CHAPITRE VII
COMMENT 0:!ir POCVAIT KT iOnMKKT O^ PEUT BKCOliK FAIBIO L^irVITÛ DAXM È.KH PARTIS.
Pour prouver que l'unité pouvait se faire dans les partis, je n'exposerai d'abord aucune théorie. C'est par le réeit d'un l'ait éclatant que je })arlerai à toutes les intelligences.
Ce fait , c'est l'élection du 10 décembre.
On le sait, le socialisme pur se produisait dans Raspail, 1 703 dans Ledru-Rollin, les Girondins dans Cavaignac, un orléanisme incertain et presque honteux dans Changarnicr, et un vieux souvenir dans Lamartine. .. Ces deux derniers candidats n'étaient que des comparses pour décorer la scène...
Quant à Louis-Napoléon, il ne représentait rien qui appartînt à toutes ces figures. Laissons-le encore quelques instants dans le mystère de son individualité.
Raspail était peu à craindre. Pour qu'un succès eût été à redouter de son côté , il aurait fallu supposer le suicide? de la société. Nous n'en étions pas, je pense, encore arrivés là. . .
Ledru-Rollin ne pouvait pas davantage effaroucher la candidature de Louis-Napoléon. Les haillons sanglants agités dans ses mains ne pouvaient exciter que le dégoût , l'horreur et la pitié.
Il s'élevait cependant, à coté de Tarabition de Louis-Napoléon , une ambition redoutable. On devine de suite que c'est du général Cavaignac que je veux parler.
Appelé par la Chambre à la dictature militaire, chef du pouvoir exécutif, républicain modéré sous une république démocratique, général distingué parmi les généraux qui se sont illustrés en Afrique , vainqueur du socialisme dans les journées de juin, Cavaignac, sous une république, paraissait devoir terrasser, dans une lutte d'opinions, le plus menaçant de ses adversaires. N'a-t-il pas, en effet, une presse ardente à le soutenir? N'a-t-il pas bâillonné, dans la Gazette de France, la presse la plus dangereuse pour lui? N'a-t-il pas à son service l'armée tout entière et plus d'un demimillion de fonctionnaires? N'a-t-il pas dans les mains toutes les faveurs dont un chef d'État dispose, et n'en use-t-il pas avec une profusion qui rappelle toutes les largesses de ces chefs de légions prétoriennes qu'on caressait pour en obtenir le pouvoir? N'a-t-il pas, sans qu'il lui en coûte une obole, mille courriers qui portent sa biographie, ses brochures, ses manifestes, toute sa propagande enfin, jusque dans la plus petite des 37 mille communes de France? N'a-t-il pas été déclaré par la Chambre avoir bien mérité de la patrie?... Ah ! si une candidature doit réussir, c'est celle-là , ou la république est bien compromise... Ou bien la France, il faut le supposer en présence de l'acclamation du 4 mai et de la constitution du 4 novembre, voudra quelqu'un de plus républicain que Cavaignac, ou bien quelqu'un encore qui ne le soit pas du tout...
Avant de juger, voyons le travail des partis; cela est essentiel pour comprendre comment, malgré leur diversité, on peut, en France , les diriger vers un but commun :
Et Louis-Napoléon ( il faut le dire, parce que la vérité sera toujours, pour nous, le premier des devoirs), proscrit presqu'au berceau , modeste au milieu des orgueils qui se combattent, attaqué sans se défendre, objet de pamphlets et de caricatures (j'aime à le dire) déshonorants pour leurs auteurs, sans parti au milieu des partis, sans poitrine qui respire à l'unisson de la sienne, il lance son frêle esquif et attend les vents... 11 est peu, il n'est rien au milieu de nos agitations politiques. Il n'est que porteur d'un nom qui a épouvanté la terre, un nom qui élève ou qui écrase, qui peut faire une grande fortune comme enfanter des revers, un nom qui a roulé vingt ans au milieu des tempêtes et qui n"a pu être enseveli que sous les débris amoncelés des trônes qu'il avait détruits... Louis-Napoléon n'a ni armée pour soutenir la lutte, ni presse pour le défendre, ni fidèles pour embraser les masses, ni hérauts pour proclamer son nom... Que va-t-il devenir?
C'est ici qu'il faut le rappeler, la partie était mal engagée, tristement engagée, coupablcment engagée...
La France n'était point debout, libre et majestueuse, il faut oser le dire. Le gouvernement provisoire l'avait déshonorée; la constituante vint lâchement applaudir à ce déshonneur...
La France était sous le joug d'un gouvernement liberticide qu'elle n'avait ni appelé , ni sanctionné , et dans les liens d'une constitution qui était un défi de la démocratie plutôt qu'un pacte librement accepté.
La France, dans la lutte du iO décembre, ne pouvait, au sein du désordre créé par les pouvoirs politiques qui venaient de se succéder, se prononcer ni pour un gouvernement, ni pour uuv. constitution, ni |)ournn principe. Rien
de cela n'était soumis au délibéré de la nation; et, par une bizarrerie de position facile à comprendre, c'était tout cela qu'il fallait soutenir dans l'élection qui se préparait.
Cependant la France détestait et le gouvernement et la constitution et le principe de celle-ci. Ne pouvant, par la faute de ses parlementaires, attaquer de front toutes ces choses, elle va chercher à les tourner en leur donnant pour chef et pour maître un nom qui ne sera rien moins qu'un gage de garantie pour la république démocratique.
Je viens d'articuler la faute des parlementaires. Je dois faire mieux que cela, au risque d'encourir un reproche de hors-d'œuvre , en rappelant tous les regrets profonds du pays.
On ne dira jamais assez, ni assez haut la conduite de certains hommes qui, pouvant tout, n'ont rien fait, et^se sont effacés dans un silence et une nullité sans exemple dans l'histoire. Que dis-je? ils ne se sont pas effacés, mais ils se sont laissé emmailloter, aveugler, berner par Thypocrisie, l'astuce et l'intrigue, qui s'en sont servies comme d'enseignes et d'objet de parade d'abord, et ensuite comme d'un obstacle pour masquer leurs desseins pervers.
Quel moment plus beau pour la France que le 24 février 1848? Quelle occasion plus belle, après avoir purgé de l'orléanisme le sol de la patrie, cette scorie de 95, pour demander au pays ce qu'il voulait? La table était rase ; le parce que ou le quoique, comme l'on voudra, du facétieux Dupin avait disparu. Le mot de république, il est vrai, avait été prononcé, mais il n'engageait pas encore; c'était du provisoire. République, dans la bouche de Lamartine, était le gouvernement de tous, un gouvernement de raison... Va pour cela! Tout le monde, au milieu des populations les