SUITE. LES FAITS EIV FACE DES THEORIES
Lorsqu'un fait violent vient peser de tout son poids sur l'intelligence d'un peuple, lorsque l'idée de salut abandonne une grande nation et que l'anarchie, dans les idées comme dans les faits, a atteint son dernier terme , il est urgent de s'élever dans la sphère des principes pour rechercfier la cause du mal qui oppresse et menace de jeter la société dans la barbarie, avant-coureur de la destruction.
La logique universelle, qui est la raison de Dieu dans les affaires humaines, comprend la logique du bien et la logique du mal.
Depuis la violation des cahiers de 89 par les constituants de cette époque, la France, lancée dans la logique du mal, parcourt le cercle des révolutions. Sortie des conditions de son existence par la violation de son droit d'initiative et de sanction, elle ne rentrera dans sa vie normale que par l'application de ce droit.
Ce droit, c'est l'appel à la nation pour la reconstitution du pouvoir, pour le rétablissement de l'autorité; c'est la volonté du peuple faisant son devoir et s'expliquant d'une manière explicite et formelle sur les principes de sa constitution naturelle, la monarchie représentative.
En d'autres termes , nous disons qu'il est constitutif en France que l'autorité légitime, une fois bannie par la révolution, ne doit être rétablie que par une convocation générale de la nation. Toute autre restauration de la royauté serait éphémère : l'histoire est là pour le justifier.
On a beaucoup agité ces questions dans la presse, depuis 1848 jusqu'en 1851 : pourquoi recommencer l'œuvre de trente années? Pourquoi? Parce que le parlementarisme a compromis le salut de la France en maintenant les funestes idées d'absolutisme, de privilèges et de monopole.
En 92, la Constituante, sous les inspirations de Mirabeau, viola les droits du peuple et les droits du roi, en instituant la forme républicaine contrairement aux vœux des cahiers de la nation. Les conséquences de ce fait usurpateur furent la Convention, le Directoire, le Consulat et l'Empire.
En 1814, quehjues hommes qu'on a surnommés les doc- IrinaireSf et qui n'étaient que les continuateurs des constituants de 89, empêchèrent Louis XVIII de convoquer la nation, inspirèrent l'octroi de la charte, le cens à trois cents francs qu'elle renfermait, avec le principe de souveraineté parlementaire opposé à l'article 14. La Restauration reposait sur de fausses bases. L'œuvre de perfectionnement des siècles était man(juée. 1830 était en germe dans la charte Talleyrand-Beiignot, comme le 12 décembre dans la constitution Marrast. Chateaubriand, Genoudc, de Villèle annoncèrent et prédirent une révolution dans le sens des classes moyennes. C'était logique, c'était la logique du mal.
9i proclama le droit constituant du peuple, qui devait, par réaction, amener, en 1814, le droit constituant du roi, (pii devait, à son tour, produire le droit constituant de la bourgeoisie. Louis-l*hilip(»c lut le roi d(; cette classe.
Si, au lieu de lancer ses ordonnances, Charles X avait suivi les conseils de Genoude, s'il avait consulté la nation , d850 n'avait pas lieu et la France sortait heureuse et triomphante du cercle des révolutions.
Au moment où s'accomplissait le crime du 7 août 1850, un homme, plus grand à lui seul que tout son siècle, traçait d'une main prophétique, et selon l'expression de Méry, le sillon de la réforme. Seul alors, Genoude vit son idée grandir et s'emparer peu à peu des esprits les plus sages de l'époque. On put voir, en 1832, l'opinion légitimiste représentée par toutes les célébrités contemporaines, unanimement d'accord sur les principes constitutifs de la nation française. L'union était faite alors (V. l'abbé Fayet, Vie de Genoude) ; mais elle fut brisée en 1855, le jour où Berryer conçut la fatale idée de rétablir la monarchie, non plus, comme il le disait en 1852, par la nation et pour la nation, mais par les intrigues parlementaires.
Berryer, après avoir reconnu et proclamé l'appel à la nation, le vote universel, les droits du peuple, enfin, comme devant servir de base à l'édifice monarchique; Berryer, après avoir pensé et échit comme Genoude, Lourdoueix, de Villèle, Chateaubriand; Berryer déclarait plus tard à la tribune que sa part de droit lui suffisait y en jetant au vent le principe de la souveraineté nationale, que son instinct devait cependant le porter à ressaisir dans le dernier et le plus triste de ses jours politiques.... Dès ce moment, l'intrigue burgravicnne est créée, le travail des taupes se fait... Les hommes restés fidèles aux traditions nationales sont écartés des assemblées par lor et les intrigues orléanistes et les turpitudes des demeurants d'un autre âge...
Les hommes du droit commun n'en poursuivent pas
moins leur grande mission. Rien n'est épargné pour les abattre, procès, amendes, prisons ! Tout est vain en présence de leur indomptable énergie , et la réforme qu'ils proclament est le tocsin du 24 février...
J'ai déjà dit, par Tliistorique de la rue de Poitiers, comment ce mouvement avait été détourné, comment cette rue de Poitiers en avait saisi la direction , et où ses intrigues avaient abouti. On peut comprendre maintenant depuis quelle époque le grand parti de Vordre..., content de sa part de liberté...., hostile au principe de souveraineté nationale, plantait ses jalons depuis treize ans. La rue de Poitiers était un semis de i85o, une graine sortie de l'oflicine de Thiers, qui devait lever, non dans le champ de Tappel AU peu])le, mais sur celui de l'appel du peuple, acclamation à huis clos ou tout au j)lus de cafés, de barrières ou de guinguettes, plaçant ses coryphées à leur véritable hauteur. Ce n'était pas le vaste terrain national de la Gazette de France, mais le terrain isolé, étroit, suspecté d'invasion de jjialadies contagieuses pour nos libertés, terrain hérissé d'exclusions, de malédictions, d'excommunications contre ceux que l'Union calomniait avec une mauvaise foi et une stupidité sans exemple, en leur prêtant, notamment, la pensée de vouloir élire celui qui (nous n'avons cessé de le dire et de l'écrire) ne peut pas être élu, au lieu du rappel et de la reconnaissance du droit de celui qui, banni, ne peut, en définitive, rentrer que si on le rappelle. Comment, sans cela, |)0urrait-il revenir?... Ne pensons pas à la guerre élrarjgère; ne parlons ni des Cosaques, ni des Prussiens: car nous savons qu'un fils de France ne veut et ne peut vouloir que par la France... Mais le huis clos, ou, ce qui revient à peu près au même, des cafés et des guinguettes
ne sont pas la France ! C'est rapetisser son point de vue , c'es^ dégrader la majesté d'un peuple que de descendre à rappeler de telles misères. Parlons donc de l'appel au peuple avec la dignité que commande cette haute question.
En principe, l'insurrection est le plus grand des crimes, et non, comme le disait la Fayette, le plus saint des devoirs.
L'insurrection n'est commandée, comme devoir, qu'en cas de légitime défense des droits de la nation reconnus par elle dans la forme la plus générale, la plus explicite et la plus vraie. Quand un peuple a parlé dans toute sa liberté, c'est un crime, et le plus grand de tous, que de violer la loi qu'il s'est imposée.
L'appel du peuple, l'acclamation du peuple était et sera toujours un crime provoquant à la guerre civile, au meurtre, à tous les excès. L'appel t/w peuple est la violence d'un parti sur un autre parti ; c'est l'extermination du faible par le fort; c'est la société mise en coupes réglées par la brutalité, l'aveuglement, les passions les plus atroces.... Pitié aux inventeurs de cette politique barbare, ne disant qu'à demi ce qu'elle veut, et ne comprenant rien au principe de souveraineté nationale dont l'exercice libre tue toutes les passions, parce qu'il laisse dans la sphère politique la liberté à tout le monde !
L'appel au peuple, universellement convoqué dans les comices, sans pression, sans surprise, c'est la France !
Persuadés que tout gouvernement dont l'origine serait en désaccord avec les lois éternelles de la justice et de la logique doit tomber, tôt ou tard, sous le coup d'une opposition d'autant plus forte qu'elle aurait pour elle l'arme du droit, les hommes du droit commun ne voulaient le retour de la monarchie qu'avec le consentement formel et expli-
cite de la nation sincèrement consultée. Respectant le libre arbitre que Dieu a donné aux individus comme aux nations, ils s'appuyaient sur ce principe que l'autorité même légitime ne doit pas s'imposer cliez un peuple. Ils croyaient que si, par le fait des révolutions, la majorité de la France était (c'est une supposition) devenue républicaine, la minorité n'avait pas le droit de lui dicter une forme dé pouvoir.
Dieu n'a point imposé la vertu à l'homme ; ce qui a fait dire à Bossuct : « Que Dieu avait voulu respecter Vépou- « vantahle liberté de riiommc. i>
Le christianisme ne s'est pas établi par la force du despotisme ou du glaive ; il a, au contraire, détruit le despotisme et brisé le glaive.
La persuasion et la discussion, telles sont les armes que Dieu donne au droit vaincu par le fait. Répétons encore que si l'insurrection est permise, comme devoir, contre la violation flagrante des droits d'une nation, cette insurrection ne serait plus permise quand un fait nouveau a pris sa place, en laissant libres les discussions et les intérêts qui lui sont hostiles. On brûle la cervelle à un brigand qui veut vous dévaliser; il est défendu de l'offenser quand la loi l'appelle à se défendre et qu'il est placé sous son joug.
Quand le flagrant délit a cessé , la justice nationale commence.
Les hommes du droit commun attendaient ce jour de juslice où, seul, le peuple entier, réuni dans ses comices, après l'expulsion de la monarchie bâtarde de juillet, avait le droit de rappeler ou de repousser la monarchie légitime, retenue dans l'exil par la division des partis.
Comment la question devait-elle être posée au peuple? 11 faut le dire.
On ne formule bien une question que lorsqu'on en comprend parfaitement les termes.
De quoi s'agit-il, en effet, en principe, pour l'appel au peuple?
Il s'agit, pour tout le monde, d'établir une forme de pouvoir ; il s'agit de faire passer dans les faits un principe gouvernemental.
Or, il n'y a que deux principes de gouvernement : l'hérédité et l'élection.
Je défie MM. Lamennais, Thiers, Girardin, Guizot, voire même M. Troplong (sauf Proudhon qui les abolit tous), d'en découvrir un troisième.
En effet, le peuple ne peut déléguer la souveraineté que de deux manières : à terme indéfini ou à terme défini.
A terme indéfini, c'est l'hérédité monarchique.
A terme défini, c'est l'élection.
L'hérédité, c'est toujours la monarchie.
L'élection, c'est tout ce qu'on voudra; c'était Louis- Philippe, c'était la République, ce sera tout ce qu'on élira.
L'hérédité ne produit qu'une seule forme de pouvoir : la royauté traditionnelle et légitime.
L'élection en produit autant qu'il y a de sophistes et d'ambitieux sur le globe.
En France, il n'y a qu'un seul représentant de l'hérédité royale : c'est Henri V.
Et il y a autant de chefs électifs qu'il y a d'électeurs.
La vérité est une , l'erreur seule est multiple.
Les d'Orléans , en violant le principe de l'hérédité du trône, se sont faits les égaux du premier aventurier venu.
Si la branche aînée n'a plus de droit, tout le monde a droit.
De ce qui précède découle logiquement la question :
République ou Monarchie!
Tout ce qui est produit par rélcction est une forme de ré})ubli(|ue.
L'hérédité, encore une fois, ne produit que la seule monarchie légitime.
Il n'y a qu'une seule monarchie pour la Franco; il peut y avoir mille républiques.
Quand nous posions la question dans ces termes, nous étions convaincus que cette formule d'appel au peuple était seule logique, seule inattaquable.
La proposition de M. le marquis de Larochejaquelcin était donc toute nationale. Elle fut non pas discutée, m.u's déchirée par Dupin et méprisée par Bcrryer, qui en avait cependant gardé un lambeau dans sa poche pour la mansarde de la mairie du dixième arrondissement... Mais celait trop tard...
Nous posions la question non sur des noms propres, mais sur un principe; de sorte que le peuple, éclairé par la formule simple et explicite de : République ou Monarchie! pouvait répondre en parfaite connaissance de cause.
Nous demandions de plus que la question fut portée par une assemblée souveraine, et que, sans pression injuste de la part des pouvoirs institués, le peuple pût voter librement, dans un temps calme et non au sein d'une guerre civile et sous le fait d'une révolution.
Avions-nous tort ou raison dans nos opiniâtres convictions? C'est ce que l'avenir apprendra i\ ceux qui n'ont ni notre foi ni nos principes.
Cependant le nom d'un homme illustre, celui de M. le marquis de la Rochejaquelein , a été prononcé dans tout ceci; il vient de l'être encore à l'occasion de la brochure intitulée la France en 1855. Ce nom a été, pour nous, l'occasion de plus d'une douleur de la part de nos amis comme de nos ennemis. Nous devons à tous une réponse :
Nous ne craindrons pas, avant tout, de déclarer nos profondes sympathies pour l'illustre Vendéen, Nous affirmerons de même qu'il est aussi royaliste aujourd'hui qu'hier, qu'il le sera jusqu'au tombeau , parce qu'il ne peut pas être autre chose, quoi qu'il ne soit plus, sous le rapport officiel, ce qu'il était avant le 2 décembre.
Ce que M. de la Rochejaquelein a fait, nous ne l'aurions pas fait. Nous le lui avons dit avec cette cordiale franchise comprise par une âme aussi élevée que la sienne, ~ avec ce dévouement sincère qui ne se repaît ni de nouvelles à la main, ni de bienveillances chuchotées, ni de ces hypocrites regrets, aiguisés en poignards, présentés sous les dehors de la charité.
On a eu des torts , et des torts de la plus haute gravité. Ces torts se sont élevés ou sont descendus jusqu'à l'insulte; nous l'avons vu notamment dans une lettre, rapportée par le Siècle, et à l'adresse du duc de Rohan. Notre illustre ami en a eu l'âme navrée ; il s'en est épanché avec nous dans une lettre du 17 décembre que nous aurons bientôt l'occasion de publier.
Quelque graves que soient ces torts, quelque blessantes que soient ces injures, je ne les regarde pas comme une excuse : je dois cette nouvelle franchise au descendant de la plus noble race de la Vendée par le dévouement, le courage, la fidélité.
Tant d'autres, avant comme après lui, ont été calomniés et insultés! Ils sont restés ce qu'ils étaient, parce qu'ils savent, dans leur foi profonde, que les hommes et leurs calomnies, quelque tristes qu'ils soient, passent et que les principes restent...
Voilà pour le côté personnel.
Quant au fond de nos doctrines, telle ou telle conduite ne les atteindra jamais. Les hommes du droit national, qui sont heureux de compter parmi eux de grands noms, de grandes influences, n'ont de chef que dans leur principe. L'bomme qui penche ou qui tomhe ne fait rien à la vérité qu'ils proclament. Ils sont aussi entiers de foi, de dévouement et de courage après un revers qu'après un succès. La foi les soutient , et cette foi ne meurt jamais ! . . .
Mais on insiste et l'on dit : M. de la Rochejaquelein reconnaît la légalité des huit millions de suffrages du 20 décemhre ; il déclare se soumettre à cette volonté qu'il déclare être la volonté de la nation. En ne l'imitant pas, vous vous insurgez contre la volonté nationale ; vous n'êtes pas conséquent : car Louis-Napoléon est le produit de l'appel au peuple...
Je réponds :
Louis-Napoléon a posé à la nation une question de personne et non une question de principe. A cet endroit, et au point de vue légitimiste, raj)j)el au peuple qu'il a fait n'est que transitoire : car les personnes s'en vont et les principes restent... A ce sujet, je n'ai aucune peine à avouer qu'en dehors du principe <iue je propose la personne de Louis-Napoléon est celle (|ue je préfère à toutes les personnes; il ne me rappelle ni les horreurs du régicide Égalité, ni l'indignité de son fils !... Si j'avais à m'étendrc davantage,
j'ajouterais que si je suis loin d'approuver tout ce qu'il a fait, je lui sais, comme Français, beaucoup de gré de certaines mesures, et que je bénirai à jamais son décret de justice du 22 janvier 1832, que les révélations de 31. Lasalle sont venues à jamais justifier.
Je n'ai rien à dire sur les liuit millions de suffrages. Il y a, dans ce chiffre, une question réservée par l'histoire. En supposant même que l'histoire n'eût qu'à enregistrer un chiffre pur et simple, je dirais encore que ce chiffre est une négation et non une affirmation dans le sens légitimiste, quoique la Gazelle de France, s'il m'en souvient bien, ^lit écrit le contraire.
Je ne m'insurge pas, je respecte la loi que le pays s'est faite; mais je proteste : c'est mon droit. L'avenir, qui épure tout, fera justice de mon excentricité ou glorifiera ma raison.
Si, dès à présent, les huit millions de suffrages doivent me fermer la bouche, je dirai très-humblement à celui dont ils constituent le pouvoir : Quand on est soutenu par huit millions de voix, on a une autorité incontestable et incontestée. Cette autorité doit être rassurée elle-même en rassurant le pays. Elle peut donc, sans crainte pour elle, donner essor à la liberté : car autorité et liberté s'engendrent et vivent d'une vie commune. Leur séparation est toujours le plus grave symptôme d'un mal : autorité sans liberté c'est despotisme, comme liberté sans autorité c'est anarchie.
Je ne serai pas moins afïirmatif au sujet de la position prise par M. le marquis de la Rochejaquelein. Si l'illustre Vendéen s'était (ce n'est qu'une supposition) jeté tête baissée dans le nouveau pouvoir et sans condition, avec les précédents de sa famille, avec le nom qu'il porte, il aurait fait
quelque chose de peu digne de lui. Mois s'il a entrevu^ comme je le crois, la possibilité de rendre déminents services au pays en concourant à détruire tout élément révolutionnnire, en chàlinnt Torléainsme, par exemple, nonseulement je ne le blâmerai p;is, mais je l'applaudirai. Je l'ai déjà dit : un bon chrétien doit écraser un Sarrasin partout où il le rencontre, que ce soit à Poitiers ou à Paris, et que son chef s'appelle Charles Martel ou Napoléon !...
On n'oubliera jamais que M. de la Rochcjaquelein a protesté contre le 2 décembre ; et l'on ne proteste pas pour trahir ensuite les intérêls de son pays.
CHAPITIIE IX.
APPEl. Al PEUPLE «UR E.ES TRAITEfll DE 1815.
Je viens de parler de ce qui pouvait faire et ramener l'unité si nécessaire au milieu des divisions des partis, pour rassurer et protéger les grands intérêts de la France.
Quels plus grands intérêts que ceux attachés à l'existence ou à la destruction des traités qui nous occupent?...
Cependant, loin de nous la pensée de jeter le pouvoir impérial dans des aventures. C'est à la France que nous pensons sérieusement ; et c'est de la France que doit venir sinon l'initiative dusalut, du moins raj)probation des moyens qui doivent y conduire.
Il ne s'agit donc point ici de jeter le pays dans une guerre continentale et à outrance qui doit être évitée.
La guerre ne peut et ne doit point être personnelle, mais nationale.
Une guerre nationale ne peut être faite qu'avec le concours et rassentiment de la nation.
Le chef de l'État, aux termes de l'article 6 de la constitution du 14 janvier 1852, déclare la guerre.,.. Mais cette disposition ne peut s'entendre que d'une guerre défensive où la résistance appartient de droit au chef de TÉtut, lorsque
les frontières ou une partie quelconque du territoire est attaquée.
Cela est si vrai que si, aux ternies de l'article 5 de la mémo constitution, le chef de TÉtat est responsable envers le peuple français auquel il a toujours le droit de faire appela celte responsabilité ne peut se rapporter qu'au cas le plus grave qu'on puisse supposer. Et ({u'y aurait-il de plus grave qu'une guerre générale ? Et quand scrait-il important pour le pouvoir exécutif de faire un appel à la nation si ce n'était au moment où tous ses intérêts pourraient être engagés ?
Au temps où nous vivons, les guerres ne sont plus des caprices; elles n'ont quuii but, l'inlérêt du peuple qui les fait.
De même que le chef de l'État ne serait pas libre d'abandonner une portion du tciriloire, une province par exemple, sans le consentement formel de la nation, de même aussi ne pourrait-il pas exposer celle-ci aux graves dangers d'une guerre par invasion, sans que le peuple en ait reconnu la justice.
François 1"% pour sa rançon, avait livré la Bourgogne à l'Espagne; les étals généraux refusèrent de sanctionner cette partie du trailéde Madrid, en déclarant (jue la Fraiu;e seule avait le droit de donner un tel consenlemcnt. Et cet exemple n'est pas le seul ^
* We se souviciil-on pas que lorsque, en 1851 et 1832, il circulail des bruits sur les inlenlioiis du gouNerncnieiil d'abiindonuer l'Algérie, bruits i\m ne paruissiiieut que Irop ruu«lé>, liiuligualiuii publiipie y répuudit de manière ù éloigner cette pensée qui nélait que l'un des mille symptômes du serviliamede Louis-l'liilippe envers l'Angleterre? La crainte d'une sédition intérieure nous a conservé cette conquête. Si Louis-Philippe eût consommé cette dernière lâcheté , la France l'aurait probablement chassé quinze ans plus tôt...
Telles étaient les traditions, tels étaient les principes avant 1789. Ce sont ceux qui ont été proclamés à cette dernière époque; ce sont ceux que Louis-Napoléon adopte comme base du droit public des Français (art. l^"" de la constitution du i4 janvier 1852).
« Qu'est-ce que la guerre ? dit Vatel. C'est l'état dans « lequel nous faisons valoir nos droits par la force. »
11 ne suffit donc pas d'avoir la force, il faut avoir le droit.
Le droit de la France n'est pas contestable. Il est inutile de rappeler la violence des traités, les spoliations qu'ils consacrent, la vengeance qu'ils accomplissent et le joug qu'ils nous imposent. Ils sont là ; et en les lisant chacun peut voir à quel degré d'humiliation nous avons été placés.
Mais le droit ne suffît pas toujours; le droit a trop souvent besoin de la force. Possédons-nous la force nécessaire à la conquête de nos droits ?
S'il s'agissait non de reprise de droits, mais de révolution, d'invasion, d'usurpation, il est évident que les forces de la France se briseraient de nouveau contre des coalitions continentales qui non-seulement maintiendraient les liens que nous devons briser, mais les resserreraient encore davantage en reculant pour longtemps notre délivrance. S'il ne s'agit, au contraire, que de nos limites naturelles, il n'y a plus de coalitions possibles. Nous ne rencontrons d'ennemi que hors de l'Europe continentale, c'est-à-dire dans l'Angleterre.
Je dis qu'il n'y a plus de coalition possible et je le prouve en peu de mots :
C'est l'Angleterre qui a fait les coalitions ; c'est l'Angleterre qui a fait les traités , c'est l'Angleterre qui les main-
tient : chacune de ces propositions est historiquement démonlréc. Aurait-on oublié que l'Angleterre, futiguée du congrès de Chàtillon, inquiétée par les conférences de Lusigny, poussa au traité de thaumont qui non-seulement rompait tout, mais qui posait, pai' anticipation, le principe de création du royaume des Pays-Bas au profit de l'Angleterre, qui, avant que les coalisés fussent maîtres de Paris, nous démantelait, nous partageait, nous ôtait nos frontières du nord, et se ménageait, sous les rapports politique et commercial, des avantages que la séparation ultérieure de la Belgique ne nous a point rendus... L'Angleterre tient au maintien des traités, parce qu'elle sait et qu'elle voit que rafîaiblissement de la France, par ces traités, conserve à la Grande-Bretagne son influence continentale. L'Angleterre est forte de toute la force qu'elle nous a ôtée * ; sa prépondérance est une usurpation, comme notre respect pour un tel état de choses est une honte,... C'est en vain qu'on cherche à nous voiler les yeux sur cette situation funeste en nous rappelant que l'Angleterre et la France sont ks deux seuls États constitutionnels de l'Europe, etqu'à eux deux ils doivent commander le respect et l'obéissance au reste du continent. On sait ce qu'il faut penser du régime anglais comme du régime français, (jui ne lui ressemble en rien et qui est la plus funeste décoloration du régime parlementaire du lloyaume-Uni. Quant à l'influence de la France, depuis que celle-ci est constitutionnelle, on ne la rencontre nulle part. La France n'a été forte qu'en mettant sa force au service de l'Angleterre; clic n'a été prépondérante
* Un diploinule ulleiiiaiid la cciil naguère : « L'Angleterre est sortie de lu « lutte, riche de dé|>uuillus, plus furie encore de iu/faiitUssvinvnl des au- « très... n C'est clair.
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qu'en obéissant a la loi anglaise, aux inlcréts anglais qui sont de nature, en Tclat, à ne se laisser primer })ar personne. L'état conslitulionnel est encore une machine de guerre que nous devrions avoir appris à juger depuis que nous savons tout ce que nous a valu un régime en dehors de nos traditions et que le suffrage universel doit avoir aboli sans retour ^
Cela dit, je répète qu'il n'y a plus de coalition possible dans l'Europe continentale, parce que la France, avec ses limites naturelles, ne sera jamais un ombrage pour elle. Et la France, après les avoir reconquises, ne peut pas aller au delà, sans folie, sans ruine pour elle. La conquête de ces limites ne peut pas être une menace pour l'Europe. Les limites naturelles de la France sont, avant tout, une question d'amour-propre, d'honneur national, avant d'être une question d'ambition. Car il est évident que, même sans ses limites, rien, dans l'hj^potbèse d'une invasion, ne l'empêcherait de les envahir avant que l'Europe continentale les eût protégées. Ce n'est donc au fond que le possible, le facile, le temporaire à convertir en définitif, en donnant satisftiction à l'indépendance de la France.
• Si le gouvernement parlementaire anglais est si beau et si parfait, si nous sommes si heureux d'être constitutionnels (mol que je ne comprends pas, je l'avoue), à son exemple, comment se fait-il que nous sommes en révolution depuis que nous sommes constitutionnels à la façon de l'Angleterre? Comment se fait-il que nous changeons de conslitulion à chaque saison?... Cette simple observation répond à toutes les admirations des publicistes français qui persistent si inconvenablcmenl dans leur engouement anglais. Le constiiittionnalisme est, pour la forme, une bâtardise, qui n'est ni Texlinction de l'absolutisme, ni la vie de la liberté : c'est, pour nous , la révolution en permanence. Nous ne redeviendrons libres qu'avec nos vieilles traditions représentatives appropriées au siècle où nous vivons. La France revendique ses cahiers de 89.'.,.
L'Europe n'a donc pas d'intérêt à nous refuser plus longtemps nos limites. Une seule puissance a cet intérêt , c'est r Angleterre.
La politique de la France, Tinlérèt de la France est dans sa séparation, dans son éloigncment de FAngleterre. La l'rance doit s'isoler de l'Angleterre, pour placer à son tour cette puissance dans l'isolement. L'Angleterre n'est l'alliée sincère (l'aucun peuple ; elle n'est Valliée que de ses intérêts mercantiles. La France est et sera toujours ralliée nécessaire des grandes puissances continentales. Si ces alliances ont été froissées, il faut les refaire et reconquérir l'ascendant que ces alliances donnent et qui sont un peu plus sûres que les calculs anglais.
La France, avec ses alliances continentales, rend impossibles les alliances anglaises; la France, avec ses alliances naturelles, recon([ucrra ses frontières nalarelles, son ascendant wafare/^ qui est européen.
La politique de la France, je le répète, ne doit avoir qu'un but , l'isolement de l'Angleterre comme conséquence, et les alliances continentales comme principe: cela est forcé. Il me semble que nous en sommes plus près qu'on ne pense ; je le dirai mieux dans les cliapitres suivants.
L'Angleterre, isolée, est vaincue...
Ne nous inquiétons plus de savoir si nous aurons contre elle la force nécessaire. Ceci n'est plus une question. La force matérielle dont dispose rAngleterre a créé, cbcz nous, un préjugé, et le plus ridicule de tous. On s'est figuré que jamais la France, malgré la vapeur, ne mettrait le pied chez cette puissance. Il n'y a qu'une cliosc à répondre : c'est que .si ce préjugé existe chez nous, il n'existe pas en Angle-
terre.... Les Anglais sont convaincus que nous irons les vîSîYer quand nous voudrons...
Comme le dit Vatel, nous pouvons faire valoir contre elle notre droit par la force et nous triompherons.
Pour donner plus de certitude à ce triomphe, le pouvoir n'a plus qu'une chose à faire, c'est de consulter la nation. L'appel qui lui serait fait aurait deux buts, celui de reconnaître ses droits, celui de procurer, au sein d'un enthousiasme universel, les moyens les plus certains de l'atteindre. Et quand la France veut, l'Europe veut...
«i Tout ce que la France saisit d'une volonté ferme lui « reste, a dit Chateaubriand : il n'y a que Dieu qui puisse « lui faire ouvrir la main. » [Congr. de Vér., chap. 18, t. I, p. 68.)