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plus fidèles aux traditions d'honneur de la France, criait, sur les débris fumants du trône de juillet : Vive la République ! La joie était dans toutes les âmes; des larmes de bonheur coulaient de tous les yeux... C'est que république, en France , comme l'a dit un publiciste illustre , « est un gouvernement (jui en attend un autre. » Pour nous, en 1848, république n'était qu'un trait d'union entre un gouvernement détruit et un gouvernement à naître...
La France attendait !...
Klait-il possible qu'elle lut trompée dans son attente? Deux cent dix-neuf factieux avaient mis au monde un roi à leur image et ressemblance. Ce roi du monopole, des privilèges et de la corruption, après avoir dégradé la France au dedans comme au dehors, est ignominieusement chassé... La France est replacée au 29 juillet... C'est aux cris de Vive la Réforme! que ce grand mouvement s'exécute... Que fallait-il faire alors? Il n'y avait qu'un mot à prononcer : appel A LA France ! non sur un homme, mais sur un principe, et tout était dit , car la France seule pouvait se juger librement et prononcer son arrêt.
Au lieu de cela, (jue s'opère-t-il?
Les élections pour la constituante avaient donné une chambre antiré[)ublicaine. La légitimité y comptait ses notabilités, l'orléanisme son élat-major, la République sa queue, et le socialisme quelques ardents adeptes. La France, loin de craindre pour son avenir, pouvait tout avec cette assemblée. Les républicains y étaient en minorité, les socialistes n'y figuraient qu'à l'état d'échantillons; les hommes qui repoussaient la République y représentaient un ehillie de 2 contre i .
Mais la grande majorité, hostile à la République démo-
cratique, se composait de légitimistes et d'orléanistes. Les premiers, comme hommes d'ordre et de liberté, pouvaient tout; et la France était prête à suivre leur élan. Les seconds n'osaient rien; frappés de la foudre, ils n'osaient songer à ressusciter. Ils savaient que la France était sans entrailles pour eux, et qu'un signe de leur part pour manifester des prétentions détruites aurait amené leur extermination. Ils
faisaient donc les morts Ils n'avaient qu'à marcher en
queue, heureux d'être acceptés comme auxiliaires. La voix de la France, je le répète, appartenait tout entière aux hommes du droit commun, aux hommes de liberté !
Cependant, réduire l'orléanisme à l'immobilité, condamner au silence cette insatiable faction qu'on rencontre, à toutes les époques de notre histoire, dans les hontes et les souillures, était chose difficile, pour ne pas dire impossible. Il fallait un élément à son incessante activité, un objet à son ambition, une proie à son avidité; il lui fallait, pour le dire en un mot, une nouvelle France à pressurer, à humilier, à révolutionner...
Traduire de suite le fond de sa pensée, n'était pas chose prudente aux yeux de l'orléanisme. Il lui fallait quelque chose de saisissant, de viscéral, qui frappât le bon sens des masses et qui les appelât à lui. Rien ne fut mieux imaginé par cette faction impie que ces grands mots à'ordre^ de religion^ de propriété, de famille !
Vous les entendez : ils osent parler à^ordre, eux qui ont révolutionné la France et chassé, en 1850, trois générations de rois! Ils osent parler de religion^ eux qui rêvaient la protestantisation de la France pour Vorléaniser, et qui ne trouvaient rien de plus beau et de plus chrétien que leurs mariages luthériens! Ils osent parler de propriété , eux qui
héritent de ceux qu'ils assassinent!... Ils osent enfin parler de /'a?>ii7/e, eux qui , violant toute pudeur et descendant au dernier degré de la dégradation humaine, ont composé les mystères de Blaye pour offrir à la France, à l'Europe entière, le récit dun déshonneur de famille dont le salaire a sali leurs mains!...
On le voit, cette belle formule disait tout et ne disait rien. Son admirable élasticité se prétait à toutes les ondulations, à tous les mouvements, favorisait toutes les souplesses et permettait à toutes les hypocrisies de se produire, revêtues du masque de la bonne foi et de la candeur.
Que reprocher, en effet, sous quelque régime que ce soit, h un homme qui vous déclare, les mains jointes et à genoux, qu'il aime, qu'il respecte et qu'il adore Vordre, la religion, la famille et la propriété? ... Si toute la société n'est pas dans cette formule à quatre points cardinaux, elle y est au moins en grande partie et dans des conditions essentielles à son existence. Sans doute ce qui maintient une société n'est pas là tout entier; mais il y en a assez pour tranquilliser sur le compte de celui qui a tous ces sentiments dans l'àme. Je dis même qu'il yen a peut-être trop, et qu'on aurait pu réduire la formule à un seul mot : Religioin !
Quoi qu'il en soit, la bannière de l'orléanismc porte les quatre mots sacramentels.il les fait vibrer dans sa presse; il les proclame à la tribune. L'orléanismc est converti ; que voulez-vous? il est quatre fois saint!... Ne doit-il pas paraître purifié jusqu'à la moelle des os?... Il se raj)proclie doucement, humhlenient des hommes qu'il a écartés, insultés, humiliés pendant dix-huit ans. ïhiers dit doucereusement à Berryer : «( Ne sommes-nous pas des frères, et de bons n frères? Ne voulons-nous pUb les mêmes choses? N'avons-
ALLUlfCES. 10
« nous pas les mêmes sentiments? Ne voulons-nous pas at- »v teindre le même but qui est de faire triompher Tordre que « vous aimez, que vous chérissez comme nous, de mettre « en honneur la î^eligion, en respect la famille et la pro- « priété? n Eh! oui, répond Berryer; c'est cela, ce n'est que cela. A qiloi l'acheteur de Deutz ajoute : « Eh bien ! frère, embrassons-nous! la France est sauvée! Montons au Capitole pour remercier les dieux ! ).
Et la rue de Poitiers est formée!
Et Berryer tombe de toute sa pesanteur dans le traquenard du héros de Grandvaux ! Et le grand orateur ne pense plus que par le cerveau et n'agit plus que sous les inspirations perfides de l'ancien confident des roueries du roi des Français ! . . .
Je n'ai pas l'intention de révéler ici tout ce qui s'est passé dans cette caverne parlementaire, dans ce coupe-gorge de nos libertés, de dire les faiblesses des uns, les défaillances des autres, les lâchetés de tous, et de jeter la lumière sur tous les sacrilèges complots ourdis contre la patrie...
Il suffit au point que je veux éclaircir par les données irrécusables de l'histoire d'établir que, malgré l'antagonisme le plus ardent , les légitimistes qui aimaient peu Louis-Napoléon, et les orléanistes qui le détestaient, étaient unis dans un sentiment commun et une action commune qui devaient soumettre la candidature napoléonienne aux plus graves dangers.
Tel était, en effet, cet étrange amalgame, connu sous le nom de rue de Poitiers, qu'on y voyait pêle-mêle Mole, qui n'était pas tout d'une pièce; Montalembert, l'orgueilleux sectaire et son radeau ; Odilon Barrot, le fossoyeur des monarchies; Boulay de la Meurthe, l'insignifiant; Bugeaud, le bon
à tout ; Chaiigarnier, l'énigme des niais ; Thiers, le sauteur de toutes les barrières ; Berryer, le magnifique et très-cher, et tout le fretin naviguant dans les eaux de ces chefs de file. D'amis, dans ce Pandémonium, Louis-Napoléon n'en avait aucun; l'honnêteté seule de Boulay lui appartenait. Thiers remplissait cette atmosphère de son intarissable caquetage et de SCS intrigues sans fin. Il était le chef véritable de cette cour des miracles politique.
Que restait-il donc à Louis-Nnpoléon ? Rien ! Les socialistes sont contre lui; les républicains le repoussent; la chambre manifeste des sympathies pour une candidature qui n'est pas la sienne; le pouvoir exécutif lui est hostile; les légitimistes ne peuvent pas l'aimer; les orléanistes, qui portent Joinville dans leur cœur, ne peuvent pas avoir pour Napoléon un dévouement de bonaloi; de bonapartistes, il n'y en a pas !
Encore une fois, quel va être le sort de la candidature de Louis-Napoléon?
Prodige !
Dans quelques jours, dans quelques heures, dans quelques instants, tout change. La Presse et Girardin proclament Louis-Napoléon ; les Débats et Bertin ne voient de salut qu'en lui; le Constitutionnel et Véron, qui sortaient à peine d'être les organes ofiiciels du juste-milieu, brûlent de l'encens pour Bonaparte, qui est pour eux Ihomme de la Providence; il n'est pas jusqu'à la Gazette de France et Genoude qui portent le fils d'IIortense avec fureur...
Et le iO décembre acclame l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte par 5,434,220 voix.
Et les débris de tous les partis, Cavaignac compris, ne réunissent pas 2 millions de suffrages!...
Tel est donc le génie de la France que , malgré tous les partis et leurs divisions, malgré les déchirements dont nous sommes les victimes depuis 93, on ne le détourne pas quand on l'attaque de front. On lui demandait une personnalité républicaine, et, dans la crainte d'un cataclysme, il la refuse, parce que, malgré toutes les tortures auxquelles on l'expose, il veut revenir à sa place et reprendre sa hauteur et son autorité. Que n'aurait-cc point été si, au lieu d'une individualité, on lui avait demandé sa voix sur un principe !
Il me reste encore quelque chose à dire pour expliquer ces résultats, qui sembleront mystérieux h quelques-uns qui ne s'expliqueront pas bien cette majorité imposante qui exècre la République, et qui confie à Louis-Napoléon le couteau qui doit l'égorger...
Si tout ce qui sentait le socialisme et 93 ne pouvait réussir, la République du National ne le pouvait pas davantage. On se souvenait trop de ces comédiens de quinze ans , de ces libéraux carbonarisés conspiraillant misérablement et toujours, de ces voltairiens stupides saisissant avec une avidité de chacals tentes les occasions d'insulter la religion et ses ministres, de ces prétendus soutiens de l'honneur français qui ne trouvaient pas dans leur poitrine un sentiment, dans leur bouche une parole bienveillante pour saluer cette belle et mémorable expédition d'Afrique ; de ces progressistes sans progrès, de ces socialistes sans idées, de ces vantards attaquant tout ce qui n'était pas eux, depuis février, avec une grossièreté et une outrecuidance dont le bon sens public et le ridicule devaient venger le pays. Non, on ne voulait pas de cette république en gants jaunes et à férules pédagogiques! On ne voulait pas, on ne pouvait pas vouloir
de cette république mise en courtage par le pouvoir et ne trouvant plus de chalands pour accepter ses misérables produits !...
Si le National, par ses précédents ahlifrançais, portait un coup mortel à Cavaignae, le corps législatif venait l'achever... En effet, quel ascendant, quelle force morale pouvait avoir, aux yeux de la France, un parlement qui venait de se déshonorer trois fois et plus, dans quelques mois, dans l'acclamation du 4 mai, dans son abaissement en face du gouvernement provisoire, dans sa constiliilion du 9 novembre? Les sympathies de la chambre fondaient les antipathies du pays : Cavaignae ne pouvait donc aboutir.
Mais on n'aurait pas le secret entier de ce concert unanime, qui appelle sous le même drapeau tant d'honmics différents par leurs vues, leur ambition, leur passé, leurs principes, si nous ne rappelions, pour le dire hautement, ce qui avait, avant tout, foudroyé Cavaignae; ce sont ses attentats contre la presse , ce sont ses coups parricides contre cette liberté!...