CONSOMMATION DES BOISSONS ARTIFICIELLES
trop exclusif on préconisateurs trop ardents de riiippophagie. Rappelons, en terminant, que cette abondance de substances grasses dans l'alimentation de l'ouvrier des villes et des campagnes, si elle intervient puissamment dans la production du travail intellectuel, en fournissant à la con- >iomma(lon de la fibre musculaire la cbaleur dont elle a besoin, ne peut servir utilement à Y entretien de cette fibre; car celle-ci, comme nous l'avons vu, a besoin, pour réparer les pertes qui résultent de son exercice et de son usure, d'éléments analogues et autant que possible identiques avec ceux qui constituent ses propres tissus (substances albuminoïdes ou azotées, provenant soit du règne animal, soit du règne végétal).
III. — Consommation considérable de boissons artificielles dans les classes ouvrières.
!^ 1". — 11 est un dernier point sur lequel nous voulon> insister dans celte étude du régime alimentaire, c'est sur la consommation prodigieuse de boissons spiritueuses et aromatiques qui se fait dans les ateliers, dans les manufactures, dans les campagnes même, partout où l'homme se livre à un travail corporel plus ou moins pénible.
Il ressort, en effet, de l'examen des tableaux où nous avons fait tigurer le relevé des rations alimentaires habituelles aux ouvriers et aux agriculteurs européens, que la consommation des boissons artificielles s'élève parmi eux à un chiffre considérable. En général, les classes laborieuses font un usase d'autant plus important de boissons alcooliques ou aromatiques (café, thé), qu elles sont soumises à un travail plus dénible et plus fatigant. Quelques-unes, il est vrai, sont réduites à Feau comme boisson, soit parce qu'elles font partie de société de tempérance (ouvriers norwégiens), alors elles présentent un régime riche en matières azotées et en corps gras (voy. tableau XIV), soit parce qu'elles sont forcées par la mi-
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sèrcde se priver de toute boisson artificielle (agriculteurs du Morvan, du Maine, etc. ), alors l'Ucs présentent Liénéralenient une indolence remarquable, supportent difficilement la l'atigue, et croupissent dans l'oisiveté et dans Fignoranee, comme l'a parfaitement indicpié Le Play.
C'est au nord de l'Europe, et surtout dans la iîussic septentrionale, que la consommation des boissons spirilueuses s'élève à son |)liis liaut degié ; là, on voit l'alcool absorbé à doses elli'ayantes parmi les babitants des campagnes, clie/ les Baclikirs (voy. tableau XVI), cbez les paysans des steppes d'Orenbourg et du bassin de l'Oka, et parmi les ouvriers du bassin de l'Oural, i)armi les forgerons, les cbarbonniers, les mineurs (voy. tableau XV), soit sous forme de lait de jument fermenté kuumiss, (ùrhan), soit sous forme de bières (hirass, braga).
\a\ Suède en Norvvége, en Ecosse, en Allcniagne ce sont les esprits de grains, de betteraves et de pommes de terre, dont la fabrication a pris une si grand»; importance dans «es pays, qui sont l'objet de la principale consommation parmi les artisans et les agriculteurs, où ils inanifeslenl leurs pernicieux effets par les troubles et les désordies qui constituent ralcoolismc cbronique.
L'alcool de vin n'est point consommé par les classes pauvres et laborieuses, sauf dans les contrées très- restreintes où il est préparé (Cbarente, midi de la France) ; sa rareté et sa clièrcté en font une boisson qui ne trouve guère sa place <jue sur les tables des classes riches et privilégiées.
Quant aux boissons qui contiennent de petites proportions d'alcool et qui doivent à ce liquide leurs principales proprié- If'S, le vin n'est guère consommé que par quelques corporalions de l'Autriche, de la Turquie, de l'Espagne, et })ar certains ouvriers et agriculteurs de la France; el encore, pai'rni ces derniers, plusieurs en sont habituellement privés. Alors ils ne boivent que de l'eau < paysans du Morvan el de
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la basse BroUwne), un l'ont usaiic de ridie (agriculteurs (lu Soissonnais) ou bien de pnirc (paysans du Maine). Cbez un grand nombre de corporalions ouvrières, principalement en Autriclie, en Allemagne et en Angleterre, la bière remplace le vin.
Voyons maintenant comment se répartit la consommation lies boissons aroinaliqacs parmi les classes ouvrières de riùiropc. En général, on i)eut remarquer que cette consomlualion est d'autant plus grande que l'usage des boissons <piritueuses est lui-même plus restreint, de telle sorte que les populations qui absorbent babituellement du café (ou vrirrs allemands) ou du tlié (ouvriers anglais), consomment en g('néral très-peu de boissons alcooliques. Ce fait a son iuq)ortance et mérite d'èlre signalé, car il nous fait entre- \oir, dans l'extension des l)oissons aromatiques parmi les classes pauvres et laborieuses, un moyen eriicacc de comliallre les dangers et les maux engendrés par l'alcoolisme.
J:; il. — Accusant les boissons spiritueuses, même quand elles sont légères et prises à faibles doses, d'atlaquer à la longue restomac et les centres nerveux, et opposant à la brièveti' actuelle de la vie humaine la longévité de nos aïeux, on a attribut' à la propagation de ces boissons la décadence de notre espèce et l'altération progressive de la constitution des races. Voyons si cette accusation est fondée : sans parler de la I supériorité que présenterait sur la nôtre la constitution de nos ancêtres (lait qui n'est nullement démontré), comparons li's populations qui s'abstiennent complètement de boissons .spiritueuses avec celles qui en font habituellement usage, au risque d'en abuser quelquefois. D'abord, au point de vue de la constitution, il y a entre les premières et les secondes une grande différence qui est loin d'être en faveur des populations qui ne boivent que de l'eau; le journalier du Morvan, qui ne consomme du vin, de la bière ou du citcque dans certains jours de l'année, quand il va aux foires,
Marval'D — AlimenU •J'i-pitrirrie. 9
Vi'ô CONSOMMATION CONSIDÉRABLE
présente une constitution bien laible et bien cbétive coinparativenicnt à celle du cbarpenlier russe de la Sibérie uc- <;identale, qui absorbe cbaquejour des quantités prodigieuses de kvm^is, sans compter Feau-de-vie, dont il ne se prive point dans certaines circonstances. Ce qu'il y a de mieux démontré, comme nous l'avons vu, c'est que la consommation des l)oissons spiritueuses et aromatiques est en rapport av(;c l'activité des populations, avec leurs occupations et avec leurs l'alii^ues, avec les travaux plus ou moins durs et pénibles auxquels elles sont soumises; c'est ce qu'avait du reste reconnu Le Play par l'examen approfondi des divers régimes habituels aux ouvriers européens.
" Beaucoup d'observations, dit-il (1), semblent indiquer qu'une certaine dose de boissons fermentées est indispensable aux ouvriers dont la profession implique un déploiement considérable de force musculaire; les ouvriers métallurgistes, qui ont à exercer de grands elTortssous le rayonnement d'une chaleur intense, rentrent particulièrement dans cette catégorie. Au reste, l'expérience universelle, qui, pour l'hygiène aussi bien que pour l'ensemble des habitudes sociales, est un des plus sûrs moyens d'appréciation, semble indiquer qu'une proportion de substances fermentées, toujours modérée, mais croissant en chaque lieu avec la rudesse des travaux, d'un lieu à l'autre, en proportion de Tàpreté et de l'humidité du climat, exerce sur la constitution physique une salutaire inlluencc. ■>
On ne peut se dissimuler, en ellet, <jue l'atlivilé et l'énergie des populations habituées à l'usage des boissons spiritueuses, et nolamment du vin contrastent singulièrement, avec la torpeur et F indolence des populations qui ne boivent que de l'eau. Quelle dilTérence entre les ouvriers qui travaillent dans les manufactures du nord de l'Europe, en Angleterre, en Russie, soumis à des travaux qui exigent un grand dé-
(I) Le l'iny, hc. al., p. 35.
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]»loiemenUlc Ibrce musculaire, olqui se Ibnl remarquer pai' leur aclivité et leur résistance à la fatigue, et certains ouvriers qui, comme ragriculteur du Morvan, dépourvus même (les qualités morales qui pourraient assurer leur indépendance, restent inoccupés une grande partie de l'année, ne trouvent un emploi lucratif qu'au moment des récoltes, et passent le reste du temps dans la paresse et dans la nonchalance, tout en vivant de subventions et d'aumônes accordées par les propriétaires charitables du pays (Le Play)!
§ o. — Une autre influence donl on tient également compte, quand on s'occupe de la répartition de la consommation des boissons spiritueuses et aromatiques dans les diverses contrées, c'est le climat. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les tableaux précédents pour constater ce fait important : c'est (jue, dans les pays froids, l'usage des liqueurs fermentées et distillées a pris une importance et une extension beaucoup j)lus grandes que dans les contrées méridionales. Vuici, du reste, comment se répartit parmi les nations européennes la consommation de chacune de ces boissons : en î^énéral, <;'est le Nord qui consomme le i^lus de liqueurs alcooliques, :<',t ce fait s'explique naturellement jtar rinlluence calorifique ([u'exerce Falcool dans l'économie et par l'utilité de cet aliment thermogèno contre le froid extérieur; les pays rnéri- <lionau\ recherchent plutôt les boissons aromatiques (café, thé, chocolat) ; on a fait la remarque que les populations protestantes (Anglais, Allemands) préféraient le thé, tandis que les populations catholiques (Français, Italiens, Espagnols) consommaient plutôt du cale.
DaiLs tous les cas, il y a bien peu d'ouvriers qui ne fassent pas usage de boissons fermentées ou distillées. Cliez quelfines peuples protestants du nord de rEuroi)e, particulièrement dans la Grande-Bretagne et en Xorwége, grâce à la création de sociétés de tenqx'ranee, il existe bien, il est viai, quelques corporations qui s'abstiennent continuellement
i:]-i C.ONSOMM AilON liKS r.OlSSO.NS ARTIFICIELLES.
(le loute liquoiu" spiritucuso; mais jiartout ailleurs, si l'on trouve par liasard dans les ateliers et dans les manul'actnros quelques individus qui ne consomment pas habilnellemcnl de boissons lermenlées, ils en font toujours usage au moin> accidentellement et particulièrement à litre de l'éciéalion,
11 est à noter, du reste, que parmi les corporations ouvrières a ni liées aux sociétés de tempérance, l'alimentation est surtout remarquable par sa richesse en principes azoté-s et surtout en viande. On peut s'en convaincre en jetant un coup d'i.eil sur le tableau XIV. qui représente la nourriture annuelle d'un ouvrier l'ondeur de la Norwége, faisant partie d'une de ces sociiHés.
Telles sont les principales conditions dans lesipielles se produit, pai'mi les classes ouvrières, la consommation des boissons alcooliques et aromatiques. Il ne nous sera pas diflicile, après l'étude gém-rale à laquelle nous nous sommes livré en commençant ce travail, de montrer que, malgr('' les accusations plus ou moins graves lancées surtout dans ces derniers temps contre l'alcool et ses congénères, l'extension considérable des boissons artificielles s'explique tout naturellement par les conditions mêmes dans lesquelles se Irouvenl habituellement placées les classes pauvres et labolieuses, qui, tout en (Haut soumises à un régime alimentaire dans lequel les matériaux nutritifs et réparateurs entrent en proportion insuffisante, fournissent cependant une somme eonsiilérable de travail, grâce aux ressources que leur procurent certains agents d'excitation et certains moyens d'épargne, parmi lesquels figurent dans une large part le> boissons spiritueuses et aromatiques.