CHAPITRE X
BBBKlàRKfl DK1I05(8TR.%T10!«II. l^iTERVBNTIO^S DE LA
FRANCK. IMTERVE^TIOTIS DE L^AMCiiLBTERRE.
L'aveuglement de notre siècle est de croire à l'alliance anglaise, lorsque cette alliance est la révolution en action.
L'Angleterre a besoin, pour ses desseins, d'un lieutenant révolutionnaire y et c'est de la France qu'elle voudrait se servir.
J'ai déjà rappelé nos rapports avec cette puissance depuis les traités de Wcstplialie jusqu'en 4 789. J'ai dit ce qu'elle avait été jusqu'en 1813. Il est nécessaire d'insister et de montrer plus vivement que jamais ce qu'a été pour nous, pour l'Europe, l'Angleterre jusqu'à ce jour, y compris les affaires d'Orient; et Ton verra si tout ne justifie pas de plus en plus nos anathèmesy contre cette puissance, et la conduite que nous devons tenir avec elle.
Je la laisse, au congres de Vienne, réclamer des puissances continentales le partage de la France, après l'avoir dévalisée, rognée, déshonorée en 1814... Elle voulait traiter la France comme jadis on traita la Pologne, ne sachant pas que le soleil se serait éteint pour elle le jour où un pareil attenlat aurait été consommé !..,
ALLIANCES. iS
Pour mieux juger l'esprit des deux peuples, il faut voir leur diplomatie en action dans une même période. C'est ce que nous allons examiner aussi rapidement que possible.
Dans un intervalle de 55 ans (de 4815 à 1850), la France a manifesté sa politique par cinq interventions principales, opérées sous trois régimes différents. Ce sont les interventions en Espagne, en Grèce, en Belgique, à Ancône et à Rome. Malgré la différence des principes des trois régimes que nous venons de rappeler, il est impossible à l'Angleterre de citer, dans ces trois époques, quelque chose qui ait été fait contre ses intérêts ou contre ceux des peuples qu'ont visités nos escadres ou nos légions.
En Espagne, que se passait-il? L'idée révolutionnaire émise par nous en 1789, après avoir parcouru TEurope et l'Amérique, nous revenait d'Espagne. Dans cette contrée, on reconnaissait la copie servile de nos anciennes actions : clubs, motions, assassinats, renversement. Une différence capitale distinguait cependant les deux pays :' en France, tout s'était fait par le peuple ; en Espagne, tout se faisait par l'armée : vice qui seul empêcherait la liberté politique de s'établir solidement dans cette contrée... L'esprit révolutionnaire domine les certes de 1820 et 1821. L'Espagne se fait plagiaire de la République et de l'Empire. L'autorité royale est méconnue. L'Espagne devient une seconde Angleterre par l'hospitalité qu'elle donne à la démagogie de tous les pays. Le Portugal et le Piémont s'insurgent. Des troubles éclatent à Naples. Lyon et Grenoble sont agitées. Le danger était partout et surtout en Espagne, dont la révolution relevait les Pyrénées, abaissées par Louis XIV.
C'est dans ces conjonctures que s'ouvre le congrès de Vérone... Je n'ai pas l'inlcntion de redire tout ce qui s'est passé
dans celte mémorable assemblée. Il me suffira de rappeler que jauiais peut-être la perfidie anglaise ne s'est montrée ailleurs plus évidente que là... Si la question touchait à l'Espagne , elle regardait encore plus l'intérêt de la France. «t 11 est impossible, dit à ce sujet l'ambassadeur de France à ce congres, de donner de plus mauvaises raisons que le duc de Wellington n'en donna, et de moins cacher Fanimosité du cabinet de Saint-James contre la France : le plénipotentiaire anglais croyait encore commander à Waterloo! » En effet, ce qu'il dit contre les dangers de l'intervention a été démenti par les faits : les Espagnols, au lieu de résister^ à notre invasion, ont accueilli nos soldats comme libérateurs ; et puis, ajouteChateaubriand : «(L'Angleterre, si scrupuleuse en fait d'intervention, n'intervient-elle pas partout? tantôt en faveitr du despotisme, tantôt au nom de la liberté, SELON SON LUCRE? Elle était pour Mahmoud contre l'indépendance des Grecs; elle était pour l indépendance des colonies espagnoles contre l'Espagne!... » (P. 85 et 8G, 1. 1.)
Quel intérêt avait donc l'Angleterre à s'opposer à l'intervention de la France? Qu'elle l'avoue franchement, nettement! Son intérêt était clair, celui de ruiner l'Espagne, de la placer sous sa dépendance, conmie elle l'a fait du Portugal qui est aujourd'hui une colonie britannique ; celui de détruire l'œuvre de Louis XiV, d'abolir le pacte de famille ainsi qu'elle l'avait stipulé, en 181 îi, dans un traite secret; celui de diminuer la juste infiuence (jue nous donnait l'alliance d'un peuple catholique dont le sang s'est mêlé au nôtre et qui doit continuer d'être grand par nous et avec nous; celui enfin de constitutionnaliscr, c'est-à-dire de révolutionner à jamais l'Espagne lorsqu'elle aurait respiré par le souffle empoisoiHîé de la Grande-brelagne. Voilà son in-
lérét de tous les lieux, de tous les jours et de tous les instants...
Puisjjuc nous avons nommé les colonies espagnoles , disons-en un mot, pour ne plus y revenir. On sait tout ce qui se rapporte à ces colonies et aux révolutions qu'elles ont subies. Au congrès de Vérone, ces colonies furent, de la part de l'Angleterre, l'objet d'une convoitise particulière. Ne pouvant les avoir, elle plaidait pour leur indépendance : c'était tout ce que la Grande-Bretagne voulait obtenir pour affaiblir l'Espagne, notre alliée, pour achever sa ruine comme elle avait consommé la nôtre. Ces projets étaient évidents. Aussi la France résistait-elle, et écrivait-elle à son ambassadeur, sous la date du 5 décembre 1822, ce qui suit :
«t Ce n'est qu'en traitant ainsi les questions avec force, netteté et politique, qu'on peut cesser de rester enlacé dans les filets de ces insulaires marchajids. Ils jouent maintenant un nouveau rôle à Madrid ; ils veulent s'y faire croire plus mal vus et plus maltraités que tous les autres, à cause de leur armement contre nie de Cuba; mais n'en croyez rien : ils tireront profit de leur expédition, et ensuite profit de l'état désespéré de la Péninsule, /^owr se faire payer plus cher les secours qu'ils consentiront à leur donner. Serait-il possible que les alliés soient les dupes de cette politique?...»
Poursuivons : quel sentiment a porté la France à intervenir dans les affaires de la Grèce? Quel était son intérêt? quel avantage en a-t-elle retiré? quelle influence a-t-elle acquise de l'expulsion des Turcs de la Moréc?
11 faut répondre par une négation universelle. La France n'a agi que sous l'inspiration d'un sentiment de civilisation et d'humanité. Le prince qui règne en Grèce, et que les bou-
lets de Navarin ont assis sur son trône, n'est pas Français; SCS sympathies ne peuvent même pas être pour notre gouvernement. Il est plus Russe et Allemand qu'autre chose. Lm France n'a donc recherché qu'une satisfaction aussi grande que généreuse en concourant à soustraire à la boucherie des musulmans une population qui avait excite assez d'admiration par son courage pour appeler des sacrifices qui ont été tout gratuits de notre part. Les puissances qui en ont profilé, c'est la Russie d'une part par l'amoindrissement de la puissance du sultan, c'est l'Allemagne par le choix du souverain , c'est l'Angleterre par la destruction de la flotte turque... Quant à la France, elle n'a eu qu'un chiffre de plus à enregistrer à son budget !
Voilà comment intervient la France!
Avons-nous besoin de citer l'intervention dans les affaires de Belgique? 11 est vrai qu'ici ce n'est pas la France digne et fière, c'est la France abaissée, humiliée : raison de plus pour citer cette intervention (sous un régime qui s'était interdit toute intervention) comme étant loin de porter ombrage à l'Europe et à l'Angleterre en particulier, à la remorque de laquelle le régime de 1850 s'était si honteusement placé '.
Je passe sous silence la boutade d'Ancône, qui était loin d'être une agression, et je me demande si dans l'expédition de Rome, faite sous la République, la France a fait autre chose que ce qui était commandé par la grandeur et la dignité de ses principes. Oui oserait, en effet, ne pas bénir la politique de la France replaçant sur le trône de saint Pierre celui que quelques misérables assassins en avaient chassé?...
' Voir YHinloire de dix uns, par Louis Blanc, I. Il, p. Wô cl suiv.
Voici la France, toujours grande, toujours chrétienne, toujours généreuse, toujours civilisatrice!
De quel avantage n'eùt-il point été encore pour elle d'intervenir dans ces luttes déplorables auxquelles l'indigne conduite de Ferdinand VII a donné lieu! La France ne l'a pas fait... C'est, comme on le sait, qu'elle s'était rivée à la honte par le principe de non-inlervention , proclamé parle gouvernement de Louis-Philippe au début de son usurpation. Elle devait intervenir et briser l'œuvre de Ferdinand ; elle aurait épargné du sang et des regrets pour l'avenir en conservant l'Espagne aux traditions françaises... Encore là, c'est l'influence anglaise qui a prévalu.
Jugeons maintenant rapidement les principales interventions de l'Angleterre. Nous n'avons plus à rappeler ce qu'elle a fait dans notre mémorable période révolutionnaire. On sait qu'elle a été mêlée à tout, et que rien ne s'est fait sans son or et ses intrigues, je l'ai déjà rappelé de cent manières. On ne saurait, malgré cela, trop le redire pour achever d'ouvrir les yeux de la France sur la politique sans nom de la Grande-Bretagne, qui fait de l'Europe son jouet et qui trafique de l'esclavage comme de la liberté des peuples.
Avoir rappelé les dernières interventions de la France, c'est avoir^ en même temps, cité toutes les luttes antagoniques de l'Angleterre aux mêmes occasions.
Une révolution éclate-t-elle à Naples, dans le Piémont en 18i20? Elle est l'œuvre de l'Angleterre qui en avait jeté la semence en 1815 et 1814. Une révolution éclate-t-elle en Sicile à une époque plus rapprochée de nous? C'est encore l'œuvre de l'Angleterre, par lord Bentinck, qui en avait posé les germes en 1812 et 1813. Une révolution éclatet-elle en Espagne, en 18:22 et 1825? C'est rAngictcrre qui la
prépare, qui Tattisc par l'iniportation de ses démagogues, qui soutient les corlès espagnoles, protège la révolution et s'oj)pose à une intervention si instamment réclamée par Martinez de la llosa. Une révolution éclate-t-elle en Portugal ? C'est encore l'AnglcleiTe qui la souille ctqui, cette fois, soutient à Lisbonne des principes tout à fait opposés à ceux qu'elle combat dans Madrid !...
Et la révolution de 1850, <le qui est-elle l'œuvre, je le demande? N'est-ce pas de rAnglelerre, jalouse jusqu'à la fureur de notre con(|uète d'Afrique d'une part, et épouvantée, de l'autre, de Tatlitude de la France qui, grandissant au Midi, allait grandir au Nord par la destruction des trailéssouillures de 1815?... Aussi la joie féroce du gouvernement anglais ne manqua-t-clle pas d'éclater dans toute la presse de Londres... « Pour ce (jui est de l'Angleterre,» dit Louis Blanc (Hist. de Dix ans, t. II, p. 77), «t elle considérait le «( dénoûment des trois journées comme un des événements « les plus heureux de son bisloire. Grâce à l'élévation du « duc d'Orléans, c'était au profit des Anglais que la rëvo-