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OBSERVATION III

Due à M. Billod.

Sommaire : Caractère gai. — Impossibilité de sortir de chez soi. — Voyage forcé.

Amnésie partielle et momentanée.

M. P..., ancien notaire, 65 ans, constitution forte, stature élevée. Sa santé généralement bonne se dérangea après qu’il eut quitté ses habitudes laborieuses ayant vendu sa charge de notaire, qu’il aimait beaucoup et de laquelle il ne se détacha qu’avec beaucoup de peine. La bienveillance et la gaîté forment le fond de son caractère ; il aime les plaisirs, ceux de l’amour surtout mais sans excès, il vise au bel esprit. Chez les ascendants quelques dispositions qui pouvaient faire admettre quelques cas d’aliénation mentale. En août 1845, ^

(i) In Ann. méd. psychologique. Maladies de la volonté, par Billod, 1847, t. X, p. loi.

plaint d’éblouissements, il va aux bains de mer, il est atteint d’un érysipèle, qui guérit mais qui lui laisse derrière le cou une tuméfaction phlegmoneuse contre laquelle on emploie des frictions mercurielles. A la suite de ce traitement l’état mental de P... se trouble.

Fonctions d’expression. — Figure pâle, œil inquiet, sourcils contractés et rapprochés, voix basse, anxiété extrême, soupirs, sanglots.

Intelligence. — Troublée mais non affaiblie. P... croit être la cause du malheur de sa famille qu’il dit avoir ruinée.

La sensibilité morale paraît affaiblie.

La sensibilité physique est normale. Les sens sont intacts bien que le malade se plaigne du changement survenu dans le goût et l’odorat. L’attention ne. s’exerce qu’involontairement, elle est passive; le malade ne se sent plus le pouvoir de la diriger et de la conduire. Il a conscience de son état et s’en rend un compte exact. Insomnies,

La faculté qui est le plus notablement altérée, c’est la volonté. Il ne désire pas sortir, dit-il, mais le désirerait-il il ne pourrait le vouloir. Le malade entre dans la maison de santé d’Ivry, et y reste jusqu’au 20 mai, époque à laquelle j’entreprends avec lui, dit Billod, un voyage en Italie, La mélancolie était moins profonde, les désirs avaient un peu reparu. Quelques jours avant le départ, lorsqu’on lui annonce son prochain voyage : « Je ne pourrai jamais, dit-il, cependant je m’ennuie; resterai-je donc toute ma vie à Ivry ? » La veille, il déclare qu’il ne pourra jamais; le jour même, il se lève à 6 heures du matin pour aller faire cette déclaration à M. Mitivié. On s’attendait donc à une certaine résistance ; mais lorsque je me présentai, il ne fit pas la moindre opposition; seulement, comme il sentait sa volonté prête à lui échapper : « Où est le fiacre, dit-il, que je me dépêche d’y monter?.., Enfin on part... Le malade est mélancolique et envisage l’horreur de sa situation (sic). La mémoire, l’intelligence et la motilité ont conservé leur intégrité... Après une rémission de plusieurs heures, le malade retombe et se retrouve dans le même état qu’au départ à son arrivée à Marseille. Son opposition à l’éloignement qu’on lui fait subir est constante. Avant de débarquer le malade devait signer une procuration pour autoriser sa femme à vendre une maison. Il rédige lui-même cette procuration, il la signe; mais au moment de faire le paraphe, il s’arrête. Il ne peut plus le tracer. Il sue sang et eau, il se lève avec impatience, il frappe la terre du pied, puis =e rassied et

fait de nouvelles tentatives ; la plume ne peut toujours pas s’appliquer sur le papier. La volonté, ce pouvoir en vertu duquel la main se mettrait à accomplir l’acte conçu et jugé nécessaire par l’intelligence, fait défaut. La lutte dura trois quarts d’heure, enfin le paraphe fut très imparfait, mais il fut exécuté.

L’impuissance du vouloir était évidente malgré le désir.

Je constatai quelques jours après une impossibilité du même genre, dit Billod. Il s’agissait alors de sortir un peu après le dîner. M. P... en avait le plus vif désir : il eût voulu, me dit-il, prendre une idée de la physionomie de la ville.

Pendants jours de suite, il prenait son chapeau, se tenait debout et se disposait à sortir ; mais vain espoir, sa volonté ne pouvait ordonner à ses jambes de se mettre en marche pour le transporter dans la rue. « Croirait-on, me disait le malade avec douleur,‘à une semblable affection, si j’en parlais à des gens du monde (il eût pu ajouter à des médecins) ? Je suis évidemment mon propre prisonnier; ce n’est pas vous qui m’empêchez de sortir, puisqu’au contraire vous m’y engagez : ce ne sont pas mes jambes qui s’y opposent, elles ne sont pas paralysées, puisque vous voyez que je marche bien, qu’estce donc alors? » M. P... se plaignit ainsi de ne pouvoir vouloir malgré l’envie qu’il en avait. Après 5.jours enfin, M. P... fait un dernier effort, parvient à sortir, et rentre 5 minutes après, suant et haletant, comme s’il eût franchi en courant plusieurs kilomètres, et fort étonné lui-même de ce qu’il vient de faire. » Les exemples de cette impossibilité se reproduisaient à chaque instant. Il avait le désir d’aller au spectacle et il ne pouvait se décider à sortir. Dans la conversation, il voulait parler mais souvent il ne le pouvait. Pendant les 6 jours passés à Marseille, le malade exprime formellement le refus de s’embarquer et le désir de retourner à Paris, s’effrayant d’avance à l’idée de se trouver avec sa volonté malade dans un pays étranger, déclarant qu’il faudrait le garotter pour le conduire ; le jour du départ, il ne se décida à sortir de l’hôtel que lorsqu’il me crut décidé à faire intervenir un appareil de force. Etant sorti de l’hôtel, il s’arrêta dans la rue de la Cannebière, où il fût resté sans doute si je ne lui eusse fait dépêcher quatre mariniers, qui n’eurent d’ailleurs qu’à se montrer.

La traversée fut bonne, l’influence de la mer fut presque nulle sur

l’état du malade, mais, détail curieux à noter, le cahotement des voitures lui était favorable. P... devenait causeur, aimable et fumait, ce qui était toujours un indice d’amélioration qui était d’autant plus prononcée que la route était plus mauvaise. « Nous étions à Rome, où nous arrivâmes le jour même de la nomination du pape Pie IX... Mon malade me dit ; « Voilà une circonstance que j’appellerais heureuse si je n’étais pas malade. Je voudrais pouvoir assister au couronnement, j’en parlerais à mes enfants; mais je ne saissije pourrai, j'essaierai!! Le jour venu, le malade se lève à cinq heures du matin, tire son habit noir de sa malle, se rase, met ses bottes vernies et me dit : « Vous voyez, je fais beaucoup, je ne sais pas encore si je pourrai. » Enfin à l’heure de la cérémonie le malade fit un effort et parvint à grand’peine à descendre. Mais lo jours après à la fête de Saint-Pierre, les mêmes préparatifs, les mêmes efforts n’aboutirent à aucun résultat : « Vous voyez, me dit le malade, je suis toujours mon prisonnier. » Je me prépare depuis 3 heures, me voici rasé, habillé et ganté, et voilà que je ne puis plus sortir d’ici. Il lui fut impossible d’assister à la cérémonie. Les mouvements instinctifs pourtant n’étaient pas abolis, c’est ainsi qu’en rentrant en France et en arrivant à Lyon la malle-poste dans laquelle se trouvait P... renversa une femme et lui passa sur le corps. Ce malade n’attendit pas que la voiture fût arrêtée pour se précipiter sur la chaussée et arriver le premier auprès de la femme qui n’avait pas une égratignure (i).

P... ne peut vouloir parce que la représentation est faible, presque abolie. Le fait de ne pouvoir tracer le paraphe ne constitue pas un défaut de volonté mais une amnésie partielle et momentanée. Le paraphe est une superfétation au nom propre, qui nous le fait distinguer d’autres semblables, on peut donc admettre l’amnésie de ce signe.

Chez ce malade la représentation acquise existe, mais le mot et le paraphe viennent à manquer ; or, qu est-ce que le

(i) Maladies de la 'volonté, par Billod, p. 173-

mot si ce n’est le dessin phonétique de la représentation comme le paraphe en est le dessin graphique, ces représentations de la représentation s’effacent par moment. Et ce qui prouve bien que nous avons affaire à une faiblesse de la représentation acquise, c’est que P... se rend au sacre de Pie IX. Il s’agissait pour lui de voir une chose qu’il ne verrait jamais plus probablement ; la représentation qu’il se fait de la cérémonie est assez forte pour le pousser dehors. Mais dix jours après il ne bouge pas, la représentation est faible. Par contre nous voyons que P... s’élance d’une malleposte en marche qui venait de passer sur le corps d’une femme, c’est qu’il s’agit là de l’action de deux représentations : l’une acquise, l’autre instinctive. La première forme un tableau dramatique, une femme écrasée, une mère, peutêtre des orphelins, du sang> la mort, la seconde est due à l’instinct de la conservation de l’espèce qui l’emporte sur celui de l’individu. En résumé, nous voyons que ces deux observations dépendent de la représentation acquise qui dans le premier cas est vive, accentuée, obsédante, tandis qu’elle est terne,et comme effacée dans le second. Ne pas pouvoir vouloir est, croyons-nous, une locution vicieuse car ce dernier malade en ne sortant pas faisait acte de volonté.

Le nombre des délirants entreprenant des voyages ou s’enfuyant est très grand. Ce sont des Dipsomanes s’échappant quand ils sentent venir leur crise, ils ont conscience de leur état et ils se cachent soit dans un quartier éloigné de celui qu’ils habitent, soit dans une autre ville que la leur. La crise passée, ils reprennent leurs travaux. La mémoire et le jugement subsistent, la première leur apprend que l’accès va arriver, le second qu’ils doivent se cacher.

Viennent ensuite les Claustrophobes qui s’enfuient éperdus pour ne pas mourir étouffés dans un lieu qu’ils sentent se

resserrer peu à peu sur eux. La représentation instinctive de la conservation est très vive chez ces malades.

M. le docteur Raggi, de Bologne, raconte l’histoire d’un peintre de 30 ans qui se rendit un jour dans une salle fermée pour prendre part à un concours de peinture. Il se met au travail et, excité par les éloges de ses camarades, il était sur le point de mettre fin à son œuvre. Tout à coup, avec l’aspect d’un homme dominé par une préoccupation tyrannique, il se dirige vers la porte de sortie, qui était naturelle; ment fermée à clef. Ne pouvant l’ouvrir, il perd l’esprit, court çà et là comme pour échapper à un péril imminent, puis apercevant la fenêtre, il l’ouvre, descend par le toit d’une maison voisine et, de maison en maison, il arrive jusqu’au mur du jardin de l’établissement, d’où il trouve heureusement moyen de descendre. Une fois sa liberté acquise, il devient tranquille comme d’habitude (i). A citer encore les Erotomanes qu’on peut classer dans les délirants par instinct de la conservation et qui voyagent pour le satisfaire.

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