‹ Les aliénés voyageursChapitre 5 sur 21 · OBSERVATION I · texte numérisé non relu

OBSERVATION I

De F. LExmET.

Sommaire : Réformateur de l’humanité. — Recherche d’un endroit désert pour y amener une population qu’il dirigerait selon ses principes. — Divers voyages. Distribution de brochures.

Un homme d’environ 40 ans, frappé, dès sa jeunesse, des malheurs et des vices de la société, conçut le projet de la réformer. Son but était louable, mais ses moyens d’action étaient loin d’y répondre.

Quelque temps il chercha chez les autres s'il trouverait un remède efficace aux maux qu’il voulait détruire, et ne l’y trouvant pas, il se renferma en lui-même et se mit à penser. De longues années s’écoulèrent, sans qu’il découvrît rien qui lui parût bon; et pendant ce temps, il négligeait de se préparer une carrière et des moyens d’existence,pour l’avenir. Plein de son projet dont la réalisation devait l’élever au premier rang parmi les bienfaiteurs de l’humanité, il dédaignait tout travail qui l’en eût détourné.

Enfin, un jour, il se crut arrivé à la découverte qu’il ambitionnait. Il lui fallait, pour la réaliser, un lieu non habité et une population docile qu’il y conduirait, et qu’il y dirigerait suivant ses principes. D’abord, il chercha en France le lieu dont il avait besoin : c’était déjà une vraie folie que de chercher, en France, un lieu inhabité pour y fonder une colonie; mais il ne s’en tint pas là. N’ayant pas trouvé dans sa patrie ce qu’il lui fallait, il alla en Espagne et en Portugal, après avoir toutefois étudié la langue de ces deux pays afin de rendre ses investigations aussi fructueuses que possible. Désappointé dans la Péninsule comme il avait été en France, il apprit l’anglais et partit pour l’Amérique. Il fit là-bas de longs voyages ; la terre inhabitée qu’il lui fallait, il la trouva; mais la population qu’il aurait voulu y diriger, il ne la découvrit nulle part. Alors il s’en revint au pays natal, mais vieilli, mal portant et presque ruiné ; car dans ses pérégrinations lointaines, il avait dépensé la plus grande partie de son patrimoine.

Quelques milliers de francs lui restaient; il les employa à publier une brochure dans laquelle il développait ses idées, espérant qu’on allait venir à lui de toutes parts et l’aider, par des souscriptions, à acheter ce qu’il n’avait pu faire avec ses seules ressourses. Personne ne vint à lui, et il resta seul avec ses brochures. Tant de traverses ne l’arrêtèrent pas; si les journaux n’avaient rien dit de son système, c’était sans doute parce qu’ils n’approuvaient pas ce système; mais ils pouvaient au moins en dire du mal, et par là solliciter l’attention publique qui, une fois éveillée, ne pouvait manquer de lui être favorable. Les journaux ne lui répondant pas, il offrit de l’argent à l’un d’eux, au Constituiionmî, non pas pour se faire louer, mais pour se faire critiquer; il n’en obtint auctme réponse.

Alors il vint à Paris, distribua lui-même sa brochure, et, quand il se présenta chez les personnes qui l’avaient reçue, espérant des éloges ou disposé à donner des explications à ceux pour lesquels il serait resté incompris, on refusa de le recevoir. Seul, privé de ressources, il se trouva dans la plus affreuse détresse ; le jour, il courait la campagne, déterrant quelques betteraves, des carottes ou des navets et demandant un morceau de pain; le soir il furetait dans les immondices, près des marchés, pour y trouver des débris d’aliment, et s’aventurait à demander quelques sous pour passer la nuit. Ne voulant pas aller dans les garnis pauvres dans la crainte d’y être confondu avec des voleurs, et ne pouvant pas aller dans les hôtels qui tous étaient au-dessus de ses moyens, il allait courant la ville jusqu’à l’heure où les petits débitants d’eau-de-vie ouvrent leurs boutiques aux maraîchers et aux paysans qui, vers la fin de la nuit, apportent leurs denrées à la ville. Il entrait chez un de ces marchands, prenait un verre d’eau-de-vie et s’endormait sur la table. Enfin n’y tenant plus et assez sage encore pour ne pas songer au suicide, il se fit arrêter par la police qui l’envoya à Bicêtre dans la division des aliénés.

Après avoir été rassasié, et ce fut l’affaire de plusieurs semaines, car ceux qui ont manqué de pain ont besoin d’en saturer longtemps leur estomac et leurs yeux pour être complètement rassurés contre la crainte de périr d’inanition ; après, dis-je, avoir été rassasié, il nous fit part de son système et nous indiqua le libraire où il avait déposé sa brochure. Cette brochure a pour titre : VHumanisation ou adresse au genre humain sur la doctrine infinie tout à fait inconnue et toute nouvelle de l'humanisation par Humanus Humanisationus, W. A.; ouvrage destiné à fonder la doctrine de l’humanisation, ainsi que le grand et nouveau journal l’humanisation ou le régénérateur parfait et universel.

Donner l’analyse de cette brochure est, je l’avoue, au-dessus de mes forces, et le pauvre W. A. lui-même n’y est jamais parvenu. J’ai détourné son attention de ses projets de réforme, aussi souvient que je l’ai pu, mais sans jamais y parvenir entièrement; il était devenu trop peu attentif pour se livrer avec quelque succès à un travail de bureau ; il était trop paresseux et trop fier pour se faire ouvrier; aussi est-il resté sourd à mes exhortations et n’a tenu

aucun compte de mes gronderies. Le peu de suite de ses idées ne me laissant aucun espoir de le guérir, je l’ai abandonné et l’administration lui a procuré les moyens de retourner dans son pays natal.

On n’avait pas flatté la vanité de ce malade, mais personne ne l’avait repoussé, il lui aurait fallu, avant l’époque de ses voyages, des amis assez dévoués ou des ennemis assez ardents pour lui dire la vérité ; il a manqué des uns et des autres, et il est devenu fou. Peut-être que si on eût entrepris de le détromper quand sa folie ne faisait que commencer, on serait parvenu à le guérir ; mais arrivée au point où elle en est, je regarde cette maladie comme incurable (i).

Nous voyons dans cette observation un homme qui dès sa jeunesse se prit à songer aux vices de la société. Cette idée est saine par elle-même, puisqu’elle sert de base à la morale, mais il ne faut pas abuser des bonnes choses, et le malade eut le tort d’accorder trop d’importance et de temps à des recherches philosophiques qui lui firent oublier ses propres intérêts, ce qui indique déjà une faiblesse de jugement dont la fausseté s’accrut dans la paresse, et dans ses voyages à travers la France, l’Espagne et le Portugal, où il chercha un lieu inhabité. La mémoire est bonne, puisque le malade apprend trois langues. Revenu en France, il écrit, ne se décourage pas et va jusqu’à essayer de soudoyer un journal pour qu’il le critique. Il court de maison en maison afin de placer son élucubration et la faire discuter, espérant toujours et mourant de faim ; cependant la représentation est si vive qu’il ne songe pas un instant à 1 horreur de sa position, et il erre, volant quelques légumes à la campagne, fouillant dans les immondices dans la ville. Trop paresseux et trop fier pour se livrer à un ou\Tage manuel, il mendie- On l’envoie à Bicêtre. Pourquoi ne s est-il pas suicidé?

{ij Du traüeiiieKZ Btaral de la. folie, par

F. Learet ; Paris, 1 S 40 , P- 347-

Parce qu’il ne s’est probablement jamais cru persécuté, bien que l’idée de persécution suive de près les conceptions délirantes comme chez l’inventeur R..., ouvrier fleuriste, qui, enfermé à Bicêtre, puis à Saint-Lizier (Ariège) pendant la guerre, revint à Bicêtre après la paix pour en sortir en 1873. Il inventa des modèles de fleurs et voulut faire proclamer son mérite. Il échoua dans cette tentative, se crut persécuté, avala par désespoir une assez grande quantité de poudre de cantharide, inventa un dahlia cornet qu’on n’accepta pas, se crut en butte à de mauvais traitements et se décida à faire le voyage du Havre espérant y trouver des juges.

Voici une observation de délire de la marche très prononcée chez un paralytique général.

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