OBSERVATION V
due à M. H. Landouzy.
Sommaire : Pellagre. :— Tentatives de suicide. — Fugues. — Manies.
Parmi les derniers malades entrés depuis trois mois, vous avez surtout remarqué une femme d’une grande aisance, propriétaire à la campagne, âgée de 47 ans, d’une constitution robuste, envoyée à la clinique, le 17 mai dernier, par notre très distingué confrère M. Bourguignon.
Cette femme, née à Isle, mariée à 23 ans, toujours très bien portante, devint enceinte pour la première fois à l’âge de 40 ans, et, vivement attristée alors par une fausse couche, elle commença seulement à avoir quelques accès de violence et de manie, pour lesquels on 1 envoya à l’asile d’aliénés de Châlons.
Sortie bien portante, elle avait très bien passé l’automne et l’hiver, lorsqu’on mars 1862, elle devint très exaltée, quittant sa maison et son village plusieurs jours, sans qu’on sache ce qu elle devenait et restant
(I) La folie devant les tribunazix, Legrand du Saulle ; Pans, 1SS4, p. 50.
jusqu’àsept jours couchée dans un champ de seigle sans boire ni manger. Replacée alors à l’asile d’aliénés, elle essaya de se suicider en se portant des coups de couteau dont vous avez vu vous-mêmes les traces encore très manifestes.
Reprise par son mari, elle recommençe à fuir, à errer à chaque instant autour du village, et, le 5 mai, elle reste perdue pendant 8 jours sans qu’on ait pu suivre ses traces.
Une fois retrouvée elle est conduite à M. Bourguignon, qui nous a déjà envoyé une douzaine de belles observations de pellagre, et qui reconnaissant immédiatement l’erythème spécial m’amène lui-même la malade. Envoyée à la clinique, où elle est d’abord assez gaie, elle est bientôt prise de diarrhée, de tristesse, parvient à se cacher toute l’après-midi, dans un grenier, et à gagner de là le toit extérieur, où un militaire et un couvreur peuvent enfin la saisir après une heure de difficultés.
Placée dans la salle St-Charles, d’où elle cherche sans cesse à s’évader, elle est enfin, de guerre lasse, enfermée dans une cellule de force, où après quelques heures on la trouve pendue aux barreaux de la lucarne avec les draps de son lit dont elle avait fait des cordes. Le lendemain, vous vous rappelez qu’en sortant de chez le photographe où elle avait été très calme, elle parvint à enfermer dans sa cellule deux religieuses qui préparaient le corset de force, et que, cachée dans une grande armoire de l’hôpital, elle y resta deux jours, entiers sans boire ni manger. Son mari fut prié de ne pas la laisser à l’hôpital d’où elle sortit avec un érythème en voie de telle diminution que dans quinze jours il n’en restera pas trace.
Eh bien ! Messieurs, que dans un ou deux mois cette pellagreüse ce type de pellagre cutanée, entéritique et encéphalique, si j’ose ainsi dire, parvienne encore à quitter sa maison, et qu’elle soit recueillie dans un hôpital avec l’aliénation et la diarrhée, quels médecins diagnostiqueront le vrai mal, le mal de la rosa ? aucune dermatose. Si c’est la lypémanie qui prédomine, ou diagnostiquera la manie ou la démence selon les signes actuels ; si c’est la diarrhée ou la dyssenterie, on diagnostiquera une entérite chronique, mais personne ne pensera à la pellagre, car il n’y a plus chez elle ni pella agra ni mal de la rosa ! Qu’elle soit, par exemple, envoyée en hiver dans un asile d’alienés pour la lypémanie, on ne verra que de la démence. Au printemps,
la dermatose reviendra comme cela a lieu depuis cinq ans, et on rangera ce cas parmi ceux de la pellagre produits par l’aliénation, tandis que c’est très évidemment une aliénation produite par la pellagre (i).
Peut-on classer dans le délire religieux les élans de la foi, et dans ce cas où commence le délire? Et cependant n’étaitce pas du délire religieux que la croisade de ces 30,000 enfants qui se dirigeant vers la Palestine arrivèrent à Marseille après avoir traversé toute la France et furent tout étonnés de voir que la mer ne se retirait pas devant eux pour leur livrer passage (2)?
La Lycanth 7 'opie est encore une cause de fugues. On connaît le cas des deux malheureux Burgot et Michel Verdun qui furent arrêtés à Poligny et brûlés vifs. Ils vaguaient dans la campagne commettant des homicides. « Il leur arrive, dit Calmeil, de s’échapper nus ou à deminus de leurs habitations pour aller ensuite vaguer ou vagabonder au milieu des champs ou sur les grands chemins (3). »
Le procès qui se déroula en 1824 devant la cour de Versailles nous apprend encore que VAnthropophagie peut être aussi une cause de fugues. Antoine Léger, âgé de 29 ans, quitta un jour de juin 1823 la maison paternelle, gagna un bois, y chercha une retraite et découvrit enfin, après une semaine de cette vie errante, une grotte au milieu des rochers. Il s’y installa. Un jour ayant rencontré une petite fille, il l’entraîna dans le bois, la tua, et la dévora (4).
(1) De la pellagre sporadique, quatrième leçon clinique, H. Landou^y ; août, 1883, P.-6.
(2) Essai d’une théorie du délire religieux, par le Dr Ideler, traduit par Morel.
(3) Dict. encycl. des sciences méd., art. lycanüiropis, par Calmeil.
(4) La folie déliant les tribunaux, par Legrand du Saulle, 1864, p. 316.
U Alcoolisme peut encore produire le délire accompagné de voyages. Chez ces malades il y a déchéance de presque toutes les facultés : mémoire, jugement, volonté. Ils offrent quelques points de ressemblance avec les épileptiques dont ils ont les faiblesses psychiques, et comme eux accomplissent des fugues inconscientes. Marcel cite le cas d’un alcoolique qui, à la suite d’un reproche insignifiant, s’en alla mécontent se reposer sur les hauteurs de Montmartre, où il s’endormit et ne se réveilla qu’à 11 heures du soir. Il passa la nuit à se promener le long du canal Saint-Martin, sans idée fixe, ni tristesse, regrettant seulement d’avoir quitté la maison. Le lendemain, il vit quelques amis à qui il ne parla pas de ce qu’il avait fait; le soir, il alla trouver sa sœur que sa femme avait mise au courant; on l’invita à prendre quelque chose, il refusa et ne mangea pas de la soirée. Il passa encore la nuit sur les bords du canal, où il dormit une partie du temps ; à son réveil, il alla se suicider dans une baignoire (i).
Les Pyrexies diverses sont aussi la cause de fugues pendant le délire qu’elles provoquent. Pourtant les départs sont rares, les malades étant retenus dans leur chambre ou dans la salle d’hôpital par ceux qui sont préposés à leur garde.
Enfin il est des malades qui fuient ou qui voyagent sans trop savoir pourquoi. A peine dans un endroit ils ont besoin d’aller ailleurs, n’étant jamais contents de la position qui leur est faite. Dagonet cite un cas de pseudomonomanie chez un individu qui vint se livrer lui-même à la police parce qu’il avait envie d’étrangler un enfant. Avant d en
(4) Ds la folie causée par l’abus des boissons alcooliques, par Cl. N. S. Marcel, Th., Paris, 1847, p. 21.
arriver là, il avait couru le monde. Embarqué comme mousse, il se dégoûte du métier de marin, reprend ses études, s’engage dans les zouaves. De retour chez lui, il part pour Marseille, et à peine arrivé revient à Paris cheminant à la poursuite de l’inconnu. Il va se battre en Pologne, part pour Buenos-Ayres, revient en France, part pour l’Algérie et l’Egypte. Il est placé ensuite dans une compagnie de chemin de fer, l’abandonne pour revenir à Alger, rentre chez son père, va en Belgique, passe en Irlande pour soutenir le fénianisme, rentre à Paris, part pour l’Afrique, revient en France, où on le prend comme maître d’étude dans une pension ; là il est pris d’une envie irrésistible d’étouffer un enfant et va se constituer prisonnier avant d’avoir commis le crime (i).
Nous n’en finirions pas si nous voulions passer en revue toutes les fugues ou tous les voyages accomplis dans les diverses formes de délire. Nous nous arrêtons donc aux quelques exemples précédents.
En résumé nous venons de voir que chez les délirants une représentation revêt peu à peu une importance plus grande et l’emporte sur toute la série d’autres représentations. L’équilibre étant rompu le jugement est dévoyé. Le délirant ramène toutes ses actions à l’idée principale qui le poursuit et pour laquelle il accomplit des voyages ou commet des fugues. Les causes du délire sont nombreuses. Elles sont psychiques ou anatomo-pathologiques, et dans ce cas elles provoquent quelquefois des hallucinations.
La conservation de la mémoire existe. Il arrive cependant qu’elle est affaiblie comme chez les alcooliques et les
(i) Un alié,^êprovoquant son isolement dans un asile, lettre de M. le Dr Dagonet à M. Delasîauve, in Journal de Médecine mentale, 1869, t. 9, p. 356.
paralytiques généraux. Il n’est pas rare de voir le délire accompagné d’hallucination comme chez les lypèmaniàques par exemple, dont les organes des sens sont les premiers en cause. Certains de ces malades marchent beaucoup parce qu’ils croient avoir toujours froid aux pieds. Plus tard l’hallucination et les conceptions délirantes semblent s’effacer et les mouvements se transforment en véritables tics.