I . Des boissons alcooliques en général
Les boissons alcooliques ou boissons fermentées ont comme caractère commun ainsi que leur nom l'indique une teneur variable en alcool.
Il ne peut entrer dans le cadre de ce livre de traiter à fond la question de l'alcool-aliment qui a soulevé on s'en souvient et qui soulève encore d'ailleurs chaque jour de si ardentes controverses.
Abstraction faite de toutes considérations sentimentales, de tout système à priori, de toutes subtilités métaphysiques on doit admettre que l'alcool est un aliment, ses caractères et ses affinités
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chimiques, Tobservation séculaire et quotidienne, rexpérimentation physiologique rigoureuse obUgent à assimiler au point de vue diététique Talcool aux aliments hydrocarbonés.
Quoi qu'on en ait dit, les expériences célèbres et décisives d'Atvater et Bénédick ne peuvent se résumer autrement que Ta fait Duclaux : « Dans le régime alimentaire de 3 hommes valides, on a pu sans inconvénient remplacer du beurre, des légumes ou autres aliments analogues par de Talcool sous forme de vin ou d'eau-de-vie. Ces remplacements et ces alternances ne dépendent pas de l'état de repos ou de travail, ni d'aucune circonstance relative au consommateur. Tout est commandé par le coefficient isodynamique de l'aliment qui reste physiologiquement le même, si la substitution se fait en tenant compte de ces coefficients et quand on supprime le vin dans un repas, il faut le remplacer par quelque chose. »
Voilà ce qu'enseigne strictement la science positive. L'alcool et les boissons alcooliques sont des aliments au même titre que les aliments variés qu'ils remplacent. La substitution doit se faire non pas poids par poids, mais par parties dégageant quand on les brûle, la même quantité de chaleur et contenant la même quantité d'énergie.
Est-ce un bon aliment? Ici il est beaucoup plus difficile de répondre de façon précise. Et d'abord qu'est-ce qu'un bon aliment? Au point de vue du simple bon sens, c'est celui qui présente le maximum de capacité aUmentaire avec le minimum global de dangers et d'inconvénients. Pour l'alcool, comme pour lesautres aliments, la qualité diététique est fonction de multiples facteurs dont les principaux sont : la dilution de la substance active, la quantité de ladite substance, les conditions générales du sujet et les conditions particulières du moment de l'ingestion. Tel aliment est excellent sous certaine forme, à telle dose, cher tel individu, avec tel genre de vie; ce même aliment sera très mauvais sous telle autre forme ou à telle autre dose, chez tel autre individu avec tel autre genre de vie. La viande est excellente peu cuite, à dose modérée, chez un individu normal ou lymphatique
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ayant une vie active; la viande est un mauvais alimenta dose élevfo ou chez un individu arthritique ou au cours d'une vie sédentaire. Le sucre lui-même, cette panacée diététique de notre époque et incontestablement un des aliments les meilleurs qui soient^ n'en présente pas moins telles contre-indications particulières ne fiil-ce que chez les diabétiques ou chez les candidats au diabète. L'argument invoqué contre l'alcool, « singulier aliment dont on est obligé de réglementer avec tant de précautions reniploi » est donc un argument d'ordre très général et la justification de Loiiles les études diététiques qui n'ont justement pour but que la « rcglementation » de l'emploi des divers aliments suivant les individus j les genres de vie, etc. Tout aliment est bon ou mauvais — tout dépend de la dose et des circonstances.
Qu'on ne voie pas dans les lignes précédentes un plaidoyer pour l'alcool — mais enfin il ne faut pas à priori juger Fusance par les seuls efiets de l'abus — il ne faut pas, comme disait Duclaux, raisonner à la façon d'un skopzoï.
Les principaux arguments invoqués ne peuvent s"applt(|ucr qu'à l'abus.
Qu'on puisse se passer d'alcool et de boissons alcooliques cela est incontestable, de même qu'on peut vivre sans thé, sans café, sans épices et même sans viande, de même qu'on peut vivre sans musique, sans fruits et sans fleurs. La possibilité de vivre nu dans certaines conditions n'a jamais paru une raison suffisante pour condamner l'usage des vêtements.
Que l'abus soit le plus grand vice du monde moderne^ que l'alcoolisme soit la maladie honteuse de nos sociétés, la grande pourvoyeuse de la tuberculose et du crime, qu'il n'y ait pas de devoir plus impérieux que de lui faire une guerre sans merci, qui oserait y contredire? Mais l'outrance même du raisonnement abstentionniste strict, l'erreur certaine qu'il renferme quant k l'interprétation rigoureuse des faits positifs actuellement caLalogués, sont par elles-mêmes dangereuses. « Il faut laisser les esprits s'habituer à la lumière et à la vérité. »
Et la vérité est la suivante :
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L'abus de l'alcool et des boissons alcooliques est des plus dangereux pour l'individu et pour les sociétés. Dangereux pour l'individu chez lequel il détermine presque nécessairement des dégénérescences viscérales multiples et prépare le lit à la tuberculose ; dangereux pour les sociétés dans lesquelles il détermine une dégénérescence physique et morale fatale. Qu'on le remarque bien pn passant, les adeptes du végétarisme strict font avec des arguments d'une valeur presque égale le procès du camivorisme.
Ou commence cet abus? C'est ici que les abstinents se croient très forts et défient les « tolérants », si je puis ainsi dire, de donner un critérium précis. Mais ce critérium existe encore moins, et l'accord est encore moins fait, pour la quotité optima de viande à introduire dans un régime normal. Et pourtant il ne paraît pas difficile de définir pour l'alcool cette quotité optima que nous adopterons comme un maximum; nous dirons c'est la quantité d'alcool, qui, en dehors de contre-indications pathologie] ues particulières, c'est la quantité d'alcool qu'on n'a jamais con&îaté avoir donné naissance chez un individu normal à des troubles généralement quelconques. Et avec la plupart des auteurs Gautier, Duclaux, Pouchet, etc., nous estimons que cette dose oplïma quotidienne peut être fixée à un gramme d'alcool par kilograu i me d'individu, soit environ 60 grammes pour un adulte, correspondant à 600 centimètres cubes de vin titrant 10 pour 100, à un litre i/4 de bière titrant 4 à 5 pour 100; et nous ajouterons celte restriction à la condition que le titre de la boisson alcoolique m^rr& ne soit pas supérieur à 12 pour 100.
A nous en tenir aux réalités cliniques, aux constatations positives rigoureuses, nous affirmons n'avoir pas observé un seul cas d'inffivida normal qui ait été incommodé par les doses ci-dessus rappelées, ni chez lequel une observation prolongée pendant plusieurs années ait paru déceler de troubles appréciables. On nous cite toujours l'exemple deChevreul, centenaire et buveur d'eau, mais noui^ pourrions fournir une longue liste de personnes encore vivantes, en bon état de santé, ayant de 80 à 90 ans et plus et ayant toujours fait un usage modéré du vin, dans les limites ci-dessus
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rappelées. On nous dit, elles ont peut-être des troubles qui vous échappent et qui leur échappent et peut-être un jour, etc.; alors nous rentrons dans la conjecture, l'hypothèse et la supposition. Bref dût cette affirmation faire bondir les abstinents, la doctrine abstinente stricte, l'anli-alcoolisme absolu manque à notre avis de bases scientifiques. Nous sommes certes anti-alcooliqiie bien convaincu, mais dans les limites indiquées ci-dessus^ reservant bien entendu notre devoir de proscription formelle pour telles espèces individuelles particulières.
Nous renvoyons pour plus de détails au livre de M. Armand Gautier, L* alimentation et les régimes, et aux leçons de pbarmacodynamie du P*" Pouchet.
Et quoique la question de l'emploi thérapeutique de l'alcool soit un problème fort difierent de son emploi diététique nous nous permettons de reproduire ici l'article que nous avons consacré à cette question dans la Presse médicale du 4 février jguS.
L'alcool en thérapeutique,
La question de l'usage thérapeutique de l'alcool est toujours d'actualité, et la confusion est toujours aussi grande. Les grands cliniciens thérapeutes du début du xix® siècle, Laënnec, Chôme!, Petit, Pinel, l'avaient tranchée par l'affirmative, et Temploi de l'alcool dans la pneumonie des vieillards et dans radynamie typhique avait marqué une tendance heureuse à la réaction contre les idées de Broussais. Les cliniciens* anglais, Graves, Stokes entre autres, et le célèbre Todd, dont la potion alcoolique est encore si usuelle, en avaient fait une étude attentive, reconnu les écueils, précisé les indications. Depuis quelques années, sous F Influence de la conception théorique de Schmîedeberg et comme conséquence de la si légitime campagne anti-alcool ique menée dans le pays, l'alcool tend à être mis au ban de la lliérapeulique ; non seulement toute vertu médicatrice lui est refusée^ mais il est accusé des pires méfaits et sa proscription absolue est passionnément réclamée. Il semble bien qu'il y ait là quelque exagération.
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Les auteurs anti-alcooliques absolus, hypnotisés par l'abus de Talcool et ses conséquences individuelles et sociales désastreuses, ont perdu de vue l'usage thérapeutique, rationnel, méthodique <le l'alcool et ont, de ce fait, prononcé un arrêt formel et peu équitable. Que dirions-nous d'un auteur qui condamnerait sans appel l'usage de la digitale, sous le prétexte que, donnée inconsidérément, elle peut exagérer l'asystolie ou la provoquer si elle n'existe pas?
Ils ont invoqué de nombreuses expériences de laboratoire et rappelé avec complaisance tous les troubles et toutes les lésions provoqués expérimentalement par l'alcool. Mais les doses employées étaient presque toujours des doses « non cliniques » , des •doses massives ou systématiquement répétées, et l'observation précédente leur est applicable. Au surplus, ces expériences ont conduit à des résultats des plus contradictoires ; c'est ainsi qu'à s'en tenir aux travaux les plus caractéristiques de l'année 1902, nous trouvons à côté des conclusions nettement défavorables de Cliauveau les travaux de Clopatt qui conclut que l'alcool économise les substances azotées et non azotées, ceux de Roseman pour lequel 90 pour 100 au moins de l'alcool sont brûlés dans l'orgaganisme et peuvent servir à épargner l'albumine, ceux de Roos qui expérimentant sur des cochons d'Inde aurait vu, le poids, la force, la puissance génératrice augmenter sous l'influence de doses modérées de vin, ceux de Lee et Harold constatant l'action favorable de quantités modérées d'alcool sur le travail musculaire de la grenouille. La cause est donc loin d'être entendue, même au point de vue purement expérimental.
Ils ont enfin invoqué des arguments d'ordre psychologique se résumant au fond à ceci : il est dangereux de prescrire l'alcool à des malades, alors que tous nos efforts doivent tendre à le proscrire chez les individus normaux, pour prévenir chez eux l'alcoolisme. « Il existe peu de buveurs, écrit Bunge, qui ne puissent s'appuyer sur une autorité médicale pour excuser leur vice. » Singulier argument. Le fait qu'il existe des morphinomanes doit-il absolument nous priver de l'emploi thérapeutique de l'opium. Il
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appartient au médecin de faire comprendre à son malade, si cela est vraiment le cas pour ledit malade, que l'alcool est une drogue, et une drogue qui peut être dangereuse, toxique au même litre que l'arsenic ou la strychnine.
Nous ne rappelons que pour mémoire certains argumenls qui montrent à quelles étranges raisons peuvent avoir recours certaines mentalités, parfois très éminentes, en proie à l'idée fixe. C'est ainsi que nous cueillons encore dans Bunge la phrase suivante : (c Croit-on vraiment que l'homme civilisé et le champignon de la levure soient liés par les liens de la symbiose pour que Tun se nourrisse des excréments de l'autre? » L'idée est amusante, mais il serait cruel d'insister sur sa puissance démonstrative.
Nous croyons qu'il est temps de ramener la question sur le terrain positif et solide de la clinique humaine qu'elle n'aurait jamais dû quitter, car c'est à la clinique à juger en dernier ressort les questions de thérapeutique ; il est pénible d'avoir à rappeler cette La Palissade.
Au lit du malade fébricitant, sous l'influence de faibles doses d'alcool (un demi-gramme en moyenne par kilogramme et par jour), on constate assez rapidement, au bout de quelques minutes, de la rougeur de la face, de la congestion active des vaisseaux cutanés, une accélération marquée des battements dti cœur et partant une suractivité évidente de la circulation et de la nutrition; quant à la température, elle s'élève d'ordinaire, parfois de façon rapide et forte.
A fortes doses (plus d'un gramme par kilogramme et par Joui ) on constate, au contraire, la constriction vasculaire, la stase veineuse, le refroidissement périphérique, le ralentissement des combustions organiques, l'abaissement de la température centrale.
On a proposé de ces faits l'interprétation suivante: à faibles doses, il y a excitation rapide des filets vaso-moteurs racbidiens plus impressionnables, surtout vaso-dilatateurs ; à fortes dosesj il Martinet. — Aliments usuels. ao
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y a surtout excitation des filets vaso-moteurs sympathiques, surtout vaso-constricteurs. Pour Schmiedeberg, au contraire, tous les phénomènes précités sont sous la dépendance d'une paralysie temporaire des centres vaso-moteurs.
Quelle que soit d^ailleurs Tinterprétation adoptée, les faits sont indubitables, d'observation courante, banale, et thérapeutiquement utilisables. Cette action extemporanée des faibles doses fait de l'alcool un médicament cardio-vasculaire, stimulant du système nerveux, thermogène en quelques circonstances.
Lauder Brunton * a résumé avec son bon sens habituel les conditions cliniques d'une administration rationnelle de l'alcool, en particulier dans la fièvre typhoïde à son déclin, et sa règle est bien simple : « Il faut vous asseoir quelque temps au chevet du malade et l'observer après l'administration d'une dose d'alcool : si vous constatez que l'alcool ramène les difiérentes fonctions à leur état normal, le médicament a un efiet heureux; dans le cas contraire, le médicament a un effet nuisible. » En d'autres termes, si le pouls ou très fréquent ou très lent se rapproche de son rythme normal, si la langue sèche devient humide, si la peau sèche et chaude devient plus fraîche et plus moite, il sera rationnel de prescrire l'alcool; il devra être rejeté dans le cas contraire.
A ce point de vue l'indication est formelle dans le coUapsus post-fébrile de la fièvre typhoïde. C'est ainsi que chez une petite malade convalescente d'une rechute grave de dothiénentérie et d'une maigreur extrême, nous fûmes appelé un matin dans les conditions suivantes : la petite malade s'était endormie la veille au soir à cinq heures ayant comme température rectale 37^,8 et 72 pulsations; elle dormait d'un sommeil si tranquille que les parents n'osent pas la réveiller et c'est spontanément le lendemain matin à 7 heures qu'elle sort d'un sommeil qui avait duré quatorze heures, quatorze heures de diète naturellement; la malade accuse quelque faiblesse ; à notre arrivée, la température rectale est tombée à 34°, 8, le pouls est petit, filiforme, incomptable,