CHAPITRE VI
OPINIOIV DEM PARTIS «IR LES TRAITÉS DE IStft.
La révolution de 89 a donné naissance aux partis qui divisent la France; la révolution de 1850 les a développés; la révolution de 4848 a rais le comble à la confusion.
Ce qui a dominé depuis la République jusqu'au Consulat, c'est l'esprit constituant sans cesse au service de la faction dominatrice. Toutes les inspirations de la France étaient étouffées ; le gouvernement n'avait pour levier que la force brutale. Il n'y avait alors que deux partis, celui de l'ordre matériel par les baïonnettes, et celui de la démagogie représentée par les clubs et les obscénités de la presse.
Du Consulat à l'Empire, le pouvoir raarcbe à l'unité d'action, de représentation, de volonté. L'autorité est encore la force; mais celle-ci confisque à son profit tous les mouvements. Le pouvoir se fait bomme; et cet homme vit de sa personnalité jusqu'à l'exil de Sainte-Hélène...
L'homme qui s'en va, (juel qu'il soit, laisse des souvenirs. Bonaparte, exilé, laissait un nom immense... Mais le temps, qui emporte tout, avait, dans moins de quinze ans, fait oublier son nom, si ce n'est sa gloire.
1850 se lève; le dra[M'îui qu'il arbore est un emprunt
non à une gloire qu'il n'a pas, mais à une révolution qu'il prétend continuer : Tidée constituante domine encore sous ce nouveau régime que la révolution du mépris vient effacer à son tour.
La République est proclamée en d848; elle est encore rémanation d'une idée constituante réchauffée dans quelques cerveaux. Elle est bientôt remplacée par le 2 décembre, sur lequel je m'interdis toute réflexion : car Pollion et, après lui, Camille Desraoulins l'ont dit : «i On n'écrit pas contre qui peut proscrire... »
Tous CCS régimes constituants ont enfanté ou une idée, ou une forme, ou une personnalité révolutionnaire. Nous rencontrons l'idée dans la souveraineté du peuple, la forme dans la République , le Directoire et le Consulat, la personnalité dans Bonaparte, Louis-Philippe, Orléans; nous trouvons même encore une forme révolutionnaire dans la charte constituante de 4814. La France ne se rencontrait dans aucune de ces idées, de ces formes, de ces personnalités qui étaient la révolution réglementée, façonnée, disciplinée, mais non la France avec son génie et ses libertés.
L'esprit français a, comme un esclave, contracté les plis de ces servitudes diverses. On a cru à la Répu])lique, on a cru au despotisme, on a cru, faut-il le dire? jusqu'aux turpitudes de 1850! on a cru au socialisme, on a cru à tout, excepté à la vérité.
De là des scissions, des divisions, des déchirements qui ont affligé la patrie, et sur lesquels nous nous expliquerons bientôt; de là des partis qui ne devraient plus exister et qui, à leurs points de vue divers, jugent différemment la situation du pays. Quels que soient cependant leur sentiment sur l'avenir de la France, j'ose dire, à notre honneur, qu'il n'y
en a pas un qui osât soutenir politiquement qu'il est honorable pour nous de maintenir les traités de 1815..., sauf l'orléanisme.
Étudions donc chacun de ces partis au point de vue des traités qui nous occupent :
Les traités ont violé le principe de liberté, le principe territorial, le principe moral de la nation.
Sur ce triple terrain tous les partis sont à peu près d'accord.
Le républicain, qui se pique de professer des doctrines de liberté, ne s'inclinera jamais devant l'oppression étrangère. Tout ce qui insultera le territoire excitera ses susceptibilités, son indignation. Pour repousser l'invasion étrangère ou, ce qui est pis aujourd'hui, l'invasion des traités, le républicain mettrait le feu aux quatre coins de l'Europe. Il envahirait de prime saut l'Europe continentale sans savoir où il va aboutir. Incapable de réfléchir de cette réflexion profonde qui médite et qui juge, il s'élance comme un torrent, renverse, brise, écrase jusqu'à ce qu'un torrent ennemi vienne le briser et l'écraser à son tour. C'est que le républicain a plus de cœur que de tète, plus de sentiment que de réflexion. Il y a dans cette nature quelque chose de généreux qu'on admire; il y a aussi de graves fautes que l'on déplore : c'est la tête, et non le cœur, qui mène les empires.
Le républicain se jetterait donc tête baissée sur l'Europe entière, sans compter ses ennemis. Et cela, il le ferait comme de boire un verre d'eau. Il crierait, au premier signal : «t A Vienne! 5 Berlin! à Moscou! » comme ses aînés. La force torrentielle est toute sa diplomatie ; les victoires qui coûtent du sang, qui volent le sol et la liberté d'autrui lui
paraissent constituer la véritable force, la véritable grandeur.
Et ce même républicain, qui est indigné du joug anglais, ne pousserait pas le cri : « à Londres ! » malgré sa haine contre le gouvernement britannique. Voulez-vous savoir pourquoi ? Il se gêne peu pour le dire : C'est que TAngleterre est l'asile de tous les proscrits... Quelle logique!...
L'orléaniste n'appartient pas au peuple. On le compte dans la bourgeoisie enrichie. C'est le parti du mouvement, de l'intrigue; c'est lui qui dispose des ressources matérielles les plus considérables. En 89, il s'est servi du peuple pour écraser l'aristocratie et abolir les privilèges; et, à son tour, il est devenu plus incommode que l'aristocratie, plus vexant que les privilèges. Le côté le plus immoral de ce parti n'est pas celui par lequel il appelle dans ses mains tous les monopoles, tels que nous les avons vus de 4850 à 1848, mais celui par lequel il s'offre au peuple comme homme de droit commun et de liberté. C'est ainsi que, pour lui, l'élection par les censitaires était le droit commun, le pays légal; c'est ainsi que l'usurpation de la couronne par les deux cent dix-neuf députés était, d'après lui, l'expression de la volonté nationale; c'est ainsi que le siège de la citadelle d'Anvers a été, pour lui, la destruction des traités de 1815, en même temps qu'un défi porté à V Europe entière! l ! ... Et c'est l'historiographe de la diplomatie orléaniste qui écrit cela ! Risum teneatis, amici! Et il a soin d'ajouter, pour nous convaincre (t. 1, p. 24) : «c La prise d'Anvers par l'armée française « était la mise à exécution, par la force des armes, des nou- « veaux arrangements territoriaux que la France réclamait « deV Europe awiiom de la révolution de 1850 ! » La France de 1850, autrement le gouvernement orléaniste, ne réela-
mait rien, parce qu'il n'aurait rien osé réclamer. Il a fait le siège de la citadelle d'Anvers avec la permission de T Angleterre; il s'est retiré quand l'Angleterre l'a voulu ; il n'y est pas resté cinq minutes de plus que ne l'ont permis messieurs les Anglais. Si la séparation de la Belgique de la Hollande a été maintenue, c'est sous le bon plaisir de l'Angleterre, qui a achevé de défaire en 1859 (traité des vingt-quatre articles) ce qu'elle avait amalgamé en 1815; et, en le défaisant, l'Angleterre a eu soin de se rendre plus fortesurce p^int qu'elle ne l'était avant, en confiant cette clef du Nord à un prince anglais. C'est ce que le même auteur explique en disant : « 11 importait à la France, surtout avant la création «i des fortifications de Paris, de reprendre à d'anciens ad- « versaires et de remettre à des alliés naturels les places « fortes de la Belgique! » Voilà qui est clair : les Anglais sont nos alliés naturels d'après l'orléanisme ; il importait à la France de leur confier les places fortes de la Belgique! Aussi M. 0. d'Haussonville s'écrie-t-il avec un enthousiasme tout patriotique : « Par suite de la création du nouvel État n indépendant, quel changement à notre profit! » Dites donc plutôt: Quel abaissement! quelle lâcheté! quelle honte pour nous! ! !...
Le sentiment des orléanistes sur les traités de 1815 se révèle tout entier dans les citations que nous venons de rapporter. Si aucune cause de dignité et d'honneur ne le soutient sous le rapport politique, il est juste de dire que l'orléanisme se défend avec plus de bonheur en invoquant les intérêts engagés.
Si les intérêts engagés étaient un moyen absolu de proscrire toute lutte, il est évident que la paix universelle régnerait sur la terre. Toute la question consiste à savoir si,
pour la France , les intérêts engagés sont plus importants que ceux qu'il faudrait dégager. Pour nous, la réponse n'est pas douteuse. C'est toujours un grand malheur, nous nous hâtons de le dire, que d'être dans la nécessité de troubler des rapports existants, des transactions ouvertes, des expéditions et des arrivages, de suspendre pour un temps le cours des relations de peuple à peuple. Avant d'en arriver là, il faut se demander si les intérêts à conquérir ne dédommageront pas avec usure des pertes passagèrement souffertes. Ce n'est point ici le lieu de rappeler toutes les considérations que nous avons présentées ailleurs à cet égard. Il nous suffira de dire que notre commerce extérieur est aux abois, que l'agriculture et l'industrie sont atteintes de graves souffrances, que le sol est écrasé par une dette hypothécaire sans exemple dans les annales du monde, et dont il ne se relèvera que par une expansion qui sera le résultat nécessaire de la lacération des traités. Si nous ajoutons , ce qui doit être en première ligne , la question d'honneur et de dignité qui rendront h la liberté tous ses élans, on comprendra que le moment est venu, et que l'ajourner encore c'est se suicider. II y a d'ailleurs, au temps où nous vivons, dans l'Europe entière, une agitation sourde, une émotion universelle qui nuit plus aux intérêts engagés qu'une guerre réelle. Les affaires d'Orient, par exemple, qui ont à la vérité pour nous un grand intérêt que je n'élève cependant pas à la hauteur de celui que je soutiens, ont fait dire dernièrement à un publiciste, M. Victor Morpurgo, ce qui suit : <t Quant à ceux qui , engagés dans des entreprises industrielles u et commerciales, demandent le maintien de la paix a tolt «< prix, ils devraient réfléchir que le commerce et l'indus- «i trie ne peuvent prospérer que tout autant qu'on est sans
« inquiétude sur le lendemain, et quon n'aurait jamais de « lendemain assuré s'il était permis à l'Etat le moins civi- «t Usé de V Europe de violer impunément les traités et de «t dicter la loi en effrayant les intérêts et en menaçant de la « guerre. » Si l'on ne veut pas de paix à tout prix, si c'est la guerre que l'on appelle pour une simple mission de Mentchicoff, suivie de l'occupation de provinces que la Russie dit avoir droit d'occuper en vertu des traités ; si les seules émotions causées par un ultimatum qui est loin d'être une invasion, alarment le commerce et l'industrie, et si l'on pousse à la guerre pour ces simples alarmes dant je ne nie pas la cause légitime, que ne doit-ce donc pas être au sujet de souffrances réelles bien plus vives, bien plus profondes qui portent à la fois sur notre marine marchande, sur nos ouvriers industriels, sur nos vingt millions de cultivateurs, sur le peuple enfin qui souffre sans entrevoir d'autre terme à ses souffrances que la destruction des barrières qui les ont créées?... Pour moi, la question d'Orient, qui renaît à chaque émotion de l'Europe, sera à jamais vidée le jour où la France aura brisé les traités de 4815 qui l'oppriment et la déshonorent, et la conduiront, avant dix ans, à un cataclysme effroyable qu'il importe à l'Europe d'éviter.
Je viens de parler de l'opinion des républicains et de celle des orléanistes sur les traités de 4815. Je dois faire connaître maintenant celle des légitimistes. Ma tàcbe, sous ce rapport, sera aussi courte que facile : il me suffira de rappeler ce que l'histoire a enregistré ; c'est que Charles X, par des négociations habiles et avec un sentiment digne d'un roi de France dont tous les partis l'ont loué, allait reconquérir nos frontières naturelles malgré r Angleterre y lorsque la révolution de 4850 a éclaté. Et cette révolution
n'a triomphé que parce que l'esprit anglais, l'influence anglaise, les agitations anglaises y étaient mêlés. Pourquoi ce qui pouvait se faire en 1850, ce que l'Europe continentale trouvait juste en 1850, ne le trouverait-elle pas bon et juste en 1855?... Les traités ont-ils cessé d'être usurpateurs, spoliateurs? Leur lettre, comme le dit M. de Ficquelmont, n'est-elle pas morte ? . . .
On me répondra : La France monarchique pouvait seule le faire; et vous n'êtes plus légitimiste le jour où vous demandez cette conquête à un pouvoir autre que le pouvoir monarchique...
J'avoue que la France monarchique pouvait le faire plus facilement. Elle donnait à l'Europe des garanties que tout autre gouvernement ne lui présente pas au même degré. Je n'en suis pas moins convaincu que la France , sous quelque gouvernement que ce puisse être, qui ne donnera pas d'ombrage par son ambition, qui se bornera à réclamer ce qui est dans le droit du pays, l'obtiendra. Je le demande, moi, à ce gouvernement, parce que je suis Français, et que je suis Français avant d'être légitimiste. La première loi d'un peuple, c'est de vivre, et de vivre avec honneur. Tout ce qui est obstacle à son indépendance, à sa fortune, à sa liberté, il doit le détruire. Les nations ^'attendent pas ceux qui ne savent pas venir. La vie des peuples est l'ensemble des moyens qui constituent sa prospérité. Le gouvernement qui serait impuissant à les faire triompher serait un gouvernement nul ; son autorité ne serait qu'un vain mot et sa chute serait prochaine...
Qu'après cela , on dise que je ne suis pas légitimiste ; je m'en moque de toute mon âme. A coup sûr, je ne suis pas légitimiste de l'espèce de ceux qui peuvent me blâmer. Je
l'ai déjà dit : j'ai peu d'idolâtrie pour les personnes. Je ne m'incline que devant les principes ; et, s'il le faut , je fuis taire le principe quand le salut du pays est compromis.
Lorsque l'islamisme s'avançait au cœur de la France et que ses bordes guerrières menaçaient de nous asservir, un maire du palais, usurpateur de l'autorité suprême, marcha contre lui et le foudroya. Sans CJiarles-3Iartel, peut-être, la France serait aujourd'hui musulmane!... Fallait-il, parce que ce duc de France ne remplissait pas son devoir envers la couronne qu'il laissait vacante, refuser de marcher, à Poitiers, sous son drapeau et livrer la France au cimeterre des Sarrasins?...
Ainsi donc, que le chef du pouvoir s'appelle Charles-Martel ou Napoléon , je me rangerai sous son drapeau quand il combattra pour l'honneur et la dignité de la France !
Faut-il maintenant parler du sentiment bonapartiste sur les traités de d8i5? Ce serait plus qu'une impardonnable omission; ce serait une lâcheté de ne pas le faire. Le sentiment bonapartiste ne peut pas être autre chose que celui de Napoléon l*"'. Napoléon III s'est montré, jusqu'à ce jour, trop sévère imitateur des formes du premier empire pour qu'il n'en ait pas non plus complètement accepté les idées, à l'invasion européenne près. Napoléon I" a résisté à Francfort, résisté à Châtillon, résisté à Lusigny; il n'a voulu ni des limites de 1792, ni des limites de 4790; il ne pouvait pas, il ne devait pas les vouloir, quoi qu'à son retour de File d'Elbe il ait déclaré, sans que j'ajoute beaucoup de confiance à sa déclaration , qu'il acceptait le traité de Paris.
11 n'y a cependant pas de parité de position entre l'oncle et le neveu, il faut le dire. Sans nous expliquer sur cette différence que l'Europe a comprise et que le faubourg Saint"
Germain a louée ( voyez broch. de M. le marquis de Mailly- Neslc : la Révolution est-elle finie?) ^ il y a peut-être plus de raisons pour que Napoléon III veuille l'intégrité de notre territoire que qui que ce soit. Napoléon III n'a pas à se compromettre en abandonnant des conquêtes; il ne peut que grandir en revendiquant des droits violés et qui sont imprescriptibles pour nous.