L'UNIVERSITÉ DE FRANCE S
à la vue de ce collège, asile de toutes les doctrines : j'y verrais plutôt un des triomphes de l'esprit évangélique de liberté et de fraternité.
Rêver ic-ibas l'unité absolue des esprits est une chimère. Notre terre est un champ clos tout rempli du bruit formidable des disputes humaines. Tout ce qu'on peut attendre, c'est le respect mutuel des caractères, dominant de son calme et de sa justice ce combat sans trêve des doctrines. A qui donc demander cette m&le vertu, si ce n'est aux hommes d'élite d'un pays dont la liberté est le premier souci, et d'une Église dont la charité est le précepte souverain ?
Et si les partis ne voulaient désarmer, si les violents s'obstinaient à poursuivre à outrance leur guerre fratricide, je demanderais encore la création du Collège universel de France, comme un refuge pour les esprits désireux de trouver dan 3 la science universelle une région sereine.
au-dessus des terres orageuses où les fanatiques et les sectaires s'entre-dévorent. Ils prépareraient, de lày Thannonie de la patrie et ses grands jours.
Concluons.
L'organisation de notre haut enseignement est vicieuse. Elle produit fatalement la division dans Tordre intellectuel et, par voie de conséquence, dans l'ordre politique et social. Tant que cette organisation ne sera pas réformée, nul progrès, nul essor puissant n'entraînera le pays dans des voies nouvelles et meilleures.
Ballotté, en proie aux sectes et aux partis étroits, il perdra ses forces dans des luttes intestines, et les grandes ambitions nationales avec les vertus qu'elles engendrent. La médiocrité envahira tout, et nous verrons s'étendre parmi nous une génération prosaïque et positive pour laquelle le Moi est l'univers ; les affaires, le sei7.1 ressort de l'activité; la science appliquée, utilitaire, le dernier mot de la culture ; le
L'UNIVERSITÉ DE FRANCE rS
bien-être et le plaisir, la chose suprë de la vie.
Je ne puis me résigner à ces perspectives désolées, ni croire à la persistance sans fin de Terre or et du mal. Dans la religion comme dans la politique, dans la pratique et dans la théorie, leur règne est limité. H peut quelquefois mesurer des siècles : le paganisme, le mahométisme, les hérésies et les schismes le prouvent; mais, un jour ou Fautre, ce règne prend fin. Les institutions dans lesquelles Terreur s'incairae vieillissent : le vrai, seul, a le privilège de la jeunesse et de Téternité.
Ces convictions nous raffermissent et nous consolent dans notre vie éphémère, nous qui mourons trop tôt et qui, aux prises avec le mal, témoins de son triomphe, n'assistons pas à sa défaite.
On comprendrait mal son devoir, cependant, si Ton s'endormait sur cette lointaine espérance. Il faut encore avoir le courage de dire
S7e LES ALLEMANDS
ce qui est à faire , — quand on n'a à son service que la plume ou la parole, — et il faut avoir l'énergie de l'accomplir envers et contre tout, — > lorsqu'on a Tautorilé et le pouvoir.
Le patriotisme, ftme des peuples. — Ce qu'il est en Allamagne. — Il subsiste malgré la diyisioii religieuse. ^ L'État du Wurtemberg. — Le patriotisme et les Loi$ de Mai. — Le but du patriotisme : Punité allemande. — La conscience de la destinée nationale : elle cause la grandeur des peuples, elle explique leur histoire, elle constitue l'esprit national. — L'esprit national en Allemagne. — Premier élément : le militarisme ; deuxième élément : l'intérêt exclusif. — Les foyers où se forme Tesprit national : l'école; l'uniyersité; Tarmée; les associations; les fôtes patriotiques.
Le patriotisme est plus qu'une passion, plus qu'une vertu, c'est Tàme même d'un peuple.
Lorsque cette âme est en vitalité pleine,
les peuples grandissent. Souffre-t-elle ou s'é^ tiole-t-elle ? ils sont frappés. C'est la mort qui vient : on pourrait prédire l'heure.
Pourquoi, dans certaines nations, le patriotisme s'énerve et s'égare; comment le guérir et le raviver: il n'est pas un Français aujourd'hui qui ne se préoccupe de tels problèmes, et ne les médite avec une angoisse poignante.
Lorsqu'on s'éloigne de la patrie, pour voir vivre d'autres peuples, ces problèmes deviennent plus émouvants encore. Pendant tout mon séjour en Allemagne^ je n'ai cessé de rechercher Tétat vrai du patriotisme, chez nos voisins, convaincu que je ne me ferais une idée exacte de la vie nationale qu'à la condition de surprendre leur Ame même.
Le premier effet du patriotisme, dans un peuple, c'est son unité morale.
Le patriotisme doit nous apprendre à nous préférer, selon la justice, à l'étranger quel,
LE PATRIOTISME fit
qu^il soit, à mettre la patrie au-dessus de nousmêmes et à tout sacrifier, pour qu'elle devienne forte, prospère, glorieuse.
Lorsqu'à Rome les consuls et les généraux, les triumvirs et les duumvirs consacraient leur génie à saisir le pouvoir, ils plaçaient assurément la République au-dessus de tout; mais ils se plaçaient eux-mêmes au-dessus de la République; et la République est morte, non pour avoir manqué dlndividus, mais pour n'avoir plus rencontré d'hommes capables de s'oublier et de se sacrifier à son service.
J'ai moins été frappé, en Allemagne, de l'orgueil épais avec lequel le Germain se vante d'appartenir à la première race et au premier peuple du monde, que de Tabnégation avec laquelle il se dévoue à la gloire et au développement de la patrie allemande.
Dieu sait pourtant si cette rude mère exige de ses fils de cruels sacrifices I Le plus terrible est sans contredit le service militaire sans exception. — Beaucoup d'Allemands émigrent pour 7
échapper. Soit I J'aime mieux ces émigrantw qui fuient ]a maison maternelle que ces insurgés qui, dans d'autres pays, y demeurent, fomentant les divisions et les haines. En se retirant, on n'accuse que sa propre lâcheté, et l'on peut emporter avec soi le respect du foyer ; en y restant, révolté, on est toujours, dans la patrie, un élément de discorde et de dissolution. C'est là qu'il faut appliquer le fameux dilemme : se soumettre ou se démettre.
Je me trouvais à Rottweil, en Wurtemberg, au mois de septembre 1882, dans une famille de boui^eois.
C'était l'époque des manœuvres d'automne.
Un régiment de cavalerie badoise passait par la petite ville, où il devait se reposer un jour. Un cavalier vint prendre gîte dans la famille même où j'habitais. Rien de plus simple, de plus respectueux, de plus cordial que l'hospitalité qu'il y reçut. On lui avait préparé, comme à l'enfant du foyer, l'eau fraîche et le
LE PATRIOTISME »i
linge blanc — ce qui ne laissa pas que ae me surprendre dans un pays où ne fleurit pas toujours le luxe de la propreté, — et il s'assit h la table de famille, comme Tun des fils.
J'observai le soldat et les hôtes.
Pas un mot, pas un signe de mécontentement de la part des hôtes. Nulle plainte sur les lèvres du soldat. Arrivé sous une pluie battante, il nous dit, de Tair le plus naturel, qu'il n'avait rien mangé depuis vingt heures. D fit seulement observer qu'étant cavalier, cela ne tirait pas & conséquence.
— « Les cavaliers, disait-il, mangent deux fois moins que le fantassin. Il n'est pas rare que dans les manœuvres nous ne touchions rien avant deux heures de l'après-midi. Le fantassin n'a qu'à songer à lui; chez nous, le cheval d'abord ... »
Ce simple fait emprunté à la vie vulgaire ne saurait être sans intérêt pour l'observateur.
Ce qui m'a le plus donné à réfléchir, en Aile*
magne y c'est la persistance d'un patriotisme ardent^ malgré la division religieuse.
Je m étais souvent demandé, théoriquement, si un pays partagé en croyances opposées pouvait conserver intact son patriotisme : le petit État du Wtirtemberg, composé de catholiques et de protestants^ m'a prouvé que cela était possible. Comme cette Souabe est tranquille et patriarcale! A Tûbingen, les deux facultés de théologie, catholique et protestante, vivent en paix ctAe à côte ; les habitants sont en rapport de vraie fraternité. J'interrogeais un brave Wûrtembergeois sur les difficultés que pouvait faire naître la diversité des croyances. « — Il n'en existe aucune, me dit-il, nous sommés tous les fils de la patrie allemande. En voulez-vous la preuve? Les catholiques, il y a quelques années, n'avaient pas d'église : ils ont quêté dans le monde entier afin de recueillir les fonds nécessaires ; les protestants ont donné. Aujourd'hui les protestants réparent leur temple, notre ancienne
LE PATRI0TI8MB tSS
église : ils quêtent à leur tour ; nous leur donnons, coiume ils ont donné. »
Ce n'était là ni indifférence ni faiblesse ; mais plutôt la pratique d'une tolérance sage et d'un respect fic^ternel des croyances.
Que deviendrait ce petit royaume tranquille, si les protestants n'usaient du pouvoir que dans le but d'opprimer les catholiques, si les catholiques, devenant une minorité turbulente, ne songeaient qu'à saisir le pouvoir pour proscrire les dissidents, et si les francs-maçons militants organisaient quelque ligue de l'enseignement pour combattre, comme une superstition, la foi des chrétiens?
Ce serait le règne de la discorde et la mort du patriotisme.
Un phénomène extraordinaire s'est manifesté, en Prusse, à propos des fameuses Lois de Mai. La persécution qui a sévi si rudement sur les catholiques, en frappant sans merci leurs chefs, n'a pas atteint leur patriotisme. Ils sont
restés Allemands, Allemands jusqu'à Fàpreté; et j'ai cru observer, en diverses circonstances, que les catholiques allemands nourrissaient contre la France une plus violente animosité. A quoi tenait-elle? Évidemment, à l'attitude antireligieuse et intolérante que le gouvernement de notre pays s'ob.«Ltine à garder et dont il se fait, parmi tous les peuples, une triste vanité.
On sent du reste que tous, en Allemagne, rois et empereurs, chancelier et ministres, hommes de guerre et hommes de lettres, étudiants et ouvriers, tous ne songent qu'à travaiDer à la patrie allemande. Ils n'ont qu'un mot d'ordre : la patrie avant tout; sa richesse avant tout; sa primauté avant tout. Leur patriotisme est au-dessus de la discussion. On ne s'en prévaut point comme d'un titre de gloire. Aucun Allemand, que je sache, n'est suspect de nourrir ses ambitions avec la fortune ou le sang du pays.
Cette vertu sociale n'est point chez eux