CHAPITRE V
l.\ COCA.
§ 1. — La coca, donl le nom paraît dériver de Yaymnra khokdy qui signifie plante par excellence, est la feuille d'un arbuste de la Bolivie et du Pérou, nommé En/throxi/him coai, appartenant à la famille des érytliroxylées (Linné).
Elle a joui d'une faveur considérable parmi les Incas, qui lui attribuaient des propriétés miraculeuses et la considéraient comme la représentation de la divinité.
Plus tard, les conquérants du versant oriental des Andes, ayant reconnu dans cette feuille un certain pouvoir nutritif, en firent un très-grand usage; elle est devenue aujourd'hui un aliment journalier au Pérou et en Bolivie, parmi les ouvriers qui travaillent à l'exploitation des mines.
Sa célébrité thi'rapeutique s'est étendue de l'Amérique du Sud jusqu'en Europe, où, dans ces derniers temps, quelf|ues expérimentateurs ont étudié les propriétés physiologiques de la merveilleuse feuille péruvienne. Plusieurs travaux ont été publii''S sur la coca en Amérique, en Italie, en Allemagne et en France, comme l'atteste la bibliographie de rexcellente thèse de Moreno y Maïz (1).
§ 2. Étude botanique et commerciale. — L'Erythroxylum coca est cultivé principalement au Pérou et en Bolivie, où il est une précieuse ressource pour les populations ; on le
(l) Moreno y Maïz, Recherches chimiques el physiologiques sur iErijtiirojylum coca du Pérou et la cocaine. Thèse de Paris, 1868.
rencontre également dans l'Equateur, la Nouvelle-Grenade et dans l'empire du Brésil.
La croissance de cet arbrisseau est rapide ; généralement la plante commence à donner sa première récolte au bout d'un an et demi, et à partir de cette époque elle continue à fournir des feuilles jusqu'à l'âge de quarante à cinquante ans (Moreno y Maïz). Une fois la cueillette des feuilles terminée, celles-ci sont mises à l'abri sous un hangar, puis desséchées et emballées. Il faut que la dessiccation, tout en étant rapide, ne soit pas portée trop loin; autrement la coca se décolore, perd son goût et son arôme, et se réduit en poussière (Lippmann).
Les feuilles de coca desséchées sont d'un gris verdàtre, très-légères (dix feuilles pèsent 1 gramme, d'après Lippmann), et présentent une odeur aromatique analogue à celle du thé, mais plus pénétrante.
La coca se consomme presque exclusivement au Pérou, en Bolivie et dans les contrées voisines. Dans la province argentine de Salta, elle se vend ordinairement 7 francs la livre de seize onces.
§ 3. Composition chimique. — Cocaine. — L'analyse des feuilles de coca a été faite pour la première fois en 1794', par Unanué (de Lima), puis par Pœppig ei Fremy, enfin par N'iernann, élève de Wœhler (de Gôttingen), en 1859. Ce dernier parvint à en isoler le principe actif, la cocaïne.
Cet alcaloïde a pour formule C^-H*"AzO® (Niemann); sa composition se rapproche singulièrement, comme on voit, de celle de la caféine, C'*'H'^\z*0^ avec laquelle elle présente du reste beaucoup d'analogie, tant au point de vue de ses caractères physiques et chimiques qu'au point de vue de son action physiologique et thérapeutique.
C'est une substance d'un blanc jaunâtre, presque insoluble dans l'eau froide, très-peu soluble dans l'eau bouillante, assez facilement soluble dans l'alcool et Irès-soluble
dans l'élher. Elle cristallise sous forme de petits prismes soyeux disposés en rayons, comme la caféine et la lliéobromine.
Sa solution présente une amertume assez prononcée.
On peut isoliM' la cocaïne par plusieurs procédés; le meilleur est celui qui a été indiqué par Moreno y Maïz (1), et qui a été employé pour préparer la cocaïne dont nous nous sommes servi dans nos expériences.
On mélange intimement les feuilles de coca pulvérisées avec de la chaux délitée. Au bout de vingt-quatre à trentesix heures, on lessive le tout avec de l'alcool à 40". Le liquide ainsi obtenu renferme la cocaïne, dont la présence se révèle par une odeur fétide très-forte, analogue à celle qui se fait sentir quand les Indiens chiquent les feuilles avec la |lipta, et qui est remplacée par l'odeur suave de la poudre de coca quand, après avoir distillé l'alcool, on traite le résidu par l'acide sulfurique dilué.
On fait évaporer et cristalliser plusieurs fois la solution, qu'on précipite par le carbonate de soude; on traite alors le précipité par l'éther sulfurique à 0:2'', et une nouvelle cristallisation isole la cocaïne.
La cocaïne a été expérimentée seulement dans ces dernières années par un petit nombre d'observateurs, par Moreno y Maïz (:2), par Lippmann (3) et par nous-mème sur les animaux. Nous avons étudié sur l'homme sain et malade l'action de cet alcaloïde. Moreno y Maïz avait employé l'acétate de cocaïne, qui offre l'avantage d'être très-soluble dans l'eau et de cristalliser facilement. Quant à nous, à l'exemple de Lippmann, nous avons eu recours à une solution aqueuse au 1/1 00" de cocaïne légèrement acidulée et que nous administrions à l'aide de la seringue à injection sous-cutanée de
(1) Loc. cit., p. 19.
(2) Loc. cit., p. 17.
(3) Lippmann, Elude sur la coca du Pérou. Thèse de Strasbourg, 18G8.
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Pravaz. Les résultats de nos expériences concordent avec ceux qui ont été obtenus par les observateurs qui nous ont précédé dans cette étude.
Il existe en même temps dans la coca certains principes aromatiques de l'influence desquels nous aurons soin de tenir compte quand nous déterminerons les effets physiologiques de cette substance.
§ 4. Préparation et usages. — Au Pérou et en Bolivie, la coca ne s'emploie en infusiofi qu'exceptionnellement, dans le cas, par exemple, où elle est administrée comme médicament contre les dyspepsies et les coliques.
Le mode d'ingestion habiluel est la mastication. L'Indien chique la coca comme l'Européen chique le tabac; il introduit une à une dans sa bouche les feuilles qui doivent former la chique, a soin de séparer avec ses dents et ses lèvres les nervures et les pétioles, et quand il trouve la chique assez grosse et assez humectée, il introduit à l'intérieur, à l'aide d'un petit bois pointu, une certaine quantité deUipta. C'est une poudi'e grisâtre, obtenue par l'incinération des tiges sèches de diverses plantes, telles que le Chenopodium qiiii?or(, les pétioles des feuilles du bananier (Moreno y Maïz); elle est quelquefois remplacée par de la chaux vive ou de la terre argileuse (Demarle, Lippmann). Elle est inusitée dans la république de l'Equateur. On ignore encore le véritable rôle de cette substance ; les auteurs en ont donné des explications différentes.
N'est-clle qu'un simple correctif, servant à masquer l'amertume de la coca et à diminuer la sécheresse de la gorge (Uossier)? Faut-il la considérer comme un adjuvant efficace qui contribue à exagérer les effets de la coca, soil en favorisant la dissolution des principes actifs de la plante (Wedell), soit en isolant la cocaïne (Demarle), soit enfin en développant le goût aromatique spécial de la coca (Moreno y Maïz) ? Nous n'en savons rien; et malgré les expériences
intéressantes de Demarle (1), de nouvelles recherches sont nécessaires à ce sujet. Cette question est pourtant assez importante, car on conçoit combien l'addition d'une substance étrangère aussi complexe et aussi peu connue que la llipta, peut influencer et faire varier les résultats des expériences entreprises pour déterminer les effets physiologiques de la coca.
Quant à nous, ce qui nous a frappé dans l'histoire de cette plante, c'est la différence des faits observés chez les Indiens par les voyageurs avec ceux qui ont été constatés par les expérimentateurs en Europe. Nous ne serions pas éloigné d'attribuer cette différence à l'influence de la llipta, dont les physiologistes européens n'ont presque jamais tenu compte dans leurs recherches et dans leurs expériences.
La coca se chique partout, dans les mines, dans les champs, dans les ateliers; l'Indien n'entreprend aucun travail pénible et ne fait aucune course à travers les Andes sans sa provision de coca.
La durée moyenne d'une chique est d'environ deux heures ; un homme consomme en moyenne 28 à 42 grammes de coca dans une journée. L'usage de cette feuille est devenu un besoin impérieux pour les races indiennes. Plus le travail est long, plus la fatigue est considérable, et plus la consommation est grande. Un travailleur employé par Tschudy chiquait toutes les deux heures environ une once espagnole (14 grammes) de coca (2).
^1. Action sur le luhc digestif. — Mâchées, les feuilles de coca ont une saveur astringente et faiblement amère, elles excitent la sécrétion de la salive et produisent, au bout
(1) Demarle, Essai sur la coca du Pérou. Thèse de Pari.s, 1802.
(2) Moreno y Maïz, loc. d<., p. 13.