‹ Les allemandsChapitre 15 sur 89 · Essais, livre 11, ch ii · texte numérisé non relu

Essais, livre 11, ch ii

avec son idée mythique; Schopenhauer avec son pessimisme, Bismarck avec son germanisme.

Le Français a Fimpatience et la fougue ; TÂllemand le calme imperturbable : il sait attendre. L'obstacle lasse le premier, le second lasse Tobstacle. L'un tranche le nœud gordien, l'autre finirait par le dénouer. L'un est une flamme qui embraserait le monde, l'autre une masse qui pourrait l'écraser

Si la vivacité du tempérament pousse à la franchise, la lourdeur prédispose à la réserve. Il est facile de voir le fond d'une âme chaude qui se livre ; il l'est moins de pénétrer dans les replis d'un caractère calme qu'un sentiment vif ne fait pas sortir de lui-même. Ces tètes blondes et ces yeux clairs sont loin de la candeur et de la transparence ; et il faudrait être bien n£ûf pour ne pas lire mille arrièrepensées entre les phrasf i polies, mais sans finesse qui tombent dos lèvres allemandes.

Notre défaut, à nous Français, est un excès de franchise; le défaut des Germains est l'excès

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dans la réserve. Nous parlons trop ; ils parlenl trjp peu; nous sommes éloquents, ils sont taciturnes ; la fausseté est une exception chez nous; la franchise en est une chez eux. La /ivacité et la souplesse de nos formules nous permettent de tout dire ; quand TÂUemand dit tout, il n'évite guère, alors même qu'il manie sa langue en maître, la grossièreté et la brutalité.

Le Français, prompt à la critique, se fera difficilement une idée de l'esprit de respect, de l'habitude de discipline et de la puissance de la hiérarchie dans le peuple allemand. Il faut avobr vécu dans ce pays, non pas seulement avoir vu défiler Vnter den Linden un régiment prussien, mais s*ètre mêlé à la vie de tous les jours de cette population, pour apprécier ce phénomène à sa juste valeur. Il n'a rien de superficiel ; il n'est pas le résultat de l'autorité brutale et de la crainte servîle; il n'est pas isolé, ni restreint à la vie militaire, il est universel. On le retrouve là même où l'autorité ne subsiste que

par racceptation libre de tous ceux qui Tont élue, et dans les réunions les plus joyeuses, où la discipline semble n'avoir que faire. J'en citerai un exemple d'une signification d'autant plus décisive qu'il est pris dans des circonstances où tout semble fait pour désarmer l'autorité et livrer la discipline à la mpyci de tous les écarts.

Les étudiants allemands sont groupés en associations libres : Burschenschaft , Corps, Landsmannschaftj et corporations diverses. Ces associations, auxquelles la politique est étrangère, n'ont d'autre but, comme nous le verrons plus loin*, que de rapprocher en groupes plus intimes la multitude des étudiants. Effet du particularisme allemand et d'antiques traditions, elles ont pour mobile la simple camaraderie dans le culte de l'honneur, de la religion, de la liberté et de la patrie allemande, ou la fraternité de l'esprit dans l'étude d'une

l,.Voir ch. XII,

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même science. Petites républiques aux mœurs gaies et batailleuses, elles s^administrent ellesmêmes, nomment leur chef à l'élection et forment de petits États dans la grande confédération universitaire. Les membres se réunissent chaque semaine dans une salle réservée , qu'ils appellent le Kneipe, et là ils traitent, dans un conciliabule qu'ils nomment leur Cammers^ des affaires de l'association.

Rien ne m*a plus surpris que la tenue de cette jeunesse et l'esprit de discipline qui règne jusque dans ces banquets joyeux où la bière coule sans fin.

Le président est assis à la tête de la longue table où prennent place titulaires et invités. U a devant lui la rapière (Schlàger). C'est* en frappant de cette épée sur la table qu'il demande le silence et donne des ordres. Les hjrmnes nationaux et les chansons joyeuses se succèdent au Commando du président ; les longs toasts se portent en mesure, dirigés par l'épée. Lorsque la réunion se prolonge, le président cède la

place au plus jeune des membres, qui devient le Régent des dernières heures plus gaies. Sa frêle autorité, qui n'a rien de grave, s'exerce à tenir le sceptre; elle permet à tous une émancipation dont elle n'a pas le droit de s'offenser. Le lien de la discipline se détend ; mais il ne se brise pas. J'ai retrouvé là le même esprit de respect et d'obéissance qui fait marcher le sol-* dat, et je me suis dit qu'une telle vertu devait être enracinée dans les mœurs de ce peuple, pour que la joie exubérante d'une jeunesse embrasée la respecte et pour qu'on la voie surnager toujours au-dessus de la bière écumante.

Un des signes populaires du respect de la.

hiérarchie, en Allemagne, c'est le soin avec lequel on donne à chacun son titre dans les rapports de la vie civile.

La subtilité de l'étiquette vajusqu'à distinguer le maître [Lehrer) du docteur [Doctor) et du professeur [Professor) enseignant dans une université. On ne voit cela qu'en Italie, terre

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