LES PHOSPHATES
En 1887, M. Jolly publia sur les phosphates et leurs fonctions chez les êtres vivants une œuvre, considérable pour l'époque, où il réunissait tous les faits et toutes les hypothèses susceptibles de préciser le rôle des phosphates dans l'organisme. Depuis, la question de la médication phosphorée a été, peut-on dire, continuellement à l'ordre du jour ; elle a fait l'objet de travaux nombreux dont quelques-uns vraiment autorisés : qu'on se rappelle seulement les travaux auxquels ont donné lieu les glycérophosphates, les lécithines, les nucléines, l'acide phosphorique et, plus récemment, l'acide anhydro-oxyméthylène-diphosphorique. Quelques notions nouvelles ont été nettement établies, quelques légendes anciennes ont été détruites ; le sujet n'en reste pas moins encore obscur et les opinions en plus d'un point contradictoires. Il nous parait donc utile, nous en tenant aux grosses acquisitions cliniques et expérimentales, de résumer clairement, à fins purement pratiques, en dehors de toutes subtilités, l'état actuel de la question.
Des analyses répétées ont montré que, combiné à différentes bases, l'acide phosphorique entre dans la constitution de la plupart de nos organes; dans les cendres des tissus, on ne trouve guère que des phosphates, du chlorure de sodium et très peu de sulfate de soude ; le phosphate de fer domine dans les globules du sang, le phosphate de soude dans le plasma, le phosphate de potasse dans le système nerveux, le phosphate de magnésie dans le tissu musculaire, le phosphate de chaux dans les os. Bref,
suivant la remarque de Bouchard, « sans phosphore, nulle cellule ne peut se former, ni même subsister ».
Il s'y trouve soit à l'état de combinaisons minérales (phosphates de potasse, de soude, de chaux, de magnésie), soit à l'état de combinaisons organiques (nncléo-alhummes, lécithines, nucléines, paranucléines, etc.), ces dernières prédominantes dans les parties molles.
Chez un adulte, le système nerveux renferme environ 12 grammes d'acide phosphorique, les muscles i3o grammes, le squelette i 4oo grammes.
L'acide phosphorique et les bases auxquelles il est combiné dans les tissus animaux sont de véritables et très importants aliments ; telle est la première certitude.
Il serait évidemment fort intéressant de connaître avec quelque précision le taux moyen des phosphates éliminés par l'organisme en vingt-quatre heures. Mais tous ceux qui ont voulu étudier cette question avec méthode ont dû reconnaître qu'il était impossible d'arriver à une approximation même éloignée, et que trop de facteurs (alimentation, travail, états pathologiques, idiosyncrasies, etc.) intervenaient dans cette élimination pour que l'on pût même ébaucher les lois de cette élimination ; le fait est d'ailleurs général et la plupart des travaux urologiques doivent être tenus pour inexistants, les coefficients d'écarts techniques chimiques et physiologiques étant presque toujours supérieurs aux écarts constatés par les observateurs et sur lesquels ils ont basé leurs conclusions. Que ceux qui douteraient de cette proposition se reportent au remarquable travail de MM. Lumière et Chevrotier relatif aux (( variations dans la composition des urines du chien » (^Archives de médecine expérimentale et d'anatomie pathologique, mai igoS).
L'étude du rapport de l'azote à Tacide phosphorique urinaire a de même conduit MM. Gilbert et Posternak à admettre l'indépendance relative des échanges phosphores et azotés. Ce rapport Martinet. — Aliments usuels. 2
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étant sous la dépendance évidente des taux respectifs de l'urée et des phosphates, variables eux-mêmes surtout avec l'alimentation ; ce rapport n'échappe pas à la critique susénoncée et, suivant la remarque des auteurs précédents, « il est impossible de lui attribuer une valeur quelconque dans l'examen de la nutrition à l'état pathologique » et même à l'état normal.
Tout ce que nous pouvons dire avec certitude, et cela parait maigre, c'est que la désassimilation phosphorée, pour varier dans des limites fort étendues même à l'état normal n'en est pas moins constante et que, partant, les phosphates doivent faire partie intégrante de la ration alimentaire normale ; que cliniquement il est un grand nombre d'états physiologiques (grossesse, allaitement, etc., etc.) ou pathologiques (tuberculose, maladies infectieuses en général, surmenage, dépressions morales, chlorose, etc.) dans lesquels la déminéralisation organique, la déphosphorisation, en particulier, l'emportent sur les processus assimilateurs ; que, d'autre part, il est toute une période de la vie, la jeunesse, pendant laquelle les processus assimilateurs de phosphatisation en particulier doivent l'emporter sur les processus désassimilateurs ; qu'enfin il peut y avoir assimilation défectueuse du phosphore (troubles de croissance).
Bref, les phosphates doivent faire partie de la ration alimentaire normale ; leur ration doit être élevée dans les cas physiologiques att la minéralisation adulte des tissus n'est pas terminée (jeunesse) ou la consommation des phosphates exagérée (grossesse, allaitement), dans les cas pathologiques où cliniquement la phosphatisation se montre insuffisante (rachitisme) ou la déphosphatisation exagérée (maladies infectieuses, tuberculose, surmenage, chlorose, dépressions nerveuses, convalescence),
A quels éléments nous adresserons-nous pour réparer ces pertes ordinaires ou extraordinaires ?
Théoriquement nous pouvons puiser les éléments phosphatés
nécessaires au métabolisme normal ou pathologique dans le monde minéral, dans le monde animal ou dans le monde végétal.
Il semble bien, quoique, à notre avis, la démonstration expérimentale rigoureuse soit encore à faire, il semble bien que a les phosphates minéraux ne sont pas assimilables au sens vrai du mot, c^est -à-dire capables de contribuer à la constitution des tissus ou à couvrir les pertes journalières en phosphore d'un organisme » (Gilbert et Postemak), et ceci semble juger la tentative récente faite pour introduire sur nos tables un sel rendu soi-disant plus nutritif par addition de phosphate de chaux. En tout état de cause, il semble qu'il faille peu compter sur les phosphates minéraux pour la constitution des rations d'entretien ou de reminéralisation phosphorée ; toutefois ils peuvent être des plus utiles à d'autres points de vue, par exemple comme vecteurs des bases (chaux, magnésie, etc.) nécessaires à l'organisme ou sous forme d'acide phosphorique comme agent idéal de la médication acide et comme excitant de la cellule nerveuse (Joulie, Cautru, Martinet).
Les aliments animaux, le lait, les œufs, la viande en particulier, renferment des quantités notables de substances phosphorées organiques et inorganiques. Le lait de femme renferme, sous forme organique, près de o*^,5o par litre d'acide phosphorique et certainement éminemment assimilable, car c'est à ses dépens presque exclusivement que se fait l'ossification si active pendant la période d'allaitement. Un jaune d'œuf renferme en moyenne o*'',i3 d'acide phosphorique, 100 grammes de viande renferment environ o^'j^S d'acide phosphorique dont 60 pour 100 à l'état organique. Il n'est pas douteux que ces aliments constituent des agents vecteurs phosphores importants et qu'il soit rationnel d'y puiser tant au point de vue diététique qu'au point de vue thérapeutique strict, et la prescription diététique classique des œufs, des sardines, des poissons comme vecteurs du phosphore alimentaire est rationnelle. Au point de vue médicamenteux et en tant qu'agents phosphores, les nucléines se sont plutôt révélées jusqu'ici comme des éléments excrémentitiels générateurs de purines que comme des agents thérapeutiques maniables ; les lécithines pures
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OU soi-disant telles ont donné des résultats inconstants, incertains.
Les travaux contemporains ont pleinement mis en lumière la valeur hors pair des aliments végétaux dans Valimentation phosphorée, mais il y a plus de quarante ans que Boussingault écrivait : « Les phosphates, pour être assimilés par Torganisme humain^ doivent être élaborés dans un creuset particulier qui est le végétal » ; il y a plus de trente ans que le P' Sausson (de Grignon) écrivait : « Lorsque nous voulons, en zootechnie, activer le développement du squelette pour fabriquer (c'est le mot) des animaux précoces, atteignant leur état adulte et leur plus fort poids en moins de temps, ce n'est point aux préparations pharmaceutiques que nous avons recours pour augmenter, dans leur ration alimentaire, la proportion des éléments du phosphate de chaux nécessaire, Vexpérience nous ayant démontré que ce serait en vain : nous demandons le surplus d'acide phosphorique assimilable d'abord à un allaitement plus abondant et de meilleure quaUté, puis aux jeunes pousses des graminées des prairies, puis enfin à l'addition d'une quantité suffisante de semences céréales, légumineuses, oléagineuses » (Gazette hebdomadaire, 1874, p. 24i).
Le fait suivant est de même bien connu en zootechnie : que l'on ajoute à la nourriture fraîche et saine d'une vache une quantité plus ou moins considérable de phosphates calciques, la teneur du lait en phosphates varie peu ; que l'on ajoute des phosphates à la terre de la pâture quand le pré est en état, l'analyse du lait permet de constater une élévation notable du taux des phosphates.
Bref, les végétaux paraissent, au point de vue des phosphates, les intermédiaires quasi nécessaires entre le monde minéral et le monde animal. L'homme puise, en définitive, ces phosphates dans le régime mixte ordinaire, dans le seul règne végétal, soit directement, sous forme de pain et de végétaux divers, céréales et légumineuses en particulier, soit indirectement dans la chair des herbivores qui ont déjà pour leur propre compte assimilé lesdits phosphates. Le règne animal peut, nous l'avons déjà dit, fournir les éléments phosphores alimentaires ; pour la médication phosphorée, la suralimentation carnée, avec son apport de toxines
ALIMENTS MINÉRAUX a<
et de purines, est souvent dangereuse ; les éléments phosphores animaux isolés, nucléines, lécithines, ont donné des résullaU mauvais ou douteux, se sont comportés souvent comme des matières excrémentitielles. Le règne végétal paraît donc, a priori, devoir fournir les éléments les meilleurs delà médication phosphorée ; les travaux les plus récents semblent confirmer cet a priori.
Traditionnellement, on employait depuis longtemps tout empiriquement les décoctions d'orge, « Peau d'orge » en pédiatrie ; on sait que M. Springer, inspiré par le P' Bouchard, entreprit l'étude systématique des décoctions de céréales ; que M. Bertrand reconnut « leur grande richesse en phosphates et en composés phosphores organiques dont les uns dérivent d'un commencement d'hydrolyse des lécithines et dont les autres sont, à Theure actuelle (1901), de constitution tout à fait inconnue » ; qu'employées systématiquement en clinique, ces décoctions de céréales amènent chez les nourrices l'augmentation de la quantité et l'amélioration du lait (l'élévation du taux des phosphates en particulier) et, partant, l'accroissement plus rapide des nourrissons, et qu'elles se montrèrent des plus actives dans le traitement des arrêts de croissance *.
Postemak reprit cette étude et montra que les céréalophosphales sont constitués par des phosphates minéraux, des lécithines, mais surtout par des composés phosphores organiques dérivant de l'acide anhydro-oxyméthylène-diphosphorique.