HISTOIRE BOTANIQUE ET COMMERCIALE
faitement tassée. Ces surons, séchés au soleil, presque aussi durs que la pierre, pèsent de 60 à 150 kilogrammes et même plus (6 à iO arrobes); ils sont chargés soit à dos de mulet, soit sur des charrettes, suivant les localités, et expédiés vers les ports d'embarquement (Martin de Moussy).
Dans le commerce on trouve différentes variétés de yerba ; celle du Paraguay est la meilleure de toutes ; elle est trèsaromatique, d'un goût amer, d'une couleur jaune-brun. Dans les ports de l'Atlantique, elle coûte de 3 à 4 francs la livre de 1(3 onces; dans les provinces, dans Tinlériour de la confédération argentine, son prix s'élève jusqu'à 7 francs.
On distingue encore Vherbe de la Mission, qui se récolte dans les anciennes colonies jésuitiques, elle maté en feuilles, qui se consomme au Brésil et se prépare comme le thé.
Il en est du maté comme du vin, du café et des autres boissons alimentaires : il présente des goûts différents suivant les pays qui le produisent et suivant les individus qui en font usage. Les jésuites, qui s'étaient adonnés pendant longtemps à la culture de l'ilex, en avaient tellement perfectionné la qualité, que leur maté était préféré à tous les autres sur les marchés de Buenos- Ayres,- auxquels ils fournissaient chaque année environ 40 000 roubles (le rouble valant 55 livres 15 onces). Mais les négociants de l'Assomption, capitale du Paraguay, réclamèrent, et un décret du roi d'Espagne limita la vente faite par les jésuites à H 000 roubles (Mantegazza).
§ 3. Préparation dit maté. — Le maté s'emploie sous forme d'infusion ; celle-ci se prépare d'une façon fort singulière et qui diffère des procédés habituellement en usage pour la préparation des autres boissons aromatiques. On met aine demi-once ou une once d'herbe dans une petite gourde ou calebasse qui porte le nom de maté, on y ajoute un peu de sucre, puis on y verse de l'eau bouillante.
Les vrais amateurs, à la campagne principalement, pren-
Marvald. — Aliments d'épargne. 22
nenl le malé sans sucre, c'est le maté cimarron. En ville, on le prend avec du sucre en poudre; les raffinés, les femmes ajoutent un peu de caramel, de zeste d'orange et de citron; la boisson devient ainsi plus agréable (Martin de Moussy).
On aspire très-lentement cette infusion au moyen d'un petit chalumeau en argent (bonihilla) dont l'extrémité renflée est percée de trous, de manière à ne pas laisser passer la poudre de maté qui reste au fond du vase.
Cette première infusion est généralement très-forte : aussi, quand le maté est de bonne qualité, on peut en faire cinq ou six autres. Si le maté est épuisé, on le remplace par d'autre poudre fraîche.
Dans toutes les maisons de l'Amérique, il y a toujours une cafetière d'eau au feu, et sur la table du maté qu'on offre aux amis et aux visiteurs. Le môme vase et le même chalumeau servent à tout le monde ; on se les passe de main en main et de bouche en bouche. « Malheur à celui qui témoignerait le moindre dégoût, dit Mantegazza, il serait certain d'ofl'enser son hôte! »
Les poètes ont chanté les vertus merveilleuses de cette boisson, el l'on possède en Amérique le langage du maté, comme nous avons en Europe le langage des fleurs. Le voici, d'après Mantegazza, dans toute sa simplicité :
Le maté amer signil'ie Indifférence.
— doux » Amitié.
— mêlé avec de la limonade Dégoût.
— — de la cannelle Tu occupes mes pensées.
— — du sucre Sympathie.
— de l'écorce d'orange Je désire (jue tu viennes me voir.
— de la mélisse Ta tristesse m'afflige.
— — du lait Estime.
— — du café Miséricorde.
^A. Composition chimique. — D'après Mantegazza, le malé contient un acide particulier, des substances aromatiques mal déterminées et de la caféine; celte dernière sub-
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slance y existerait en moins grande quantité que dans le café.
Nous avons eu recours à Tobligeance et à riiabileté de notre ami M. Lacour, pharmacien militaire à riniiiital de Bordeaux, et l'avons prié de faire l'analyse du maté qui nous a ser\i pour faire nos expériences. Nous en transcrivons ici les résultats :
« Distillé avec de l'eau, le maté donne un liydrolat qui possède une saveur rappelant un peu celle de la menthe poivrée; son odeur est celle d'une faible infusion de thé. Comme l'eau distillée de menthe, il a un aspect opalin, et, après un certain temps, abandonne une très-petite quantité d'huile essentielle.
» Après avoir filtré le résidu de la distillation, pour séparer les feuilles d'avec le liquide, dit M. Lacour, je fis bouillir une seconde, puis une troisième fois ces feuilles avec de l'eau, je réunis les différents produits de la filtration et obtins ainsi une liqueur jaune verdatre, que j'évaporai jusqu'à consistance sirupeuse ; j'ajoutai alors de l'alcool à 85°, jusqu'à cessation du précipité, je filtrai, et obtins 27 pour 100 d'un extrait jaune foncé, très-amer, soluble en entier dans l'eau, un peu soluble dans l'alcool à 85% insoluble dans l'é- Iher. Cet extrait devait renfermer, entre autres produits actifs, la caféine, principal but de mes recherches. Pour extraire la caféine, on peut avoir recours au moyen suivant : on fait dissoudre l'extrait dans de l'eau bouillante, et l'on précipite par l'acétate tribasique de plomb; on sépare et on lave par décantation le précipité ; on se débarrasse du plomb en excès par l'hydrogène sulfuré, puis on réduit le liquide à la consistance sirupeuse. La liqueur, en refroidissant, laisse déposer des cristaux de caféine sous forme d'aiguilles plus ou moins allongées et colorées en jaune foncé. Cette coloration est due aux matières empyreumatiques et aux sels que la solution peut encore contenir, malgré la précipitation
par l'acétate Iribasique de plomb. En suivant cette marche, j'ai obtenu 0,53 pour 400 de caféine cristallisée. Ne voulant pas m'arrèter à ce procédé d'extraction de la caféine, j'eus recours au moyen suivant : j'introduisis 100 grammes de maté réduilen poudre dans un appareil à déplacement, et je l'épuisai à plusieurs reprises par l'alcool à 85°. Je précipitai la teinture obtenue par le sous-acétate de plomb; il se forma un précipité jaune clair que je séparai par filtration. J'enlevai l'extrait du plomb en faisant arriver dans la liqueur un courant d'hydrogène sulfuré. J'évaporai au quart de son volume la liqueur ainsi débarrassée de plomb, et, après l'avoir neutralisée par la potasse, je l'abandonnai au repos pendant quatre jours.
» J'obtins ainsi de magnifiques aiguilles de caféine, beaucoup moins colorées que par la méthode précédente. Les eaux mères, concentrées de nouveau, fournirent une nouvelle quantité de cristaux, mais moins beaux que les précédents. Par ce procédé, j'ai obtenu Is'" ,35 pour 100 de caféine, chiffre que me permettent de garantir les soins apportés dans les détails du manuel opératoire.
» Examen cVune infu&ion de maté. — L'infusion produite par l'action de 250 grammes d'eau bouillante sur 10 grammes de maté est jaune foncé; son odeur est tout à fait celle d'une forte infusion de thé; sa saveur est amère et très-astringente. L'alcool ne la précipite pas. Les acides donnent avec elle un précipité blanc grisâtre, et les alcalis la rembrunissent, surtout l'ammoniaque.
» Avec l'eau de chaux, elle donne un précipité vert. Les sels de protoxyde et de sesquioxyde de fer déterminent lui abondant précipité vert foncé, qui se redissout lorsqu'on verse un acide dans la liqueur. Avec les sels de cuivre, on a un précipité vert peu sensible ; mais dès qu'on ajoute à la liqueur de la potasse caustique au vingtième, il se forme un magnifique précipité vert-pomme. L'acétate tribasique de
plomb détermine un précipité jaune clair, et les sels de zinc un précipité blanc grisâtre. La noix de galle et la gélatine ne fournissent aucun précipité. On doit remarquer que ces caractères ont la plus grande analogie avec ceux que présente l'infusion de café, ce qui porte à croire que le tannin, qui existe en assez forte proportion dans les feuilles de YIlcx paragiuiyensisy est de la même nature que celui du calé (1). »
§ 1. Action générale sur l'économie. — Mantegazza nous dit peu de chose des effets physiologiques du maté. D'après lui, cette boisson exerce sur l'estomac une action particulière et toute spéciale, difficile à définir, mais que l'on peut qualifier « d'irritante ». Chez les personnes qui n'y sont pas habituées, elle détermine « un sentiment de faiblesse et de la douleur ». Du reste, cet aulrur ne connaît pas d'autre boisson qui, prise après le repas, soit plus apte à troubler la digestion; il n'y a que quelques estomacs privilégiés qui puissent la supporter facilement.
Le maté agit également sur l'intestin, dont il favorise les mouvements péristaltiques ; il combat la constipation.
Enfin, d'après Mantegazza, le maté exerce une action excitanle sur le système nerveux; il agit surtout sur l'inteUigence, beaucoup plus que le café et le thé, et détermine de l'hyperesthésie. Grâce à la caféine qu'il contient, il pourrait, selon cet auteur, diminuer les oxydations et restreindre les pertes de l'organisme.
« Stimulant en même temps le cerveau et le grand sympathique, il repose de la fatigue et excite au travail. Bien des fois, ajoute Mantegazza, affaibli par de longues courses et par la chaleur accablante, je me suis immédiatement senti soulagé en avalant le maté que mon hùte m'oflVait. En ce
(1) Voy. Recueil de mémoires de médecine et de chirurgie \nilitaires, t. XXV, 3<: série, juillet 1870, p. 80.
moment, aucune autre boisson ne m'aurait rétabli aussi promptcment et aussi facilement que cette substance.
» Ouand on a l'babitude de prendre du maté et qu'on en est privé pendant quelque temps, on éprouve du malaise, de la mélancolie et de la tristesse.
» Dans les marcbcs forcées, les soldats qui manquent de maté remplissent d'eau cliaude la gourde où ils pci'lent leur liqueur privilégiée, aspirent cette eau avec un chalumeau, et trompent ainsi leur estomac par le léger goût que prend le liquide en contact avec les parois de la gourde.
» Enfin, ajoute le même autcui", le maté excite le cœur beaucoup plus que les autres boissons aromatiques, telles que le café et le thé, et détermine une accélération assez considérable du pouls et de la respiration. »
Mantcgazza ne nous dit rien, du reste, de l'influence de celte boisson sur la température et sur la nutrition, ainsi que sur les sécrétions.
Le maté dont nous nous sommes servi dans nos expériences présentait les caractères suivanis :
Poudre grossière, mélangée à de petits morceaux de bois et à des baies noirâtres de la grosseur des grains de poivre. Odeur aromatique forte et pénétrante, saveur amére et piquante, surtout prononcée dans les baies.
Infusion : coloration brune foncée, d'une odeur aromatique. Saveur très-amère, désagréable quand on n'y est pas habitué. Au bout de quelques jours, on prend cette boisson avec plaisir, surtout quand elle est sucrée; c'est, du moins, ce qui nous est arrivé.
§ 2. Ad ion sur le système nerveux. — Nous avons étudié à plusieurs reprises les effets du malé sur nous-mème, et nous ne pouvons mieux comparer son action qu'à celle du thé. Seulement, son amertume prononcée, les tiraillements qu'il détermine dans l'estomac aussitôt son inges-
lion (quand on n'y est pas habitué), en font une liqueur moins agréable à prendre que la précédente.
Ajoutons que les effets qu'il produit du côté de l'intelligence sont beaucoup plus accentués, et nos résultats sont à ce point de vue complètement d'accord avec ceux de' Mantegazza.
Cette satisfliction et ce contentement de toutes choses, ce sentiment de bien-être et de bonheur calme et tranquille, sont beaucoup plus marqués avec le maté, dont l'action peut être comparée, à certains moments, à la première période de l'ivresse chez les gens qui ont le vin gai.