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De l'Allemagne

diverses. L'étranger, surpris, se demande quel est le personnage officiel qui va se montrer. Des voitures de gala traversent au grand galop les rues d'ordinaire tranquilles, emportant des étudiants sérieux et silencieux comme des ministres : c'est une fête de quelque corporation universitaire. Ce jour-là, on boit, on mange, on chante, on festoie sans fin, depuis la dixième heure, jusqu'au lendemain au lever du soleil. Les anciens étudiants sont in-

vités, ils arrivent de tous les points de l'Allemagne, et on voit, pendant les deux jours de la fête, de vieilles barbes grises, coiffées, comme h vingt ans, de la toque rouge, verte ou bleue, fraternisant avec le jeune Fuchs.

Rien ne brise les liens de la camaraderie entre les étudiants allemands. Ceux que la richesse ou le talent élève au-dessus des autres se souviennent de leurs compagnons moins heureux. Combien parmi les jeunes collègues du prince de Bismarck ont à s'applaudir de porter la même casquette rouge brique qui

ornait la tète du chancelier, alors qu'à Gôttingen, il signalait déjà par vingt duels heureux sa fortune et son humeur batailleuse !

Les étudiants devenus quelqu'un ne sont pas oubliés dans la ville universitaire. On se montre la maison qu'ils habitaient, et leur mémoire survit de génération en génération. Le propriétaire a soin de sceller au mur une petite plaque de marbre où le voyageur aime à lire le nom du grand homme avec la date de ses années d'étude. Pas une iUustration de TAllcmagne, depuis un siècle — les Gœthe, les Heine, les Millier, les Humboldt, les Fichte, les Hegel, les Bismarck — qui ne possède ainsi sa pierre commémorative .

Ces cités ouvrières, au grand sens du mot, semblent aider au travail de la pensée. On y trouve le calme de la solitude et une atmosphère intellectuelle fortifiante : là aiment à vivre les étudiants laborieux; là s'élaborent lentement, patiemment, loin de l'agitation de • cette opinion publique si oppressive en maint

pays, ces œuvres de critique, de philosophie, de philologie ou de science qui ne résolvent pas toujours les questions, mais quî les posent souvent avec une singulière puissance ; œuvres franchement indépendantes, ne portant que Tempreinte du libre génie de Fauteur ou de son indomptable patience.

L'art du vulgarisateur, si développé chez nous, est peu cultivé au delà du Rhin. Il exige à la fois des natures communicatives et un esprit lucide; or, ces qualités sont rares chez le Germain. Nous écrivons, en France, pour le plus grand nombre; les lettrés, en Allemagne, écrivent pour le public restreint qui veut s'intéresser à leurs travaux et les juger avec compétence. Leurs livres, plus riches par le fond qu'élégants de forme, sont, d'ordinaire, le fruit d'un long professorat : témoins les ouvrages des philosophes comme Wolfï, Kant, Jacobi, Fichte, Schelling, Hegel, Herbart ; des théologiens et des critiques comme Paulus, de Wette, Schleiermacher,

Sertorius, Neander, Bruno, Bauer, Ewald, Moehler, et des historiens comme MûIIer, de Ranke, de Preller et Mommsen. L'écrit, le volume, n'est que le rayonnement de la parole du maître, un moyen de fixer ou d'étendre son enseignement et de conquérir, dans d'autres universités rivales, des disciples nouveaux.

Lorsqu'un maître se révèle par Téclat de sa parole, et surtout par l'originalité et la nouveauté de ses conceptions, il ne tarde pas à rallier à lui les esprits jeunes et impétueux. Si la doctrine nouvelle heurte les idées régnantes en religion, en philosophie, en critique : voilà la guerre allumée, guerre féconde des esprits dans laquelle les passions entravent souvent les progrès de la vérité, mais où la vérité finit par briser à la longue le règne obstiné de la routine, des fausses traditions et la tyrannie des systèmes personnels, étroits toujours, même dans un penseur de génie.

Le champ de bataille est tantôt une seule université^ tantôt plusieurs universités émules.

quelquefois rAUemagneentiëre.Les professeurs rivaux se mesurent de loin, et les nombreuses revues savantes sont à leur service pour la défense comme pour Tattaque. L'Allemand — à moins d'être de la race idéale de ses grands poètes ou de ses grands penseurs — ne connaît guère la finesse des formes, Fironie délicate et les sous- entendus. Lorsque son lourd tempérament entre en lice, les mots violents accompagnent les ai*guments, et ils tombent dru dans la polémique, comme de lourds pavés.

Les champions ne ressemblent plus qu'à des lutteurs forains. Le génie même ne les préserve pas toujours de ces violences, et trois siècles de civilisation et de culture n'enlèvent rien de leur actualité et de leur verdeur aux Propos de table d'un Luther, restés classiques dans la patrie de celui que les Allemands appellent leur grand réformateur.

L'édiâce aniversitaire. — L'éludiant & l'anivenitA. — Le. leçon du maître. — Le retardataire. — La discipline nniversitalre. — Organisation administrative de l'unlversltô allemande. — Considération dont jouissent les uniTersités ; elles sont le cerveau du pays. — Ce sont elles surtout qui révèlent Pâme de l'Allemagne. — Les étudiants de Berlin & l'inauguration du monument d'Albrecht von Gr&fe, en 1882.

Les édifices consacrés à la science, en Allemagne, depuis la Volksschule où l'enfant du peuple vient apprendre à lire, jusqu'à l'universite elle-même, arrêtent le regard.

L aidversité est quelquefois un vieux cou*

venty comme à Leipzig; un palais de prince qui a l'aspect d'une forteresse ou d'un vaste mausolée, comme à Berlin; un monument moderne de grand style, comme à Gôttingen, à Tubingen, à Munich. Sous ces formes diverses, elle garde toujours un air seigneurial. Elle a le calme du couvent, et ne perd jamais ce silence religieux qui convient si bien à tous ceux qui se réunissent pour penser ou pour prier.

Mille étudiants se pressent dans les grands corridors, à l'heure des leçons ; ils n'en troublent pas plus la paix que les essaims laborieux ne troublent l'ordre et l'activité de la ruche. Autour de l'édifice, on voit des parterres réservés, des bosquets de lilas et de lauriers-thyms, de grands marronniers et des tilleuls. On dirait les jardins d'Académus. En sortant du cours, l'étudiant n'est pas dans la rue, il peut se promener dans des allées gardées pour lui, et discuter avec ses camarades la leçon entendue et les problèmes qu'elle soulève. A Berlin,

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