S LES ALLEMANDS A COMPIÈGNE
se sauverait pas — et d'ailleurs s'il ne se représentait pas h l'heure dite, je serais toujours à leur disposition, ils pourraient me passer par les armes en attendant mieux.
Ce raisonnementleursembla-t-il juste ou eurentils une certaine honte d'infliger une contrainte inutile à un homme âgé, je l'ig-nore. Toujours est-il (jue j'eus la satisfaction de voir .M. de Seroux autorisé à retourner à la mairie et à coucher chez lui — otage sur parole. — Quant à moi j'avais, depuis le début de cet entretien, vu le peloton qui attendait, baïonnette au canon, sur le trottoir en face. Je serrai la main du maire et de M. Piquet-Duc et descendis : l'officier, l'épée nue, prit ma droite ; j'allumai ma pipe et partis à la tête de mon escorte pour le quartier de cavalerie, d'ailleurs tout proche, où l'on m'assigna comme lieu de détention, le pavillon autrefois réservé à l'officier de semaine, dès lors converti en geôle provisoire.
Quand j'entrai dans ce qui avait été la bibliothèque des officiers du ;j*^ dragons, tout était dans un joli désordre : les panoplies étaient brisées, les portraits, les gravures décrochés, déchirés et jetés h terre. Sur le sol, des paillasses ; des hommes mangeaient, leur gamelle posée sur une console de prix, jetant les os et les épluchures à leurs pieds ; des milliers de mouches volaient et se
posaient partout, et les vitres Je la bibliothèque (''taient en morceaux : je profitai de cette circonstance pour prendre un livre : « Vieux souvenirs du prince de Joinville », je sortis un fauteuil sous la véranda et j'attendis mon dîner que le bon M. Piquet-Duc avait été commander chez moi, car j'avais été autorisé à faire venir mes repas et à prévenir mes amis.
J'avais achevé mon dîner sous les yeux d'une douzaine d'hommes et de deux sous-officiers, et je fumais en me promenant sur le terre-plein devant le pavillon, lorsque je fus rejoint par un compagnon d'infortune, M. Sarrazin, adjoint au maire de Margny pris, lui aussi, comme otage à la suite des mêmes incidents. Le maire de la commune, M. Butin, député de l'arrondissement, avait été averti, on ignore comment, que les Allemands, dès leur arrivée le feraient prisonnier. 11 avait trouvé cette perspective tout à fait « indésirable » et, déléguant à ses adjoints le soin d'administrer la commune et de le remplacer dans toutes les éventualités qui pourraient se présenter, il avait été à Saumur voir son fils, alors soldat, qui avait été blessé à la main, pour, de là, rejoindre les parlementaires qui avaient accompagné le gouvernement à Bordeaux. Le premier adjoint s'étant déclaré malade, M. Sarrazin avait été arrêté. Les hasards de la vie ne nous avaient pas mis en
rapport jusquo-là, mais j'espère bien (|uc mon camarade de captivité n"a pas gardé trop mauvais souvenir de ces moments difficiles passés côte à côte, et, pour mon compte, je témoigne sincèrement qu'il a su s'attirer ce jour-là toute mon estime et toute ma sympathie.
La soirée fut assez mouvementée. Il y eut d'abord des feux de salve tout près de nous, dirigés sur avion français, comme nous le sûmes plus tard, mais nous l'ignorions alors, et croyions qu'on tirait dans les rues de Margny et de Compiègne. L'horizon était éclairé par des incendies allumés sur le plateau de Margny — juste en face — l'odeur de la paille brûlée venait jusqu'à nous. Les soldats, dans la cour du quartier, cliantaient et menaient grand train, des convois entraient à tout moment. Nous étions intimement convaincus que cette nuit était la dernière de notre existence. Mais nous étions très disposés à franchir le pas proprement, et je crois pouvoir dire, sans aucune forfanterie, que nous n'aurions pas faibli à l'ultime moment. Cependant, ayant beaucoup pris d'exercice toute la journée, je sentais la fatigue; les coups de fusil avaient cessé, le spectacle des incendies était assez monotone et peu récréatif; on m'apporta un matelas et une cou\erlure : je m'allongeai et essayai de dormir, mais il y avait tiint de mouches dans la salle, qu'il me fut impos-
sible de fermer I'ilmI. Traînant alors le canapé de la bibliothèque sous la véranda, je m'installai pour la nuit : M. Sarrazin en lit autant dans un fauteuil et bientôt je mendormis profondément. Nous fûmes réveillés au petit jour par le froid et par le mouvement du quartier. Nous avons eu l'occasion, ce matin-là, de voir déliler sous nos yeux un régiment d'infanterie et un assez grand convoi. Les hommes semblaient peu fatigués, très gais et les chevaux étaient magnifiques; il y avait peu d éclopés.
Nous vîmes ceux-ci passer la visite du major : ce fut vite fait. Les hommes se déchaussaient, s'asseyaient par terre, levaient leurs pieds aussi haut que possible, le buste presque renversé sur le dos. Le major fumant son cigare, monocle à lœil, touchait les « ripatons » oilerls à son attention, du bout de son stick. Les malades furent envovés sur les chariots, les autres, avec une punition reprirent leurs rangs. A six heures, régiment et convoi étaient partis ; à sept heures le joli lieutenant aux lunettes d'or vint nous annoncer que la nuit ayant été calme (nous fûmes agréablement surpris) nous ne serions pas fusillés ce matin-là, mais que nous resterions prisonniers encore trois jours : et cette perspective nous sembla fort désagréable.
Puis l'excellent Pifjuet-Duc nous apporta du
cafe et de bonnes paroles. Mon ami de Bonnault vint me serrer la main : il était accompag-né de sa cousine Mlle L. S., une bonne et fidèle amie de ma femme et de ma sœur — qui beureusement n'étaient pas à Compiègne à ce moment ; — après leur départ, nous obtînmes, Sarrazin et moi, la permission de nous débarbouiller un peu, et le temps s'écoula lentement à causer, lire et fumer. Le plus ennuyeux c'était les conversations des officiers ; il fallait les subir de temps à autres, quand j'accompagnais par exemple un habitant de la ville venu pour demander un renscig-nement ou exécuter des ordres de la nmnicipalité — car on apportait au manège Bourcier, toutes les marchandises ré(|uisitionnées, et, quand il y avait une difficulté, l'intendant me faisait appeler. Dans ces occasions, voulant être aimables, messieurs les Boches revenaient toujours sur le même sujet : « Soyez tranquille, ce n'est pas g-ai pour vous, mais dans quatre jours nous serons à Paris et dans huit la paix sera signée, c'est sur ! » Le refrain était monotone et exaspérant : à quoi bon répondre ? Le silence était préférable à tous égards. Quand j'étais ainsi appelé ou lorsque l'un de nous avait besoin de s'absenter un moment, deux sentinelles, baïonnette au canon nous servaient d'escorte d'honneur et, par une délicate attention, toutes les baïonnette de nos gardes avaient été
choisies parmi celles agréablement taillées en dents de scie. Vers dix heures Sarrazin reçut à son tour une visite, puis nous fûmes mis au secret — défense de communiquer avec le dehors — à ti-l point que les lettres, que je remis à mon domestique lorsqu'il vint nous apporter notre déjeuner, furent confisquées; on me les rendit plus tard, il est vrai, sans les avoir ouvertes. La journée tout doucement s'écoula.
Parmi les personnes de Compiègne qui vinrent dans l'après-midi au quartier, se trouvait la canlinière du u® dragons. Elle voulait aller à son logement, dans la caserne, chercher des effets pour ses enfants ; elle portait le dernier dans ses bras. Vers les quatre heures et demie, ayant obtenu l'autorisation nécessaire, elle était partie sous l'escorte de deux grands gaillards quérir les objets dont elle avait besoin, et son absence se prolongeait. Le commandant de place allait sortir en automobile avec un autre ofTicier : tous deux lisaient des journaux allemands et semblaient enchantés quand la cantinière revint tout en pleurs : je lui demandai ce qu'elle avait et elle m'expliqua que les Allemands avaient tout saccagé et pillé chez elle; il nt^ restait rien d'intact. Je m'en fus trouver les officiers et leur expliquai comment leurs hommes avaient agi : ils ne voulaient pas le croire. « Faites vérifier, leur dis-je, c'est facile ». Deux sous-offi-
ciers furent envoyés pour une enquête et revinrent peu après, confirmant de tous points les déclarations do la cantinière. Le commandant se leva furieux dans sa voiture, appela rofficier de garde, fit sortir le poste et me parut adresser une semonce fort dure à ses hommes. Enfin se tournant vers moi : « Combien a-t-on pris à celte femme ? » demanda-t-il. Je transmis la question à la victime : « On m'a enlevé pour quinze cents, deux mille francs peut-être, répondit-elle..., je ne sais pas : mon mobilier est entièrement détruit et le linge déchiré ou disparu. — C'est bien, reprit le commandant, on va estimer le dégât, et tout vous sera payé (par un bon naturellement) ». C'était en somme ce qui pouvait encore arriver de mieux. Je saluai le commandant et lui dis : « Je vous remercie de ce que vous avez fait pour cette femme : c'est bien. » Alors l'autre officier m'interrogea en anglais : — « Monsieur, dit-il, vous êtes le maire de cette ville ? — Je n'ai pas cet honneur. — Alors vous êtes l'adjoint? — Pas davantage. — Un conseiller ? — Non plus. — Mais pourquoi vous a-t-on arrêté ? — Demandez au commandant, il doit le savoir mieux que moi. » Les deux officiers causèrent un instant, puis le commandant me dit : — « Allez, Monsieur, partez de suite, vous êtes libre. — Mais mon compagnon peut-il venir avec moi ? — Non ; je le garde jus-
qu'à demain matin. — Cependant... — N'in.sistez pas, mais je vous promets qu'il sera relàclié sùrc;ment demain. » Ce pauvre Sarrazin s'écria : « Sapristi, je vais bien m'ennuyer tout seul, mais profitez de votre chance : partez ! » D'ailleurs, je n'aurais pas pu faire autrement, déjà le sousofficier de garde s'apprêtait à me pousser dehors. Je pris mon baluchon, serrai la main de Sarrazin — (jui fut en effet relâché le lendemain matin comme c'était convenu — et rentrai chez moi, fort content d'en être quitte à si bon compte.
J'eus l'agréable surprise de ne pas trouver d'Allemands à la maison ; ayant prévenu de Bonnault que je dîîierais chez lui, je courus jusqu'à mon hôpital tranquilliser les sœurs et le personnel, et revins à la mairie où la séance continuait. Durant tout ce trajet je n'avais pas rencontre six Gompiègnois dans la rue,
A l'hôtel de ville j'appris que j'étais n^devable de ma liberté, bien plus à une démarche qui avait été faite le matin même qu'à une gracieuseté du commandant de place. Le général von Kluck logeait alors place du Château, chez M. de la Tullaye : apprenant que M. de Seroux, M. Sarrazin et moi avions été arrêtés. Madame la Baronne de B. accompagnée de sa sœur, Madame la princesse de C, avaient été trouver le général. Par son mari, officier de cavalerie franrais, la prin-
cesse de C. est apparentée à la famille régnante de Bavière et à celle d'un archiduc d'Autriche. Le jiénéral von Kluck avait immédiatement reçu ces dames, et leur avait promis que l'on se montrerait aussi peu sévère que possihle à l'égard des otages. Leur intervention ne fut sans doute pas inutile non plus au point de vue de la façon dont la ville de Compiègne fut traitée. Ces deux nobles femmes ont donc droit à toute la reconnaissance de nos concitoyens, comme à celle des prisonniers du l*"" septembre.
Le lendemain 3 fut assez calme. Depuis la veille nous entendions le canon dans la direction de Soissons et de la vallée d'Automne, Grépy, Béthisy , Verberie. Depuis cette date nous ne devions plus cesser de l'entendre pendant de bien longs jours et même au moment où ces lignes sont achevées (fin mars 1915), on perçoit encore ses grondements sourds de l'autre côté de Compiègne, audelà de l'Aisne, vers Lassigny, etc..
Pour en revenir à notre récit, Compiègne fut traversé le 3 septembre par un assez grand nombre de troupes. 11 en passait davantage encore de l'autre côté de l'Oise, vers Venette, Jaux, Le Meux. Ces détachements traversaient la rivière à La
Croix Saint-Ouen dont le pont n'avait pas étr rompu. Compiègne, en fait, s'arrêtait à l'Oise, car il était défendu de traverser la rivière, et les habitants de l'autre côté de l'eau ne pouvaient pas venir en ville.
Le g^énéral von Kluck était parti le matin par la route de Crépy. Il y avait eu dans la nuit quelques caves pillées, une ou deux femmes molestées, des portes enfoncées, et les boutiques abandonnées par leurs propriétaires dévalisées, mais on e'iait loin des atrocités commises en Belgique. Ce qui rendaii la tâche de la municipalité plus difficile, soit pour obtenir le respect de la propriété privée, soit pour répondre aux réquisitions, était qu'il n'y avait plus de commandant de place : peisonne ne représentait l'autorité militaire allemande ofliciellement. Tous les détachements de passage réquisitionnaient ou volaient, sans s'occuper de ce qui avait été fait par ceux passés avant eux : c'était l'anarchie.
Nous avions été surpris de la modération — relative — dos réquisitions faites en matière ùo fourrages et avoine : nous en eûmes l'explicatiofi. La commission française chargée par la guerre u»' réquisitionner dans le département s'était malheusement bien acquittée de sa tâche. Quelques heures avant l'arrivée des Allemands, les quantités d'avoine — 18000 quintaux, et de paille, un
bateau — réunies depuis la déclaration de guerre, avaient été livrées dans les magasins de l'intendance. Les Boches en arrivant n'eurent qu'à mettre la main sur ces marchandises pour être approvisionnés : il en avait été de même, disaiton, à Noyon.
L'après-midi les pontonniers s'en allèrent presque tous, emportant leur matériel. Ils avaient construit, sur des péniches restées à proximité, un autre pont beaucoup plus solide que le premier, et avaient démonté celui-ci.
Le lendemain 4, l'autorité militaire installa son représentant officiel. C'était le Hauptman de territoriale Sabath, nommé commandant d'étape, et chargé de tous les rapports avec la municipalité. Ce Sabath était un gros soudard pansu, lair assez peu militaire — au demeurant, à jeun, pas trop mauvais diable — mais qui ne savait pas un mot de français. Il avait un secrétaire parlant notre langue correctement, d'allure plus agréable, mais au fond plus méchant que son patron.
Le hauptman Sabath logeait au château, mangeait à l'hôtel de la Cloche, et avait installé ses bureaux à l'Hôtel de Ville dans la salle des séances du Conseil, au rez-de-chaussée. Son premier souci fut de faire imprimer et afficher la proclamation suivante :