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L'ENSEIGNEMENT EN FRANCE

jeunesse française? On pourrait le craindre. La vivacité, Tardeur fiévreuse de notre scng a peutêtre besoin du joug des programmes, et le travail gagne à être stimulé dans des examens répété», par Tamour-propre et l'émulation.

Si, du moins, en bridant l'étudiant on n'asservissait pas le maître ; si on ne le condamnait pas à se mouvoir dans le cercle fermé du programme, à faire son cours, sans sortir de l'ornière tracée I Mais non, il lui est interdit de choisir le sujet qui correspond le mieux à ses goûts, de fouiller sans souci étranger à la science, le champ où son inspiration l'appelle. Une telle liberté n'est permise qu'aux profes* seurs des facultés; et pourquoi? parce que, n'ayant pas d'élèves, ils n'ont pas de programme à suivre, pas d'examens à préparer. £t, comme une servitude en amène une autre, il en résulte que la science même est asservie.

Où |*era-t-elle libre, en effet, si elle est enchaînép sur les lèvres et dans l'esprit même du maître, de ceux-là mêmes qui ont pour fonction

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de la livrer toute vive à la jeunesse d'un pays?

A quelles difficultés les mœurs libérales ne se heurtent-elles pas, pour s'acclimater parmi nous! Tant que la science sera captive, rien ne sera ahranchi. Or, la liberté de la science ne consiste pas essentiellenient dans la destruction du monopole de TEtat, elle consiste pratiquement dans la liberté du maître. Dans tout pays où les universités sont des institutions ouvertes à tous et dans lesquelles le professeur peut enseigner ce qu'il veut, comme il le veut, quand il le veut, sans que nul ne vienne lui commander ni son plan, ni son programme, ni ses méthodes, ni ses manuels, — la science est libre.

Il importe peu que TÉtat considère ces institutions comme relevant de lui, si, en revendiquant ce monopole, il n'intervient pas pour faire prévaloir les idées, les doctrines d'un ministre ou d'un parti; et si l'étudiant n'est pas contraint de subir un enseignement choquant ses goûts, ses convictions ou ses croyances.

Tel est le cas en Allemagne.

Je n'ai vu nulle part, dans l'université, l'omlirc d'une oppression des intelligences ou des consciences. Affranchi de tout programme, l'esprit du jeune homme peut respirer et se mouvoir en pleine liberté. L'enseignement qu'il vient recevoir est un enseignement libre lui-même ; il n'est pas, pour l'élève, un dernier mot. La science ne connaît point de dernier mot. Le plus Ua ;):énie ne fait que planter un jalon dans la ^acde voie de la véfité.

A mesure que le savoir s'étend, et que Timmensité de la science se découvre, l'esprit cherche plus impérieusement l'unité. Il poursuit la Cause unique et souveraine, nœud caché des phénomènes sans nonfbre qui passent devant lui ; mais cette Cause inaccessible ne peut être pénétrée, et l'homme doit se résigner à ne connaître que l'harmonie des phénomènes, à ne saisir que la loi toujours plus simple selon laquelle ils se déroulent ; or, telle est la longueur de la chaîne, qu'il n'est donné à aucun

bras d'en ^enir, seul, le commencement, le milieu et ?ii fin. Toutefois, il est possible à un groupe d'hommes de se concert ei« pour cette œuvre de géant. Les universités sont nées de cette entente, de ce besoin supérieur de Funité intellectuelle. Comme les circonvolutions du cerveau se replient sur elles-mêmes et arrivent à former Torgane de la pensée, les diverses sciences doivent aussi sd rapprocher en «» «i seul faisceau qu'on nomme les faculté? ^ •;^sr(uelles, à leur tour, se resserreront dans l'université même, pour former le grand organe de la science collective et nationale.

Cette unité largement compréhensive est un phénomène qui m'a singulièrement frappé dans chacune des universités allemandes. Nul pays ne la présente au même degré de perfection.

L'unité du savoir, en France, est purement administrative : elle n'implique pas la corrélation vivante, organique de toutes les branches d^ la science générale. L'Université de

France est tout uniment le bataillon hiérarchique des enseigneurSy depuis le ministre, qui tient le commandement absolu, jusqu'aux maîtres d'école qui sont comme les caporaux.

Mais en quoi ces agents subordonnés, éparpillés à la surface du pays, peuvent-ils contribuer à l'unité de la science? Notre organisation par facultés peut tout au plus rapprocher les quelques professeurs qui sont chargés des divers cours de la faculté.

Quant aux élèves, il n'en faut pas parler.

Ces amateurs qui fréquentent les cours de la faculté des lettres, surtout, sont plus avides, d'ordinaire, de beau langage et d'éloquence que de science et d'érudition. Il ne se forme aucun lien de camaraderie entre ces étudiants de convention ou d'aventure, qui ont passé Tâge de l'enthousiasme et que nulle rivalité ne rapproche dans un même examen ou un même concours. Aucun échange d'idées; ils . se coudoient et ne se connaissent même pas. nivorsité allemande, au contraire, coopère

efficacement à Tuiiilé de la science universelle. La vaste organisation matérielle qui réunit sous le même toit, aux mêmes heures, tous tes cours des quatre facultés dans lesquelles ^e renferme la culture universelle, fournit aux professeurs Toccasion de se connaître, d'échanger leurs idées et de se prêter Tappui mutuel le la science dans laquelle chacun excelle.

Ces rapports se resserrent encore par cet autre fait que tout maître, dans l'université, est appelé à s'entendre avec ses collègues pour élire le recteur, et peut appartenir au sénat académique, à l'autorité judiciaire intellectuelle de la corporation. Il est vraiment le membre vivant d'une association vivante; ses collègues ne sont point pour lui des inconnus à côté desquels il peut passer, sans les voir; ils sont des coopérateurs nécessaires de la grande œuvre de l'instruction supérieure.

Si les maîtres se trouvent ainsi mis en relation nécessaire, il en faut dire autant <!?es étudiants. On ne voit pas en Allemagne comme en

France ces barrières presque infranchissables qui isolent les étudiants des facultés différentes. Médecins, juristes, philologues, théologiens, mathématiciens, fraternisent sans distinction ; ils viennent s'asseoir dans le même Kneipe, au jour des Commers, et il se fait ainsi entre eux non seulement échange de gais propos, dans une franche camaraderie, mais un rapprochement d'idées qui enrichit le savoir de chacun. J'ai été maintes fois témoin de ces causeries libres et joviales entre théologiens, philologues, mathématiciens et juristes, et j'ai toujours constaté que, dans ce commerce d'esprits soumis à des cultures différentes, les idées s'élargissent, les horizons s'ouvrent, les cerveaux se fécondent.

D'ailleurs la concentration en un même point de tous les enseignements permet à l'étudiant laborieux et avide de connaître la fréquentation des facultés les plus diverses : depuis le cours de théologie dogmatique, de morale chrétienne ou d'exégèse, jusqu'au cours de droit

romain, d'histoire, de philologie ancienne ou moderne, de physiologie ou de mathématiques.

Que de jeunes gens trouvent ainsi leur véritable vocation !

Le vœu des parents, une influence maladroite, le lieu d'origine, le caprice souvent engagent un jeune homme dans un genre d'études, un état auquel la nature ne Ta point destiné. S'il se trouve dans une école spéciale où il n'est question que d'une science, ou d'un groupe de sciences homogènes, il ne peut marcher que dans une seule voie. Voilà une intelligence égarée peut-être pour jamais, et son avenir compromis.

Dans l'université, au contraire, où toutes les sciences sont réunies, tous les états divers représentés, le jeune homme incertain pourra deviner plus aisément sa vocation et il n'aura pour y obéir qu'à changer son plan d'études.

Et afin que cette grande idée de l'unité de la rfcience supérieure ne reste pas un vain mot, mais se traduise sûrement en acte, tout

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étudiant doit se faire inscrire à an cours de philosophie et d'histoire.

La philosophie et Thistoire représentent, en effet, le nœud indissoluble de toutes les sciences. Dès qu'on peut, dans n'importe quelle spécialité, droit ou philologie, médecine ou mathématiques, s'élever jusqu'à la philosophie de ces sciences particulières, dès que, sortant des limites étroites du poiut de vue purement actuel, on s'étend danr le passé, pour faire l'histoire d'une science, on pénètre par là même dans la région où toutes les spécialités se touchent. La philosophie nous fait descendre dans l'esprit de l'homme, où toutes les sciences prennent leur première origine, et l'histoire nous montre le vaste théâtre de l'humanité où les sciences n'apparaissent plus que comme une partie de la culture générale. Les sciences trouvent ainsi dans la philosophie leur unité logique, psychologique, idéale \ comme elles

t. Voir r Appendice F.

montrent dans Thistoire leur unité d action pratique et réelle.

Nous possédons, en France, une école supérieure où, malgré de sérieuses lacunes, apparaît dans l'unité de la même institution cette belle universalité de la science telle qu'on la rencontre dans les vingt-deux universités allemandes.

L'École normale est sans contredit le sol le plus riche de la culture intellectuelle française, la pépinière où se forment les esprits les mieux cultivés : c'est elle qui fournit aux facultés leurs professeurs^ à la littérature des écrivains, à la science des chercheurs, à l'histoire des érudits et à la philosophie ses penseurs. Elle doit cela moins encore à l'excellence de ses maîtres, à l'application et à l'intelligence de ses élèves, qu'à un trait de sa propre organisation.

De toutes les écoles françaises, il n'en est aucune qui ait réuni dans un même centre plus de sciences diverses. Or, une telle concentration crée une sorte d'atmosphère lumi-

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neuse où les esprits respirent plus largement et qui décuple leur vitalité originelle.

L'Ecole normale supérieure française néanmoins, comparée aux universités allemandes, présente une double infériorité : d'une part, elle n'a point, comme elles, une faculté de théologie, et, d'autre part, elle est un internat ouvert seulement à quelques privilégiés.

Les sciences religieuses, dès lors, ne sont plus représentées dans le cénacle des lettrés français, et dès lors aussi les élèves de l'école à la porte étroite arrivent aisément h former une petite église. Il est difficile aux esprits les plus ouverts d'échapper aux résultats de l'ignorance d'i|ne partie essentielle du savoir, et à la faiblesse de se croire une race à part par le seul fait qu'on possède une seule circonvolution cérébrale plus développée.

Obligation, pour une société démocratique, de maintenir lunité du savoir, et de développer renseignement supérieur dans les classes dirigeantes. — Essais tentés en France pour la réforme de renseignement supérieur. — Ils concordent toujours avec des changements politiques. — Étroitesse des systèmes proposés. — Spécialisation et intolérance. -> Stérilité et danger d'une politique de parti dans l'organisation de renseignement. — Influence de l'enseignement public sur le caractère d'un peuple. — Les trois principes qui dominent, en France, tout le problème de l'instruction publique.

Dans un pays de démocratie grandissante comme la France, où l'opinion tend à devenir de plus en plus souveraine, on ne saurait attacher trop d'importance à l'organisation

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de la science totale, et à réducation large des esprits en pleine lumière de la raison, sans préjugé contre la croyance ni contre la raison elle-même.

Les erreurs qui prévalent dans le mouvement d'un siècle et les passions que ces erreurs allument parfois dans la vie publique d'un peuple n'ont souvent d'autre origine que les ignorances et les faux systèmes de la classe dirigeante. Et comme rien ne favorise plus cette ignorance savante et ces faux systèmes que Tétroitesse de Tinstruction supérieure, il faut s'efforcer, quand on aime son pays, non pas seulement d'étendre le savoir vulgaire, mais surtout d'organiser le vrai savoir supérieur dans sa liberté, son universalité et son unité. Dussions-nous en cela emprunter à l'Allemagne , qu'importe ! La vertu d'un patriote énergique ne doit point hésiter, car l'amourpropre doit se taire devant l'intérêt national.

U y a bientôt un siècle que les débats diffi-

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ciles sur rinstruction publique onl été ouverts et soulevés soit dans les parlements soit dans l'opinion de notre pays, un siècle que des essais d'organisation ont été tentés. Toutes les fois qu'une commotion politique ou sociale a ébranlé la France, on a vu surgir à nouveau la question de renseignement primaire, secondaire ou supérieur, et, partout, se multiplier les plans de réforme. G*est sur ce terrain que les partis ont engagé la lutte la plus acharnée, comme si une intuition secrète les eût avertis que le triomphe sur ce domaine entraînait leur victoire définitive.

L'Assemblée nationale de i 789, la Convention, le premier Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la deuxième République, le second Empire, la troisième République ont vu tour à tour reparaître ce problème : aucune solution proposée n'a pleinement satisfait l'opinion.

Après un siècle d'efforts, de tâtonnements et de progrès, la question de l'instruction publique

reste toujours pendante. Aujourd'hui encore il n'est pas un homme soucieux des intérêts supérieurs du pays qui n'ait au moins une vague conscience des mille desiderata que la solution actuelle inspire.

On manquerait de justice envers le pays, si on méconnaissait Tessor de l'enseignement public, en France, depuis un siècle.

L'instruction populaire est en puissante diffusion. L'école est partout ; elle est de plus en plus la table servie à tous et à laquelle le fils du pauvre lui-même a sa place marquée, obligée.

Deux classes d'êtres, autrefois, vivaient en dehors de la culture de l'esprit : le peuple et la femme. Le peuple, à cause de sa pauvreté, la femme^ à cause de sa faiblesse ; l'un et l'autre à cause de leur servitude. Le peuple est resté pauvre, mais l'instruction ne coûte plus rien. La femme est restée faible; mais la vérité la relève de l'asservissement, et il dépend d'elle désormais, des efforts de son esprit, combinés avec sa vertu, de devenir, dans une égalité

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