‹ Les allemandsChapitre 79 sur 89 · LE MILITARISME · texte numérisé non relu

LE MILITARISME

une chose divine : honneur aux grands pays qui gardent ce feu sacré; mais la justice a besoin d'un bras énergique pour défendre et pour frapper, pour sauver et pour venger.

Veiller et s'armer quand on se sait menacé sont des actes d'instinct. Les peuples y obéissent comme les individus. Ainsi s'explique le travail poursuivi, depuis douze ans, dans notre pays, pour accroître nos forces militaires, et tenir la patrie prête à toute éventualité. Quelle énergie ne doit pas avoir l'instinct national! Jamais peut-être l'esprit militaire ne fut plus attiédi parmi nous; et jamais nous n'avons compté plus de soldats. Mais ce qui fait la puissance des armées, c^est moins le- nombre que la valeur et, malgré nos lois de militarisme absolu, nous trahirions notre pays, si nous laissions déchoir le grand art de la guerre, et si, égarés par de vaines utopies, nous oubliions le rôle divin de la force dans cette terre où la justice a besoin d'un bouclier.

SiO LES ALLEMANDS

Nous sommes nés chevaliers. Il ne noiis sied pas de dépouiller notre cuirasse ni de raccourcir notre épée. « Vous êtes nés classiques, nous disait le clairvoyant et sceptique Henri Heine, — un des rares Germains qui aient compris et aimé la France, — vous connaissez votre Olympe. Parmi les joyeuses divinités qui s'y régalent de nectar et d'ambroisie, vous voyez une déesse qui, au milieu de ces doux loisirs, conserve néanmoins toujours une cuirasse, le casque en tète et la lance à la main.

» C'est la déesse de la Sagesse ^ »

Mais nous aurions beau multiplier nos soldats, cultiver l'esprit militaire, nous ne serons forts que si nous arrivons à être unis dans un même esprit national.

Or telle esl la loi de l'unité : de même que la conscience d'un but personnel est la condition première qui, concentrant tous les efforts, toutes les facultés, toutes les énergies de Tindi-*

i. De l^ Allemagne,

L'UNITÉ NATIONALE 31t

vidu, en fait un être puissant, de même la conscience d^un but national est de première nécessité pour créer l'unité dans une nation, et la rendre forte, invincible.

La conscience d'un tel but, à Fheure actuelle, parsut échapper au pays.

Ce qui l'absorbe, ce sont les problèmes d'organisation intérieure : problèmes douloureux dont la solution est toujours attendue, problèmes qui tiennent les esprits en suspens et en luttes sans trêve.

Les uns s'irritent contre la démocratie et contre le suffrage universel, sa conséquence forcée ; les autres acclament la démocratie et le suffrage universel. Les uns, en majorité, sont pour la forme républicaine ; les autres regrettent la monarchie et appellent mélancoliquement son retour. Les uns veulent diminuer, circonscrire, détruire peut-être l'influence religieuse dans le pays; les autres veulent la maintenir. Les uns tiennent pour le Concordat; les autres pour la séparation de l'Église et de l'État.

$iS LES ALLEMANDS

Les uns aspirent à la paix politique et religieuse ; les autres, impatients de voir triompher leur parti, éternisent la guerre. Les uns, désespérés, parlent de la fin de la France, finis Gcdliœ! les autres, confiants quand même, espèrent tout d^un pays qui a résisté aux plus redoutables épreuves.

Telles sont les divisions dans lesquelles, depuis un siècle, se débat la France, avec Fardeur et la fougue qui caractérisent notre race impétueuse.

Aussi longtemps que la patrie sera déchirée, il faudra se résigner à la voir inquiète, tourmentée, impuissante. Elle manquera de la concentration nécessaire à la vitalité d'un peuple. A l'heure de l'apaisement, notre pays pourra reprendre foi en lui et marcher vers l'accomplissement de ses destinées.

Lie plus urgent des devoirs patriotiques serait, dès lors, de travailler à l'atténuation des causes de *os guerres intestines.

Je ne vois qu'un moyen pour amener la paix dans les esprits et préparer la solution des problèmes auxquels l'opinion publique est appli* quée : la liberté.

Mais la liberté n'ayant de puissance qu'à la condition d'être inscrite dans les lois, il faut des lois fortement et sagement libérales ; et les lois n'étant rien sans les mœurs, il faut des mœurs libérales. Et comme enfin les lois et les mœurs ont leur plus haute représentation dans le gourvernement du pays, il faut au pays un gouvernement libéral. Si les lois font les mœurs, les mœurs raffermissent les lois ; mais les lois n'acquièrent toute leur autorité que dans les nations où les chefs donnent l'exemple et sont les premiers à pratiquer ce qu'ils commandent. Dans les vieilles monarchies, le peuple ressemble à son roi; dans les sociétés démocratiques, la multitude ressemble à ses mandataires.

Un tel esprit de liberté n'est point de l'indifférence pour la vérité, encore moins Tabdica-

iik LES ALLEMANDS

tion des convictions personnelles; il est plutôt le respect des adversaires et il implique même la foi la plus haute à la puissance intrinsèque de la vérité. Ce qui ne triomphe que par l'habileté humaine est toujours éphémère ; ce qui ne s'appuie que sur les passions violentes est toujours condamné aux réactions imprévues; ce qui a pour base la conscience et la vérité est comme elles immuable.

Toutefois, je ne puis le taire, ce règne de la liberté ainsi comprise ne sera jamais possible, en France et en aucun peuple, sans la religion, et la religion n'aura toute son influence sur les individus que par le catholicisme.

Dans un pays indifi'érent, les sectaires ont beau jeu : bruyants et actifs, ils réussiront sans peine à opprimer cette masse inerte et sans idée qui n'est plus sensible qu'à ses intérêts. Dans un peuple irréligieux, le respect s'en va. Là où Dieu est injurié, comment l'homme serait-il

Page 1