OBSERVATION II
Due au D» Régis.
Sommaire : Paralysie générale au début. — Voyages nombreux. — Marche forcée.
M. P..., célibataire, âgé de 40 ans, est d’une constitution vigoureuse, d’un tempérament sec et nerveux. Il n’a jamais existé, paraîtil, d’aliénés dans sa famille.
Intelligence ordinaire et peu brillante. M. P... à longtemps occupé dans le commerce l’emploi de commis-voyageur. Sobre et réservé, il a toujours fait preuve d’un zèle extrême pour le travail.
Dans les derniers mois de l’année 1876, il quitte sa place brusquement, sans motif, dans le seul but de vivre désormais à sa guise et en dehors de tout assujétissement. Mais à peine libre il se sent pris d’un irrésistible besoin de voyager; il traverse la France, court de ville en ville sans jamais s’arrêter, et toujours en chemin, toujours en marche, semble obéir à une force aveugle qui le domine et le pousse en avant. A son retour, ce besoin incessant d’activité le suit et l’obsède plus que jamais; M. P... fait de 8 à 10 lieues par jour, ü marche du matin au soir, et quelquefois même se lève la nuit pour se promener.
Rien n'avait encore éveillé l’attention des parents, qui ne songeaient point à s’inquiéter de ces déplacements continuels. Mais il y a 6 mois environ, M. P... change visiblement de caractère et d’habitudes; il devient loquace, bavard ; il parle vite, sur un ton élevé, et gesticule avec animation. Un mois plus tard surviennent des idées expansives, sans surexcitation marquée de l’intelligence et sans projets ambitieux. Le malade se dit robuste ; il vante sa constitution, ses jarrets d’acier, sa résistance à la fatigue, et met ses muscles à nu pour en faire admirer la puissance et les vigoureux contours.
La suractivité locomotrice est loin de diminuer avec l’apparition de ces nouveaux symptômes; M. P... ne peut tenir en place, il est toujours en mouvement et dort très peu la nuit. Bientôt, il est repris du besoin de voyager, et, le ii mai 1878, il quitte B...,sa ville natale, pour se rendre à Paris. Là, il recommence ses courses, visite la ville en tous sens, dépasse les murs, parcourt la banlieue, revient sur ses pas, si bien qu’après 3 jours de pérégrinations ininterrompues, il est arrêté se promenant dans le bois de Boulogne à i heure 45 de la nuit, il entre à l’Asile de X... le 18 mai 1878. Le malade passe immédiatement dans la cour de son quartier, et là, sans la moindre hésitation, sans chercher à se reconnaître, comme un homme en partie conscient encore, il se met à marcher aussitôt d’un air satisfait et dégagé. L’heure du repos n’interrompt qu’un instant cette promenade, qui recommence un instant après pour ne cesser définitivement qu’au moment du coucher. Le lendemain et les jours suivants, même état d’activité exubérante ; nous interrogeons le malade, et nous constatons chez lui l’existence des symptômes suivants d’une paralysie générale à la première période.
a. Dans l’ordre physique : 1“ lenteur et embarras de la parole ; 2° inégalité pupillaire à peine apparente; 3° mouvements vermiculaires des lèvres et des muscles de la face.
b. Dans l’ordre intellectuel s 1° commencement d affaiblissement des facultés; 2° idées expansives sans délire appréciable.
M. P... répond assez bien aux questions qu’on lui pose; U précise les faits et les dates. Interrogé sur les promenades incessantes auxqueUes il se livre, U répond qu elles lui sont absolument nécessaires, il réclame instamment sa sortie afin d avoir au dehors un ccamp plus vaste à parcourir.
Le certificat de quinzaine du médecin en chef est ainsi conçu ;
« M. P... entré, le i8 mai 1870, pour une démence paralytique, se montre très satisfait de sa personne; suractivité physique très prononcée, se promène toute la journée ; embarras de la parole : à maintenir, »
Pendant trois mois cette activité reste la même : le malade se promène toute la journée. Très fier de son talent de marcheur, il presse le pas lorsqu’on le regarde, et le soir venu fait plusieurs fois le tOur du préau au pas- de course pour montrer qu’il est encore frais et dispos.
Son allure est absolument typique. Chez lui, il n’existe pas uniquement de l’ambulomanie ; ce ne sont pas seulement les muscles spéciaux à cet acte physiologique qui entrent un jeu dans la progression; son corps tout entier semble prendre une égale part au mouvement. Il marche en se dandinant d’un côté et d’autre, tandis que ses deux bras ballottent et oscillent constamment comme deux longs pendules, et que sa tête se fléchit et se redresse d’une façon pour ainsi dire automatique. Vient-il à s’arrêter un instant pour vous parler, il piétine sur place, et de ses deux bras, toujours actifs, exécute une série de gestes de toute nature qu’il parvient à grand’peine à maîtriser lorsque par hasard on l’y contraint. Au commencement du mois de juillet, M. P... devient triste tout à coup, il ne marche plus, reste assis toute la journée et refuse absolument de manger ; il a en même temps des idées vagues d’hypochondrie ; on le nourrit à la sonde. Cet état dure de 5 à 6 jours, au bout desquels le malade redevient gai, souriant, expansif et recommence à marcher de plus belle. A dater du mois de septembre, la suractivité locomotrice diminue progressivement en même temps que les signes de démence s’accentuent. Puis le malade entre dans une période de calme absolu dans laquelle il se trouve encore aujourd’hui. Son affection ne fait que des progrès lents et insensibles. M. P... n’a jamais tenté de s’évader (i).
Chez les paralytiques généraux le jugement est dévoyé non par excès de représentation sensorielle comme chez les
(i) De la Dynarnie...., par E. Régis, in Ann. méd, psych,, 1879, t. 2, p. 2 i 4 -
hallucinés, ni par une idée fixe qui revient toujours comme chez les délirants, mais par une déchéance des facultés psychiques et surtout de la mémoire. Il ne peut y avoir jugement sans mémoire. Que la mémoire vienne à faire défaut et la pesée du jugement ne sera pas exacte. Si Ton veut bien considérer maintenant que dans la paralysie générale c’est la mémoire qui est la première atteinte, et que dans la mémoire ce sont les choses apprises les dernières qui sont oubliées les premières, tandis que les connaissances acquises dans l’enfance subsistent quelque temps encore pour faire place à la mémoire instinctive qui meurt à son tour, on peut admettre que l’excitation à la marche et l’euphorée qu’offrent les paralytiques généraux vient de ce que la mémoire organique n’est pas encore abolie alors que toutes les autres sont détruites ou en train de sombrer dans la débâcle intellectuelle. Il y aurait comme une obsession du sens musculaire qui fait dévier le jugement et qui force le malade à marcher. Ce qui ferait admettre cette manière de voir, c’est que cette période excitatrice coïncide avec celle des idées expansives, or pas d’expansion sans mouvement, l’expansion est centrifuge, mais comme il ne peut y avoir mouvement sans action musculaire, on en arrive à rechercher si c’est l’idée expansive qui donne l’activité musculaire ou bien la mémoire musculaire qui est la cause des idées expansives. Ce que nous adniettons.
A peine entré dans l’asile, P... passe immédiatement dans la cour de son quartier, et là, sans la moindre hésitation, sans chercher à se reconnaître, comme un homme en partie conscient encore, il se met à marcher aussitôt d un air satisfait et dégagé : aurait-il agi ainsi si l’intégnté de ses mémoires avait existé? Il peut y avoir des arrêts dans la nécrobiose paralytique pendant lesquels le malade paraît jouir
de toutes ses facultés, comme chez le malade suivant dont le délire des grandeurs était aussi prononcé que possible. Il s’évada, se rendit pieds nus, par une pluie battante et de nuit, de Bicêtre aux Batignolles, resta dans le monde un an entier, pendant lequel il lutta de toute sa volonté contre son délire intellectuel sentant très bien qu’à la première idée fausse on le ramènerait à Bicêtre. Il y revint cependant (i).
Cette intégrité de la volonté n’existait que parce qu’il y avait eu rémission et formation d’un nouvel équilibre entre toutes les forces intellectuelles, représentation, mémoire, jugement, etc... « La volonté permet de constater une situation mais ne la crée pas.» Et la preuve en est dans sa déchéance qui suit fatalement celle d’autres fonctions biologiques et psychiques.
Après l’observation du paralytique P... qui marchait beaucoup citons l’observation suivante que M. Billod a classée dans la faiblesse de volonté, le malade ne pouvant se décider à marcher.