L'INDÉLÉBILITÉ DE LA RACE
un pays comme le nôtre, on retrouve le Celte, le Gallois, le Ligure, le Normand, le Romain : la variété des types se maintient presque intacte.
Parmi les nations modernes, j'en connais peu dont T étude soit plus intéressante et plus nécessaire à un Français que Tétude de TAllemagne.
Pour mieux connaître nos qualités que nous savons de reste, et nos défauts que nous oublierons et atténuerons toujours, il faut voir notre image se détacher en repoussoir sur un « fond >» allemand. L'homme est ainsi fait : pour comprendre, il compare, et il réussit d'autant mieux que les êtres comparés contrastent davantage ; en s'opposant, leurs traits ressortent et les moindres divergences prennent du relief. Celui qui n'a pas vu la grande plaine, où du milieu des épis se lève le soleil, ne connaît pas la montagne.
A mesure que j'ai mieux connu l'Allemagne,
j'ai mieux compris la ^France, et jo Fai plus aimée.
L'étude du génie allemand limitée à ses grands philosophes et à ses théologiens, à ses critiques et ses historiens, à ses écrivains et ses poètes, ne laisse pas deviner un des traits pourtant les plus saillants de ce peuple. Je veux parler du fait fondamental qui partout éclate en Allemagne: la contradiction entre la théorie et le fait, la spéculation et la réalité, la raison pure et la raison pratique.
L'Allemand rêve à perte de vue, et il agit avec une sagesse positive, très soigneux de ses intérêts ; il idéalise tout dans ses songes et ses élucubrations, avec une audace qui ne connaît pas de bornes, et dans l'ordre de la conduite il ne suit que le gros bon sens de la vie réelle. A lire ses poètes idéalistes, on le croirait l'œil bleu toujours levé vers son cie^ gris, cherchant les étoiles; mais non cet œil regarde à terre, pour y trouver le bon chemin.
1] chante avec passion le grand h}nnne de Schiller à la joie : j
Embrassez-vous, innombrables phalanges.
Dans Téireinte unirerselle I Frôres, par-dessus la voûte étoilée.
Il faut qu*un Père aimé habite K
et il n'est pas de peuple plus particulariste, plus soigneusement occupé de ses intérêts propres, moins soucieux de se sacrifieri dans une politique de sentiment, pour la fraternité universelle.
D'un sens pratique plus raffiné, et d'une politique plus déliée, Tltalien ne se perd jamais dans des théories abstraites. Il aime à traduire en formules sa conduite savante, il fait la philo^ Sophie du droit et écrit par la plume de son Machiavel les fameux livres du Prince.
Le Français, non moins que l'Allemand, a le goût des systèmes ; mais ses idées toujours nettes, ses déductions toujours précises, le
1^ An dis Vreude, Schillers Werke, Band. 1.
gardent des écarts d'un idéalisme transcendental et d'un matérialisme trop vulgaire. Le besoin de clarté l'éloigné des problèmes sans solution possible. Du reste^ quand une théorie s'est emparée de son cerveau, qu'il s'agisse de religion, de morale, de politique ou d^affaires, une sorte d'honnêteté le pousse et ne lui laisse pas de trêve qu'il ne se soit résolu, souvent en dépit des résistances de la réalité, à la réduire en action. C'est là, même^ une des causes les plus puissantes de nos grandeurs et de nos décadences. Les idées spéculatives qui gouvernent l'opinion en religion, en morale et en politique sont-elles justes? l'impulsion qu'elles communiquent à notre tempérament de feu nous porte vers les hauts' sommets. Sont-elles fausses? nous nous abaissons, nous nous obstinons longtemps dans les ruines, cherchant jusque dans nos insuccès et nos mécomptes une sorte d'aliment à notre fatale logique.
Au lieu de douter de l'idée qui le mène, le Français se révolte contre les faits qui lui ré-
sistent ; au lieu de condamner Tinsufiisance de ses théories, il accuse tout ce qui leur fait obstacle. H anathématise, excommunie, bouleverse, détruit..., jusqu'à ce qu'enfin les démentis sanglants de la réalité l'aient désabusé de Fensorcellement de ses idées préconçues.
Le Français n'a qu'un cerveau où l'idée prend feu et se traduit d'un coup en action; mais l'Allemand est une sorte de bicéphale.
n a tantôt le front puissant et méditatif de Eant, avec le développement prodigieux des facultés de causalité, le front olympien de Gœthe où les grands rêves poétiques surgissent ; tantôt le crâne élargi, avec les temporaux dilatés et une énorme prédominance occipitale, signe d'instincts énergiques et sans raffinement qu'une sorte de raison commune gouverne. H pense et rêve avec une tète ; il se conduit, il agit avec une autre. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le grand penseur dont le génie a pesé avec le plus d'énergie sur l'esprit du peuple allemand et sur
son éducation philosophique, Eant, a consacré dogmatiquement la distinction, la séparation, ' la contradiction même entre le monde idéal spéculatif oix règne la raison pure et qui, selon lui, ne nous apprend rien de la réalité absolue, et le monde réel de l'action où la raison pratique doit agir, subjuguée par Dieu, par le devoir, par la conscience.
Le dualisme que nous signalons dans le typé de TAllemand comme dans sa métaphysique s'est incamé dans les faits les plus marquants de sa vie nationale, dans sa religion, sa politique et son histoire.
L* Allemagne protestante a posé le principe de l'autorité souveraine de l'Écriture, et rejeté toute domination papale : en fait, elle obéit moins à la Bible qu'à des confessions, à des consistoires qui créent une orthodoxie et représentent une sorte de pape au petit pied. Théoriquement, VAllemagne soutient la grande unité pour laqueUe tout Allemand se passionne ; pratiquement, elle reste la nation la
plus particulariste, la plus attachée à son administration locale, à son provinoialisme, la plat décentralisée de l'Europe et des deux mondes. Théoriquement, TAllemagne a émis sur le progrès national et humanitaire les doctrines les plus radicales ; pratiquement, il n'est pas de peuple, r Angleterre comprise, qui ait moins détruit les institutions anciennes et qui reste plus fidèle aux traditions du passé. On y voit encore, comme à^ quinzième siècle, les maisons à pignons, h corniches en bois sculpté, les hautes tours où le veilleur sonne les heures et crie à Tincendie, les corporations et les universités, conmie au moyen âge.
Tout ce qui a germé dans lesprit métaphysique et idéaliste des Allemands, depuis un siècle, ne fructifie point en Allemagne. L'idée, comme une graine, reste en vie latente dans ce peuple ; et c'est sur le sol français qu'elle germe et que souvent se cueillent les fruits mûrs.
L'idéalisme sceptique d'un Kant a créé par
légions nos lettrés sceptiques de fait; Tirré' ligion purement dogmatique d'outre-Rhin est devenue souvent le principe générateur de l'irréligion pratique du Français.
Un observateur superficiel serait tenté de parler de duplicité, de fausseté, en constatant dans le génie allemand ce dualisme intellectuel ; le Français surtout ne comprendra guère comment un esprit théoriquement convaincu ne fait pas, en toute rigueur, de sa conviction la règle inflexible, absolue de sa vie et de ses actes. A bien réfléchir, on voit qu'il j a pour rhomme, dans la distinction fondamentale du monde spéculatif et du monde de Faction, une grande vérité philosophique et morale, et une garantie de sagesse. Rien de plus vrai que l'insuffisance de nos systèmes humains, rien de plus sage que de douter de la vérité complète de nos vues individuelles, toujours si étroites. La réserve et la circonspection conviennent bien au génie ; et quelle que soit l'audace de son élan, la réalité le dépasse encore et lui
jette de perpétuels défis. Il y a toujours plus de choses au ciel et sur la terre, et même ENTRE le ciel et la terre, pour parler comme Hamlet, qu'il n'en est rêvé dans nos philosophies.
Les hommes puissants qui remuent le monde créent des peuples, fondent ou réforment des religions, ne construisent jamais de système de toutes pièces en philosophie, en religion ou en politique; ils mettent en jeu les forces naturelles et divines auxquelles ils ont foi, se bornant à discerner les faits avec une perspicacité supérieure, et à servir avec tout leur génie les intérêts palpitants de leur pays ou de l'humanité.
Cette constitution caractéristique du cerveau allemand lui a valu peut-être l'incontestahle largeur de ses vues, et l'étendue, j'oserais dire l'envergure de son esprit.
L'Allemand voit large et confus, nous voyons clair et juste. Son écueil est le vague, l'obscurité; nous avons à craindre d*6tre superficiels. Il est diffus et prolixe; nous savons
être brefs et rapides. D accumule les faits; nous en pénétrons la loi. Patient comme le boBufy aux muscles infatigables, qui laboure à pas lents le sol en friche, il prépare le terrain au semeur. Il excelle à fouiller et h déterrer les documents; il eût pu mettre au jour tous les hiéroglyphes de la vieille Égjrpte : on se demande sUl eût jamais produit un ChampoUion.
Le génie allemand est une longue patience : il cherobe, il organise; il ne crée pas. La prodigieuse fortune de ses armes elle-même en est une preuve. En astronomie, il a été devancé par un Italien, Galilée ; dans la science expérimentale, par un Anglais, Newton; en philosophie moderne, par Descartes. U excelle plutôt dans les ouvrages oh la ténacité et Timpartialité, fruit d une certaine largeur de vue, sont les qualités mattresses : ses œuvres de critique et d'histoire se signalent par la richesse des documents et une abondante érudition. Et auiourd'hui même, dans ce grand mouvement qui entriUne les savants en foule vers Tori-^
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gine dea espèces et vers le monde longtemps inaccessible des microbes où la médecine trouvera peut-être le secret des plus redoutables maladies, dans ce mouvement créateur, qui a donné l'impulsion? est«ce l'Allemagne? Non, c'est TAngleterre, et surtout la France ^
On ne saurait cependant contester à TAllemagne et h son génie la gloire d'avoir tiré de la lyre humaine les sons les plus puissants, les plus profonds, les plus enivrants, les plus divins. L'harmonie a trouvé, là, ses immortels interprètes.
Aucun nom ne va de pair avec ceux de Beethoven et de Mozart. Les plus grands rêveurs appartiennent à cette race germaine si positive, si réaliste par certains traits. Il y a un fond merveilleux de poésie dans ces natures de lourde apparence : elles aiment l'ombre des forêts, la voix des pins sonores dans leur ciel brumeux ; et le plus intrépide buveur de bière
i. Voir l'Appendice G.
s'arrête ravi, devant sa chope écumante, au premier coup d'archet d'un prélude de Bach, d*une symphonie de Beethoven.
La musique n'épanouit pas le Germain ; elle concentre ses émotions. Regardez-le, quand il est sous le charme : sa tète ne se relève pas, elle s^abaisse; ses yeux n'ont pas d'éclair, ils se fixent ou se ferment. Immobile, impassible, il oublie le monde extérieur; et il semble écouter la voix divine dont la musique allen:ande excelle à éveiller les échos.
Caractère moral de rAUemand. — Sa complexité. — Sa persévérance. — Franchise et réserve. — Esprit de discipline. — Calme dans l'excès. — Une scène de banquet d'étudiants. — Respect de la hiérarchie. — Amour du titre dans les habitudes de la vie civile. — Indépendance.
Le caractère moral de rAllemand n'est pas moins complexe que son esprit. Je n'en relèverai que quelques traits des plus singuliers, en contraste avec nos mœurs nationales.
Je me suis souvent étonné de la gravité et de Tappiication précoce de l'enfant germaîiie
On dirait qu'il vient au monde discipliné et soumis, comme d'autres naissent insubordonnés et volages. L'éducation première, au foyer domestique, s'attache encore à développer ces qualités natives ; elle y réussit sans peine ; et ces petites têtes carrées, que ne tourmente pas un sang trop vif, sont décidément mieux faites pour l'obéissance que pour l'initiative. La violence, la brutalité même, les dompte et les aplatit ; elle nous révolte et nous exaspère. Le Germain est plus gouvernable que maint autre peuple, et plus facile au joug. Il n'y a rien en lui de l'exubérance des races que le soleil dore, sans les accabler. Le fameux proverbe in vino veritas n'a aucune application dans ces natures que la bière ne fait jamais sortir d'elles-mêmes. Les Allemands doivent peut-être quelques vertus à leur boisson nationale. Depuis que la science connaît mieux les conditions organiques de la passion, de la sensibilité, de la pensée même, on peut avec raison souvent chercher dans des choses in-