anneau est excité par une sensation. Il arriverait donc que toute idée dériverait d’une excitation périphérique bien qu’elle parût spontanée. On pourrait donc établir à priori que la représentation initiale est en raison directe de l’intégrité de nos sens. Il est évident que celle d’un homme qui en naissant aurait été à la fois sourd, muet et aveugle, dont 1 odorat, le goût et le tact auraient été anmhilés, ne sera pas la même que chez l’individu bien doué. Chez le premier, la représentation due aux sensations venant des organes splanchnique sera obtuse, mais elle sera d autant plus vive
que les organes des sens seront plus développés. Il y a deux re^rèsents-tions ■.une^insfincthe, c’est-à-dire venant del’espèce, l’autre acquise ou réfléchie, c’est-à-dire produite par l’éducation de l’individu. L’excitation de ces représentations serait une cause du déterminisme des voyages ou fugues accomplis par les aliénés. A vrai dire, leur jugement est souvent faussé, mais le jugement vient de la comparaison qui ne peut exister sans la représentation aidée de la mémoire. Après le jugement survient la détermination qui parait être le dernier stade du travail psychique se transformant en force dans l’action musculaire, d’où impulsion. Entre la détermination et l’impülsion se place un réflexe : la volonté.