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IDÉES PHILOSOPHIQUES

prévaut-il? c'est Leibnitz qui devient l'inspirateur et le modèle. Les problèmes psychologiques et critiques s'emparent-ils des esprits? Kant pèse, alors, de tout le poids de ses puissants travaux sur les intelligences, et il les partage en deux écoles contraires : les idéalistes, qui,dédaignant l'expérience, font,comme Hegel, de leurs théories superbes, la mesure absolue des choses; les réalistes, qui, subordonnant le subjectif à Fûbjectif, demandent à la réalité la règle de leurs spéculations.

n m'a semblé qu'aujourd'hui la jeunesse des universités, qui formera demain l'opinion dirigeante du pays, obéit au réalisme, à un certain panthéisme inconscient dont l'esprit allemand ne s'affranchit guère, et surtout à un grand éclectisme fondé sur une sérieuse érudition.

La philosophie subit en Allemagne, comme en France, l'influence du développement des sciences expérimentales.

La psychologie aime à emprunter à la physiologie; et l'antagonisme créé par Eant entre

ridéalet le Réel, la science subjective et les sciences objectives, ne déchire plus les esprits; mais le matérialisme scientifique a trouvé plus d'un interprète bruyant *. Toutefois, ces esprits dévoyés ont moins réussi à entraîner la jeunesse allemande qu'à fournir des armes aux lettrés matérialistes français, alors qu'il était de mode de croire, chez nous, & l'infaillibilité de la science aUemande.

L'histoire de la philosophie tient la plus grande place : ce qui prouve bien que l'exposition des systèmes divers préoccupe plus les maîtres que l'enseignement d'un système personnel. J'ai observé cela à Leipzig, à Berlin, à Gôttingen.

Les doctrines matérialistes ou positivistes n'ont aucun représentant dans les hautes chaires universitaires. La faveur n'entoure pas aujourd'hui les hardies spéculations de la pen-

i. Bûchner, Karl Yogt, Molescott, Fischer.

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sée, mais la tradition philosophique se perpétue avec fidélité.

L&l' génies supérieurs ne sont pas toujours donnés à un peuple, à un siècle, à une science. Quand ils se lèvent, tout se rallie à leur lumière et à leur voix ; et la vérité progresse. Eux disparus, tout semble s'obscurcir. L'honneur de Thomme, alors, est de garder la tradition vivante de leurs inspirations, en préparant, à force de travail et d'efforts, l'éclosion et la genèse d'un maître.

J'ai été frappé de l'importance extrême donnée à l'histoire dans toutes les sciences particulières, et même dans toutes les questions : littérature, droit, philosophie, théologie, philologie ou exégèse.

L'érudition est pour FAUemand un point d'honneur, presque une coquetterie scientifique. Il ne veut pas seulement, dans la solution d'un problème, satisfaire sa conviction personnelle, il veut connaître encore depuis quand «♦ par qui le problèuK^ a été posé, quelles réponses

diverses ont été données : il fait ainsi l'histoire de la question, celle même des solutions; et ce n'est qu'après ce double travail préliminaire qu'il propose son idée personnelle. «>

Une telle méthode m'a paru singulièrement sage et apte à élargir les esprits, à les préserver de l'enivrement de leurs propres pensées, et à les enrichir de la pensée des autres.

Formés à ce procédé intellectuel, les étudiants prennent de bonne heure l'habitude de l'appliquer à tout. J'ai eu souvent occasion d'admirer en eux une largeur et une modération de jugement qui tenaient, je n'en doute point, à la part largement faite à l'histoire, dans la méthode de l'enseignement public.

Les habitudes sédentaires de l'esprit ne valent pas mieux pour son développement que les

mœurs casanières pour le développement des

peuples ; or, c'est l'histoire qui fait voyager

l'esprit, en l'obligeant à sortir de lui-même pour

se mettre en contact avec les autres intelli-

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gences, dans d'autres pays, d'autres siècles et d'autres civilisations.

Aussi avec quelle abondance et quelle richesse rhistoire n'est-elle pas enseignée !

Voici les sujets traités, dans le semestre d'été de 1882, à Berlin :

L'histoire grecque , à partir du quatrième siècle avant Jésus-Christ ;

L'histoire moderne, à partir du seizième siècle à la paix d'Utrecht, en 1648 ;

Explication de certains monuments avec retour sur l'histoire et Fart;

Histoire romaine et épigraphie latine ;

Histoire et topographie de la Grèce et du Péloponèse;

Mythologie grecque avec l'interprétation des œuvres d'art du musée royal ;

Paléographie latine et paléographie grecque ;

Histoire des Babyloniens et des Assyriens;

Interprétation des inscriptions assyriennes;

Histoire de l'Allemagne depuis l'interrègne jusqu'à la Réforme ;

De la forme des alliances internationales ;

Histoire de l'Europe depuis 1789 à 1818;

Histoire de Tart allemand depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours ;

Histoire géographique de l'Allemagne ;

Histoire de Prusse de 1786 à 1818;

Histoire moderne.

Ces seuls énoncés se passent de tout commentaire.

Une des sciences cultivées avec le plus de prédilection, c'est la géographie supérieure.

Plus de deux cents étudiants, à Gôttingen, — pour ne citer que ce fait, — se pressaient, en Tannée 1882, au cours du professeur Wagner.

Il traitait de la formation du sol allemand, dans les côtes de la mer du Nord. La méthode du maître me parut très digne de remarque. Il enseigne autant par le dessin et les cartes que par la parole. Tout ce qu'il dit, il le reproduit à la craie multicolore. On assiste ainsi à la constitution des diverses couches du terrain, à Tori-

LA PHILOLOGIE ÎS7

gîne des cours d'eau, au boisement du sol, à son peuplement. Toute la loi géologique passe en raccourci sur un point de la planète, à la grande admiration de ce jeune auditoire, qui suit cet exposé scientifique comme les péripéties d'un drame.

Quelle saine nourriture pour le patriotisme dans ces cours d'une science approfondie, où la îeunesse apprend par quelles voies providen* tîelles le territoire de la patrie s'est peu à peu constitué !

Le patriotisme est encore, en secret, l'âme d'une autre science fort en honneur, la philologie.

On ne se fait pas d'idée de l'ardeur avec laquelle les universités cultivent le vieil aUe mand. L'érudition n'est pas l'unique mobile, le seul fruit de ces études d'archéologie. Le commerce avec les vieux auteurs conserve la fraîcheur et la jeunesse du patriotisme. Le génie national s'accuse déjà tout entier dans ces écri

vains qui furent les përes de la langue et qui dans un style immortel, ont raconté l'histoire e* les légendcb d'un peuple, ses victoires et se? revers, chanté ses rêves et ses ambitions, traduit ses sentiments et ses hautes pensées.

Les sciences religieuses tiennent un rang distingué dans la plupart des universités , nop seulement parce qu'elles occupent la première place sur les programmes, mais encore et sur tout parce que, sous l'influence de maîtres considérés et souvent célèbres, elles rallient autoui d'elles une jeunesse nombreuse et ardente.

Il existe, disséminés dans les vingt-deux uni versités de l'empire, plus de quatre mille étudiants en théologie, qui forment dans la masse des étudiants le groupe le plus grave, le plus appliqué. C'est parmi eux que se forme VAsso dation chrétienne, dont les membres se laissent reconnaître à leur casquette blanche, avec filets noir, blanc, or.

L'activité des sciences théologiques est in

contestable. Chaque professeur traite au moins deux sujets différents. Et comme la plus petite faculté de théologie ne possède pas moins de six professeurs, il y a, dès lors, plus de douze cours. A Leipzig, où la faculté de théologie comptait quatorze professeurs, plus de vingtcinq sujets différents étaient traités dans le même semestre.

Voici, d'ailleurs, le titre des sujets étudiés pendant le semestre d'été de 1882 :

Histoire de TÉglise;

L'Épître aux Hébreux ;

La Théologie morale ;

L'Épître de sêdnt Jacques ;

La Symbolique comparée;

Les Psaumes;

Lès Prophéties messianiques ; - L'Ëpitre aux Romains;

Vie et doctrine de Schleiermacher;

Introduction de F Ancien Testament;

Système de théologie pratique ;

Théologie biblique du Nouveau Testament;

Les. Prophéties messianiques de rAncien Testament et leur accomplissement dans le Nouveau ;

Le Prophète Iswe ;

L'Idée de l'Alliance dans le Nouveau Testament ;

Les Petits prophètes d'avant l'exil ;

La Poésie hébraïque;

L'Histoire du culte des Hébreux et de sa signification pour la critique du Pentateuque ;

L'Histoire de l'architecture chrétienne en regard des besoins du temps présent;

L'Évangile de saint Jean.

Qu'on ajoute à cela le travail pratique accompli dans les diverses sociétés d'étudiants de la faculté de théologie : l'Association théologique , celle des Prêcheurs, celle des Missions, le Séminaire homilétique, les Associations catéchétique et exégétique, la Société d'histoire ecclésiastique et archéologique, et l'on se fera une idée du

i . Verzeichniss der im Sommer-Halbjahre 1882 auf der Universitàt Leipzig zu haltenden Voriesungen.

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prodigieux mouvement intellectuel dont toute faculté de théologie, en Allemagne, est le foyer.

L'encyclopédie des sciences religieuses est ainsi abordée par tous les côtés ; et les étudiants que Tardeur de l'étude entraîne vivent sous le feu croisé des mille rayons d'une même science.

Les sciences spéciales les plus cultivées, dans le domaine religieux, sont sans contredit l'exégëse et l'histoire.

Le dogme dans les facultés protestantes m'a paru livré à mille fluctuations et à des indécisions sans fin. Il varie d'université à université, et souvent même de chaire à chaire. Les consistoires divers s'efforcent, mais en vain, de maintenir leur orthodoxie réciproque ; le professeur garde sa liberté, à la seule condition de ne point irriter l'opinion publique : ce à quoi il réussit toujours, pour peu qu'il sache trouver une formule où les bases mêmes de la foi chrétienne soient ménagées.

Un seul fait donnera une idée de l'activité

théologique extraordinaire des facultés allemandes. Depuis un siècle le problème de la vie de Jésus a suscité plus de soixante ouvrages importants, soit parmi les protestants, soit parmi les cathoUquiBS.

Les principales Vies de Jésus publiées en Allemagne sont les suivantes :

J.-G. Herder. — Le Sauveur des hommes d'après nos trois premiers Évangiles. Riga, 1796.

Le Fils de Dieu, Sauveur du monde, d'après rÉvangile de saint Jean. 1797.

J.-J. Hess. — Histoire de la vie de Jésus.

Zurich, 1822.

J.-V. Reinhard. — Recherches sur le plan que le fondateur de la religion chrétienne a conçu pour le bien de Thumanité. Wittemberg, 1830.

Â. BoDENT. — La première et la plus sainte histoire de l'humanité : Jésus de Nazareth.

Traité historique et critique en regard de la religion grecque, romaine et juive. Gemund, 1818.

H.-E.-G. Paulus. — La vie de Jésus, comme

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base de l'histoire des origines da christianisme. Eddelberg, 1828.

K. Hase. — La Vie de Jésus. Leipzig, 1875.

Dr.-Fr. Strauss. — La Vie de Jésus. Tûbingen, 1835.

La Vie de Jésus pour le peuple allemand.

Leipzig, 1874.

A. Neander. — La Vie de Jésus dans son enchaînement et dans son développement historique. Hambourg, 1837.

J. KuHN. — La Vie de Jésus au point de vue scientifique. Mainz, 1838.

C.-H. Weisse. — L'Histoire évangélîque au point de vue critique et philosophique.

Leipzig, 1838.

Jn. Hartmann. — La Vie de Jésus. Traité historique d'après les Evangiles. Stuttgart, 1837-39.

A. RiEGLER. — La Vie de Jésus. Exposé critique, historique et ^raXiqae. Bamberg , 1843.

J.-N. Sepp. — La Vie de Jésus. Ratisbonne, 1843. Augsbourg, 1862-65.

J.-P. Lange. — La vie de Jésus d'après les Évangiles. Heidelberg, 1844-47.

J.-A.-H. Ébrard. — Critique scientifique de l'histoire évangélique. Frankfurt, 1842.

H. ÉwALD. — Histoire du Christ et de son temps. Gôttingen, 1867.

Ch.-J. Biggenbarch. — Leçons sur la vie du Seigneur Jésus. Bâle, 1858.

D. ScHENKEL. — Le Portrait de Jésus. Wiesbaden, 1873.

Le Portrait de Jésus selon les apôtres et les temps postapostoliques. Leipzig, 1879.

Fr. Schleiermacher. — La Vie de Jésus.

J. Langen. — Le Dernier jour de la vie de Jésus. Fribourg, 1864.

Th. Eeim. — La Vie de Jésus diaprés les résultats de la science actuelle. Zurich, 1882.

F. Clemens. — Jésus le Nazaréen. Berlin, \ 874.

P. Schegg. — LaViede Jésus. Fn'Aowr^^ 1874.

Naumann. — La Vie de Jésus, notre Seigneur jt So'iveur. Prag, 1875.

E. Marius. — La Personnalité de Jésus e»

SCIENCE RELIGIEUSE Uf

rapport avec la mythologie et les mystères def anciens peuples. Leipzig, 1879. « B. Weiss. — La Vie de Jésus. Berlin, 1882-8u Nous pourrions allonger encore cette liste, si cette énumération, déjà étendue, ne suffisait amplement à justifier ce que nous avons dit de l'incroyable vitalité de la pensée religieuse en Allemagne.

Que pouvons-nous offrir en parallèle, avec nos cinq facultés de théologie et nos quatrevingt-neuf grands séminaires?

La philosophie n'est pas traitée avec moinp d'abondance et de richesse que les sciencep religieuses.

Qu'on lise l'énoncé des cours, pendant le semestre d'été de 1882, à la faculté de philosophie de Berlin, par exemple. Ils comprennent plus de vingt sujets variés et intéressants :

Histoire critique et littéraire ;

Philosophie du droit;

Logique et Théorie de la connaissance ;

Histoire et Encyclopédie des Études philosophiques ;

Système de la philosophie, en tant que science exacte ;

Critique des principes de la philosophie d'Hegel;

Histoire générale de la philosophie;

Mythologie comparée ;

Histoire de Tinstruction publique en Allemagne ;

Histoire de la philosophie nouvelle en regard de tout le développement de la civilisation modeme ;

Explication du monde de Schoppenauer, en tant que volonté et idée ;

Principes de l'éthique dos anciens d'aprè?

Aristote ;

Politique et Esthétique de Hegel;

La philosophie morale anglaise du temp^ présent ;

Explication de la critique de la Raison purr de Kant;

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La Psychologie.

Quelle accumulation ! Quel riche entassement do clartés! et quel pays du monde, Espagne, Italie, Angleterre, Amérique, pourrait rien présenter d'équivalent?

En essayant de lire au fond dans les esprits jeunes, en Allemagne, pour apprécier Tétat de leurs croyances religieuses, j'ai trouvé debout le grand problème du conflit de la science et de la foi : de la foi représentée par la Bible, de la science représentée par la critique.

C'est le fameux dilemme de Strauss : ou les choses divines ne se sont point opérées comme la Bible les raconte, et alors la Bible n*est point un livre divin ; ou les choses se sont opérées comme la Bible les raconte, et alors elles ne sont point divines^

Le problème reçoit des solutions relatives, grâce à l'intelligence et au zèle de maîtres culti*

i. Strauss. Vie de Jésus, préface.

vés ; et c'est à leur influence publique qu'il faut, selon moi, attribuer la persistance de la foi chrétienne dans la jeunesse lettrée d'Allemagne , et l'honneur dont jouit encore la théologie , dans l'opinion intelligente. Ce fait mérite d'être relevé, si l'on songe que l'Allemagne est yion seulement, comme les pays latins, sous le coup des attaques du rationalisme, mais encore dénuée du principe d'autorité religieuse et livrée au génie dissolvant du protestantisme.

Voilà, en quelques traits, ce qui nous a paru constituer la vie et les tendances intellectuelles des universités d'outre-Rhin.

L'organisation : trait caractéristique de l'Allemagne contemporaine. — Ses obstacles. — Ses cauites. — Rôle des an!versités dans runité allemande. — Nécessité de rétablir en France l'harmonie des esprits. — La condition de cette harmonie et le rapprochement des esprits. — Création d'un collège universel au faite de l'enseignement supérieur.

Revenu en France, j'ai souvent jeté les yeux en arrière, vers rAllemagne, pour la mieux juger, en la regardant de plus loin, à travers des souvenirs plus calmes et des impressions plus réfléchies. La proximité est utile à qui veut bien voir les détails ; mais un certain éloi-

gncment est nécessaire à qui veut embrasser Teusemble.

Si Ton me demandait quel est, à mon avis, le trait le plus saillant de l'Allemagne contemporaine, je répondrais : l'organisation.

Or, l'organisation, pour un peuple, c'est la puissance et la vitalité; tandis que le défaut d'organisation, c'est la faiblesse, quelquefois la décomposition et la mort. Toutes les forces sociales en Allemagne, religion, science, armée, fortune, noblesse, paraissent coordonnées en vue de la grandeur de la patrie. Les partis sont nombreux, en religion comme en politique, dans les écoles de théologie ou de philosophie comme au Reichstag; mais leurs mouvements et leurs luttes n'ébranlent en rien Tordre public : la forme du gouvernement s'impose à tous les respects, échappe à toute discussion, et l'amour de la patrie allemande domine et au besoin fait taire toutes les discordes.

Quelle vitalité indomptable ne faut-il pas, pour subsister, à un pays en proie, comme le

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