‹ Les Allemands à Compiègne, septembre 1914, journal d'un otageChapitre 3 sur 13 · O LES ALLEMANDS A CO.MPIEGNE · texte numérisé non relu

O LES ALLEMANDS A CO.MPIEGNE

tlélibt'rations du Conseil municipal. On voyait arriver, par petits groupes ou isolément, les Conseillers municipaux, et les personnages importants de la ville, mélanges à ceux qui voulaient ])asser pour tels. Et chacun de ces messieurs arborait fièrement le brassard, signe distinctit" de la charge qu'il avait sollicitée ou acceptée. Il y avait les gens du « ravitaillement » préposés à la subsistance de tous les citoyens, et ceux du « logement » auxquels incombait le soin de répartir équitablement chez les habitants les militaires de passage d'abord, et peu après les expulsés de la frontière ou les réfugiés qui ne tardèrent pas à envahir la ville. Chaque groupe se subdivisait en plusieurs sous-commissions, et chacune de celles-ci avait son président, ses vice-présidonts, secrétaires, archivistes, avec aussi quelques membres plus ou moins actifs. On parlait beaucoup aux réunions de huit heures — et on agissait aussi après la parlote générale : chacun était plein d'ardeur et de dévouement. — C'était vraiment très bien.

Après la séance plénière, messieurs les commissaires s'en allaient à leurs occupations officielles ou privées, et promenaient leurs brassards dans les rues de la ville, principalement dans les plus fréquentées. Us se croisaient à d'autres porteurs d'insignes patriotiques, car c'est étonnant le nom-

bre de personnages distingués, tous ornés «l'un éclatant emblème distinctif, que Compiègne avait pu, en quelques heures, réunir dans son sein.

C'était à croire qu'il n'en devait plus rester pour les autres villes de France. Il y avait les brassards verts réserve's aux grosses légumes, membres des commissions départementales ou de la guerre, — des seigneurs bien en cours, appuyés en haut lieu ceux là, et ayant eu le talent de faire grassement rémunérer leur activité : les bleus attribués aux modestes agents volontaires de la police municipale. Ceux des emplovés des P. T. T., du service des Ponts et Chaussées, des douanes, des agents de la compagnie du Nord, ces derniers blancs, roses, jaunes, avec toutes sortes de distinctions techniques, un peu obscures pour le passant, mais agréables tout de même à l'œil. On rencontrait aussi les attributs des deux groupes de la Croix-Rouge, dont la fusion se fit d'ellemême en ces jours troublés. Les personnages attachés à ces services étaient légion. 11 y avait des directeurs, des administrateurs, des médecins, des pharmaciens, des infirmiers, des brancardiers, et des dames, beaucoup, énormément de dames, infirmières ou ambulancières, diplômées ou simples volontaires — souvent jolies — et toujours élégantes. C'était à tel point qu'on aurait pu compter en ville les f('mmos ijui n'avaient pas

arboré les brassards ou les croix. Tout le temps on était dépassé, rencontré, parfois même bousculé [tar de gracieux jeunes gens au pantalon kaki, au dolman bleu et au coquet bonnet de police incliné sur Torcille : c'étaient les gentlemen attacliés aux iiôpitaux et ambulances. Ils circulaient, rapides, affairés, qui à pied, qui à bicyclette, qui conduisant à grandes guides des charrettes réquisitionnées et bondées de lits, de matelas, de draps, de meubles, destinés aux blessés. A ces personnages presque officiels s'ajoutaient, sans aucun droit ni titre, mais uniquement sans doute pour ne pas se faire remarquer, ceux qui arboraient des brassards tricolores ou de différentes couleurs et des drapeaux ou des insignes prétendus patriotiques. Le beau soleil éclairait toutes ces martiales ligures et chauffait les enthousiasmes. On se serait cru dans une grande ville du midi tant le ton des conversations était élevé. L'accent manquait, mais on sentait que le cœur y était. On trouvait généralement ce spectacle très touchant, très beau, et indicatif d'une mâle détermination à supporter sans faiblir les plus terribles épreuves.

Cela dura trois semaines environ, un peu plus

LES ALLEMANUS A COMPIÈGXE. 11

un peu moins. M;il;-'Té le gran.l nonibrc des Cioix-Roug-es les Iiùpitaux s'installaient ; il n'y avait pas encore de blessés mais chaque jour on espérait en recevoir. En attendant on allait en bande voir passer les trains : ceux qui emmenaient des troupes sur le front dabord, et ensuite ceux qui ramenaient les premières victimes de la guerre.

La gare, dans ces occasions, était envahie par les dames aux corsages légers et par tous les jeunes gens porteurs des brillants brassards ou uniformes des ambulances, à tel point qu'il fallut bientôt mettre un peu d'ordre dans ce beau zèle et interdire l'accès des quais k bien des gens. La ville reçut ensuite des réfugiés italiens expulsés des mines de TEst, deux mille environ, pour lesquels on créa des logements sur le terrain jadis consacré aux apothéoses des fêtes Compiègnoises. La direction de ce service fut confiée à un ancien capitaine de cavalerie, G. de Moussac, qui créa un camp modèle, dont le coût fut peut-être un peu élevé mais dont l'organisation na laissait presque rien à désirer. Pour récompenser ses services, la ville reconnaissante parla de faire rétablir, en l'honneur de son brillant capitaine, le grade un peu oublié mais fort honorable, de Mestre de camp puis il y eut les

expulsés de Verdun, de l'Est, de Belgique, au

nombre do plusieurs milliers, (ju'il fallut log-er chez riiabilant, nourrir et ensuite répartir dans la ville ou dans les villages du canton.

L'enthousiasme du début commença dès lors à se nuancer d'une certaine inquiétude. Les réquisitions d'automobileset de chevaux avaient déjà contrarié nombre de « baigneurs » : — ainsi nommet-on à Compiègne les élégants visiteurs de l'été. Ils quittèrent la ville, laissant en général peu de regrets après eux. Les départs successifs des régiments de la garnison avaient amené un grand vide et fait couler bien des pleurs, trop naturels, hélas ! 11 ne resta bientôt plus que le 13* territorial qui s'entraînait aux sons d'une musique martiale, et un escadron de dépôt du îy dragons. Puis les nouvelles devinrent moins bonnes malgré l'optimisme grandiloquent des communiqués du début. On parla à mi-voix de l'arrivée possible des Allemands dans la région, et les rangs de la population commencèrent à s'éclaircir tandis que le nombre des brassards et des insignes diminuait pour ainsi dire d'heure en heure. Enfin vinrent les jours tristes. On vit passer les gens de Belgique, du Nord, de la Somme, de l'Oise môme, fuvanl devant l'ennemi, apportant avec eux toutes les horreurs, toutes les tristesses de la guerre : et Compiègne se vida. Ce fut la panique irraisonnée : sans (lislinction de partis, de milieux, de fortune.

les citoyens abandonnaient leurs demourcs. Le 30 août il restait de 3 500 à 4 000 habitants dans une ville qui en compte habituellement 17 000.

Elles étaient tristes alors les rues de la coquette cité. Plus d'uniformes, de voitures, d'automobiles ou de bicyclettes ; plus de brassards, sauf ceux de la police municipale, à peine quebjues piétons rasant les murs. Les hôpitaux avaient été évacués ; les troupes étaient à la frontière. Partis ég"alement, par ordre, le sous-préfet, les fonctionnaires, le commissaire et toute la police, les magistrats, le personnel de la recette des finances, les employés de la poste, ceux de toutes les Administrations publiques. De ces personnages officiels, trois seulement étaient demeurés; M. d'Agnel de Bourbon, directeur des Haras, M. Peitfer ancien conservateur des forets qui avait repris ses fonctions au début de la guerre et M. Dumars, le juge de paix de Compiègne. Il restait aussi quelques conseillers municipaux auxquels se joignirent des citoyens de bonne volonté. — Beaucoup d'habitations privées et presque tous les magasins étaient fermés....

Et ce fut bien plus lugubre encore quand les Allemands eurent fait leur entrée dans la ville.

Les dernières troupes alliées qui occupèrent

li Li:S ALLEMANDS A COMPIÈGNE.

Compiègne, avant larrivéc des Allemands, furent le 13" régiment d'infanterie territoriale, un escadron de dépôt du o^ dragons et l'Etat-major général anglais. Le maréchal Frencli était arrivé le 28 août, et s'était installé au château, avec le luxe d'équipages que comporte le train habituel des armées de sa nation.

On avait beaucoup admiré les hommes, très gais, les voitures et les attelages. Néanmoins il était difficile de garder beaucoup d'illusions sur le sort qui nous était réservé. Le 29, l'encaisse métallique d) la Ban([ue de France fut évacuée, les titres déposés étaient déjà partis; la recette des finances fut fermée, le service de la poste arrêté : le maréchal French fut obligé de faire installer le télégraphe et le téléphone de campagne. Presque tous 1rs fonctionnaires prirent le train ce jour-là, ainsi qu'une grande partie du personnel des deux Croix- Kouges : on a dit que ce dernier départ avait eu lieu en vertu d'un ordre lancé, par un haut dignitaire de cette administration passant à la gare : le fait n'est pas certain : en tout cas l'autorisation régulière futdonnéeparle Président de la S. $. B.M. Les autres personnages officiels quittèrent Compiègne le lendemain.

Ce jour-là, 30 au malin, l'escadron du 5" dragons s'en alla. Le 13'' teri-ilorial, le commandant d'armes, de môme que le général Frencli et son

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