I. Deutscher Universitâls-Kalender. Berlin
L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR lOi
pareilles aux siennes. L'empire en compte aujourd'hui vingt-deux^ : treize en Prusse et dans les duchés ou provinces qu'elle s'est annexés : Berlin, Bonn, Braunsberg, Breslau, Fribourg, Greiswald, Halle, Heidelberg, Kiel, Kœnigsberg, Marburg, Munster et Rostock ; une en Saxe : Leipzig ; une dans le duché de Saxe-Gobourg-Gotha : léna ; une dans le grandduché de Hesse : Giessen; trois en Bavière :
Munich, Wûrtzburg, Erlangen; une dans le Wurtemberg : Tubingen ; une dans le Hanovre : Gôttingen ; une en Alsace : Strasbourg.
Ges vingt-deux universités sont autant de centres actifs où la science est en perpétuel mouvement. Elles supposent uo état-major de plus de deux mille maîtres et une armée de plus de vingt-cinq mille travailleurs. L'identité d'organisation et la fraternité qui règne entre toutes les universités de l'empire permettent aux étudiants ide passer d'ime université à l'autre,
i. Voir rAppendice A.
de venir écouter à Berlin, à Leipzig, à Munich, à Halle ou à Tûbingen les maîtres ies plus renommés et de faire le tour de la patrie allemande, comme les compagnons du devoir, chez nous, s'en vont d'atelier en atelier, faisant ce qu'ils appellent leur tour de France. '^
Telle est en Allemagne la vitalité des institutions universitaires, tel est le culte du savoir, que l'université se suffit à elle-même et peut à elle seule, par la force des intérêts qu'elle groupe, créer une ville.
Comme il y a des villes industrielles et d'autres artistiques, des villes militaires et d'autres d'un caractère tout religieux, des villes maritimes, commerciales et d'autres manufacturières, il y a, au delà du Rhin — trait caractéristique — des villes uniquement universitaires: Gôttingen, léna, Tûbingen, par exemple.
C'est dans de telles viUes qu'il faut séjourner, si Ton veut voir de près et sans m'élange le tourbillon pacifique de la vie intelligente dans la jeunesse libérale de l'Allemagne. A Berlin,
à Vienne, comme à Paris, Tactivité scientifique, quoique très puissante, se perd dans le bruit et l'agitation de la vie universelle, on entend mieux les éclats bruyants de ceux qui s'amusent, ou les efforts douloureux de ceux qui se consument pour vivre, que le profond murmure des pensées en travail ; on est plus distrait par le jeu des intrigues mondaines ou des ambitions politiques que par le persévérant et savant labeur de l'homme aux prises avec l'inconnu, gagnant des victoires sur l'ignorance et l'erreur et formant, en silence, les disciples qui marcheront, après lui, dans le chemin de la lumière. L esprit ne connaît bien que ce qu'il peut voir isolé et se détachant, en relief, dans un horizon tranquille .
Je n'ai jamais mieux compris la vraie activité scientifique que dans ces petites cités allemandes peuplées de professeurs et d'étudiants, et où l'université est tout.
Ce sont d'ordinaire de vieilles villes aux allures moyen âge, avec leur château fort, leurs
maisons à deux ou trois étages surplombant Tun sur Fautre et leurs toits escarpés, percés de vingt petites lucarnes. Les fossés des anciens remparts se sont comblés et transformés en jardins verts. Des arbres géants les recouvrent, et le chemin de ronde est aujourd'hui une promenade ombragée où les esprits méditatifs peuvent suivre longtemps leurs pensées silencieuses. La vieille forteresse est découronnée , elle a perdu ses airs barbares ; elle n'est plus l'asile inaccessible du seigneur guerroyant et de ses gens d'armes; elle est devenue, comme à Tûbingen, une bibliothèque, l'arsenal de la science. N'allez pas croire cependant que la force armée soit détruite : elle n'a fait que changer de siège et d'allure. Regardez dans la plaine, un peu en dehors de la petite ville, un immense édifice, aux airs de palais et de forteresse tout ensemble : c'est la caserne.
La ville universitaire est tranquille et gaie. Les Allemands ont su résister à la manie française de tout enrégimenter, de tout interner,
de tout cloîtrer. L'étudiant est resté libre ; sans se mêler, comme chez nous, au tourbillon mondain, il a gardé sa gaieté et le génie plein de fraîcheur de ses vingt ans. Il n'a pas le scepticisme railleur de ces esprits prématurément caducs qui n'ont jamais eu un idéal et une croyance. Ils sont à la fois rêveurs et réalistes, ne connaissant guère Tauslérité et trouvant plus simple d'obéir à la nature que de la vaincre. Ils sont batailleurs et buveurs, incapables de garder rancune, un seul jour, à la bière : elle se venge sans pitié pourtant sur la tête alourdie de ceux qui abusent d'elle; mais l'Allemand n'a rien du révolté.
Certaines villes universitaires, Heidelberg, Gôttingen, par exemple, sont renommées pour la turbulence des étudiants. Le duel y est fré' quent : on en compte plus de cent chaque année ; il est entré dans les mœurs comme une habitude guerrière, mais barbare. « Prenez garde, me disait, en souriant, un étudiant de Berlin, quand vous serez à Gôttingen, de
coudoyer dans la rue, même par inadvertance, un Burchentchafter : c'est une provocation. \, Les différends entre étudiants se règlent à la fin du semestre, avant le départ pour les vacances.
Les dernières semaines sont des semaines de sang. Le mercredi et le vendredi, on voit, au point du jour, des voitures partir pour quelque village voisin, emmenant les champion^ et revenir les stores baissés, ramenant le blessé la tête enveloppée de linges ensanglantés.
Il est rare que la Mensur ordinaire mette en danger la vie des duellistes. Ils sont munis d'une cravate d'acier qui protège le cou, et d^une toile métallique qui protège les yeux. Us ne manient pas la rapière la pointe en avant pour percer l'adversaire, mais ils lui font décrire de vastes cercles à hauteur d'homme, de façon à frapper au crâne et à tailler les joues. Le nez est le po/nt le plus menacé. Pourvu qu'il reste intact, le combattant s'estime heureux.
Si larg'e que soit l'estafilade — telle est la bizaix-erie de l'opinion, — l'estafilade est une
beauté dont Fétudiant se glorifie. Il ne la dissimule pas, il la porte fièrement comme un signe de bravoure et la marque authentique qu*il a reçu le baptême de l'épée.
Dans la ville universitaire, le restaurant est partout. Les habitants semblent être à la dévotion du professeur et de l'étudiant et n'avoir d'autre raison d'être que de les loger, les nourrir ou les abreuver. Rien n'est intéressant pour l'observateur comme ces salles où la jeunesse et ses maîtres viennent, chaque jour, passer des heures. On y voit défiler tous les types ; il y en a, parmi les étudiants, deux bien tranchés : le viveur et le laborieux. Le premier, bravache et duelliste, à la mine martiale, avec la joue balafrée, à la petite casquette de couleur, sans visière, rabaissée sur les yeux, s'en va fouettant l'air de sa badine, toujours accompagné de son chien-lion ; le second, pauvre, économe et studieux, vêtu sans élégance, portant les cheveux longs, la barbe inculte, vit avec ua franc cinquante centimes par jour ; il se lève de grand
matin, assiste à cinq ou six leçons et mérite, par son travail, de devenir le disciple préféré d'un maître célèbre. Le premier parle de ses aventures, de ses duels, de ses festins ; le second, de la science, de ses examens, de ses rêves.
Il y a aussi deux types de professeurs : Tun, taciturne, lit son journal et vide sa chope gravement, sans rien dire; l'autre continue, au restaurant, devant un petit cercle de disciples, son cours de philologie, d'arabe, de vieux français ou d'histoire. Quelques-uns vivent retirés dans une maison écartée ; on les voit passer chaque matin, à la même heure, par la même rue, allant à l'université, et chaque soir se promener, leur femme au bras, sous les grands arbres hospitaliers qui semblent, plantés là exprès pour eux.
Ainsi vivait Eant, il y a un siècle, dans une petite rue de Kœnigsberg.
« Je ne crois pas, dit Henri Heine, que la » grande horloge de la cathédrale ait accompli » sa tâche visible avec moins de passion et
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» plus de régularité que son compatriote » Emmanuel Eant. Se lever, boire le café, » écrire, faire son cours, aller à la promenade, » tout avait son heure fixe, et les voisins )> savaient exactement qu'il était deux heures » et demie quand Emmanuel Kant, vêtu de » son habit gris, son jonc d*Espagne à la main, » sortait de chez lui et se dirigeait vers la » petite allée de tilleuls, qu'on nomme encore » à présent, en souvenir de lui, Tallée du phi- » losophe *. »
Une vie adonnée à la science a besoin d une régularité presque monastique. Rien ne ressemble plus à un bénédictin, à un moine, qu'un vrai savant. La science est comme Dieu dont elle émane : elle absorbe, elle isole ceux qui Taiment.
Un beau matin, la petite ville s'anime.
Toutes les maisons sont pavoisées; de toutes les fenêtres sortent des bannières aux couleurs