‹ Les alliances de la FranceChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ARTIFirES AKGJLA18. CONGKÏSS DE LA PAIX.

Lorsque Cabet écrivait son Icarie, il élevait, selon lui, le temple le plus magnifique à la paix universelle.

Lorsque Proudhon, cette tcte calcinée au feu de la pensée, comme le dit certain marquis, demandait, avec le dévctissement de l'humanité, l'abolition, comme principe social, de toute autorité, il élevait, de son côté, un temple non moins remarquable à la guerre universelle et à outrance.

Cabet et Proudhon, prenant l'homme dans deux sens opposés, n'étaient pas moins fous l'un que l'autre. De ces deux têtes calcinées, il faut le dire, le sens commun avait délogé.

Il y a cependant encore des hommes qui révent de Cabet ou de Proudhon, et qui dépassent ces deux socialistes de toute la distance qu'il y a entre des spéculations vaporeuses qui ne s'assoiront jamais dans l'intelligence d'un peuple, et un système hardiment posé dont les illusions sont la base et dont les conséquences se traduisent en duperies.

La paix à tout prix est, suivant les circonstances, une honte, une lâcheté, le sacrifice des intérêts intérieurs et extérieurs, la négation de la dignité comme de la prospérité d'une nation. C'est l'égoïsme recouvert d'un manteau de boue : nous l'avons jugé de 1830 à 1848.

La guerre à tout prix serait également l'œuvre de la plus efl'royable des folies.

Paix et guerre indiquent des situations corrélatives qui ne peuvent donc pas être absolues. On devra bénir la paix et demander au ciel son maintien tant qu'elle conservera et accroîtra la prospérité de la nation. On devra, au contraire, appeler la guerre, lorsque la guerre, malgré ses inévitables malheurs, aura pour résultat nécessaire l'accroissement de la richesse et de la dignité du pays.

Ceux qui, pendant les années 1848, 1849 et 1850, remplissaient les clubs de leurs chants échevelés et disaient au bout de leurs chansons (car ce n'étaient que des chansons) :

« Les peuples sont pour nous des frères,

«« Des frères !

« El les tyrans des ennemis... »

chantaient la plus volumineuse des bêtises. Les peuples sont si loin d'être frères, que je n'en connais pas un seul qui ne voulût dévorer son voisin, et quelquefois plusieurs voisins, sans parler des dissensions, des rivalités entre les fractions d'un même peuple, comme l'Irlande et TAngleterre, le Sunderbund et le gouvernement fédéral, la Prusse et les provinces rhénanes, l'Autriche et la Hongrie, la Russie et le Caucase, elc, etc.

Les peuples sont pour nous des frères, disent ces excellents démocrates qui n'y voient pas plus loin que le bout de leur nez. Quelle espèce de fraternité existe-t-il donc entre la Hollande et la Belgique, la Russie et la Pologne, la France et l'Angleterre , la Sublime Porte et Saint-Pétersbourg, TAutriche et ritalie, l'Angleterre et l'Inde, l'Angleterre et tous les peuples du monde?...

Les peuples sont plus divisés que jamais. Jamais ils n'ont été plus qu'à présent éloignés de la fraternité républicaine. La division est l'œuvre de la civilisation, parce que la civilisation est le principe conservateur des nationalités autant que la politique en est leur destruction. La civilisation voulait une Hongrie et la politique a fait une Autriche; la civilisation voulait une Italie et la politique a fait une mosaïque criblée de chaînes et d'écrous ; la civilisation voulait une Pologne et la politique a fait des serfs ; la civilisation voulait une France grande, puissante et forte comme le génie civilisateur de ses habitants, et la politique a emmaillotté ce géant dont chaque mouvement ébranle l'Europe et la terre et fera trembler le monde tant qu'on généra sa liberté. La civilisation, enfin, veut des nations, et la politique ne veut que des troupeaux!...

Les peuples ne sont donc pas frères, et ils ne sont pas près de le devenir.

La fraternité des peuples n'est qu'un guet-apens de peuple à peuple.

La fraternité n'est pas même un commencement de vérité entre peuples chrétiens. Mazzini n'a-t-il pas été assez stupide pour dire : L'Ilalia farà da se! en repoussant le concours de la fraternité démocratique? Ce qui prouve que les démocrates d'Italie ne croyaient pas aux chansons des démocrates français.

La politique de l'Europe, et notamment celle de l'Angleterre, est à l'état d'insurrection permanente et flagrante contre la fraternité des peuples dont la France chrétienne est le foyer. Le génie de la France est civilisateur ; c'est ce qui le fait aimer, préférer. La France est plus grande par son génie que par les moyens dont elle dis-

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pose. C'est parce qu'elle est la reine des intelligences que chaque peuple tend à placer sur ses frontières un cordon sanitaire.

La France n'est aujourd'hui ni ce qu'elle était en 1789, ni ce qu'elle était en 1792, ni ce qu'elle élait avant ces deux époques. Quand on voit Tétat où l'ont réduite les traités def 1815, on se demande avec étonnenicnt à quoi pensent des Français aimant sincèrement leur pays, en s'accouplnnt avec des Anglais pour chanter des hymnes à la paix et demander en chœur de continuer de vivre sur le fumier politique de ces traités.

Ce qui étonne de plus, c'est de voir un homme comme M. Emile de Girardin, dont la sagacité est si profonde et l'œil si perçant, donner tète baissée dans ce piège anglais et croire religieusement à la sincérité de nos voisins d'outre- Manehe.

Ah! je comprends que l'Anglais désire la paix! Qu'a-t-il à envier? Qu'a-t-il à nous prendre? Quelle dépouille pourrait encore exciter sa convoitise? Il veut la paix, parce qu'il veut garder ce qu'il a. 11 veut la paix avec le sentiment qui inspirerait le malfaiteur qui a outragé ja société, s'il pouvait commander à cette société qui veut et qui doit le punir. 11 veut la paix qui lui répondra : Tu ne seras [)oint troublé dans tes spoliations, dans tes brigandages politiques. 11 veut la paix qui lui assure rim[)unité de ses forfaits et qui rive à la honte ceux qu'elle a placés sous son joug... Il n'est donc pas étonnant que Cohden chante la ])aix. H est aussi sincère dans ce cas qu'il l'était à Bordeaux sur le lii»re échange, ainsi que nous le verrons ci-après.

Mais quun Girardin chante aussi la paix, soit membre du congrès de la paix invente par les Anglais, brûle de l'en-

cens et des cierges à cette paix anglaise, c'est ce que, comme Français, je ne comprendrai jamais.

Qu'on s'en souvienne bien : la politique a ses mesures, la diplomatie ses masques et ses faussetés. Mais la nation a ses intérêts et son génie, que toutes les politiques et toutes les diplomaties de la terre n'étoufFeront jamais.

Le congres de la paix, et surtout de la paix à tout prix, de la paix absolue , n'est donc qu'un leurre, qu'une fausseté d'un côté, une duperie de l'autre. La paix, c'est le crime couronné par un bout ; c'est l'impuissance, l'effacement et l'annihilation par l'autre bout.

Les nations croissent, prospèrent et s'agrandissent dans la paix, mais dans une paix forte et glorieuse, dans une paix qui ne comprime pas, qui n'insulte pas, qui ne détruit pas les sources de la prospérité d'un peuple; dans une paix qui n'est pas une source d'agitations intérieures, de troubles et de ruine ; dans une paix qui ne met pas tout en question à chaque instant ; et non dans une paix volcanique qui n'attend qu'un souffle pour faire irruption.

J'aime la paix autant que qui ce soit, parce qu'elle est une condition nécessaire de la prospérité d'une nation ; mais la paix ne peut exister et n'existe en effet qu'en produisant de tels fruits.

Nous n'avons point eu de guerres sérieuses, engageant l'Europe, depuis 4814 ; en avons-nous moins été affligés par des révolutions intérieures ? N'en avons-nous pas moins eu i850 et son régime de corruption, qui n'était qu'une paix à tout prix, un congrès permanent pour proclamer la paix du siège de boue où le juste-milieu s'était posé? N'en avonsnous pas moins eu 1848 et tous les malheurs qui l'ont accompagné et suivi?

11 y a donc, au fond du peuple et du pays, quelque chose qui accuse un mal grave et profond. Il ne faut être ni bien clairvoyant, ni bien habile pour le voir et le comprendre. La France est humiliée, parce que son honneur est atteint par les infâmes trjutcs de iSla. A coté de celte blessure morale que la France ressentira toujours comme un fer rouge au cœur, se rencontrent aussi les plus violentes atteintes portées à ses intérêts matériels. Cette double cause produit et produira, au sein de la nation, des commotions, des tremblements de terre qui ne cesseront qu'avec les causes qui les excitent.

Quel est le Français digne de ce nom qui oserait s'associer à l'Anglais pour proclamer le statu quo, c'est-à-dire la paix muselée qui nous a été imposée en 1815? Quel est le Français qui oserait accepter comme définitif le sort fait à la France par la coalition anglaise qui a pillé nos arsenaux, volé nos vaisseaux, rasé nos forteresses, ouvert nos frontières du Nord et de l'Est, usurpé nos colonies, anéanti notre commerce extérieur, et détruit notre influence et notre ascendant moral en Europe ?

Le pouvoir, en France, qui s'inclinera devant ce monument d'oppression et de honte qu'on appelle /e.s traités de 1815 est un pouvoir d'avance condamné et perdu.

Le pouvoir de 1830, né en haine de ces traités, a été jugé le jour où Louis-Pliilip|)c a eu le courage d'écrire à un souverain du Nord, au sujet de ces traités : « Je les vénère ! » Sa vénération l'a conduit à Claremont...

Le gouvernement républicain démocratique a été couvert de mépris et frappé de mort le jour où, par l'organe de Lamartine (y mars 1848), il a posé le j)riucipe, quoi qu'on en dise, de la paix à tout prix, dans sa circulaire aux agents

diplomatiques, où, entre autres phrases purement déclamatoires, il dit : K La République française n'intentera donc «( la guerre à personne... Les traités de 1815 n existerit plus « en droit aux yeux de la République française; toutefois, «c les circonscriptions territoriales de ces traités sont un fait « qu'elle admet comme base et comme point de départ dans « ses rapports avec les autres nations. >» Qu'est-ce que c'est qu'un droit couvert par le fait, un droit qu'on proclame et qu'on n'ose revendiquer, un droit qui est placé sous un bon plaisir qu'on tremble doffenser, un droit qu'on ne reconnaît que pour donner une satisfaction au sentiment moral de la nation, avec la déclaration bien explicite qu'on ne fera et qu'on n'osera rien faire pour le reconquérir? Si le langage du gouvernement provisoire n'a été qu'un pur verbiage, orné de toutes les pompes du style, reconnaissons cependant qu'il était imposé par le sentiment national sous le rapport du droit; et que, si le fait n'a point été ébranlé, ce n'est pas la faute de la France. Au reste, le gouvernement provisoire devait bientôt, sous ce rapport comme sous tant d'autres, expier son impuissance et sa nullité. On ne lui a pas laissé le temps des négociationii pacifiques, qui n'étaient qu'un subterfuge pour échapper à l'indignation publique.

Qu'on ne parle donc plus de congrès de la paix dirigé par des Anglais, inspiré par des Anglais, soutenu par des Anglais : Timeo Danaos et dona ferentes! Je les crains parce qu'ils nous détestent, et que notre prospérité porte ombrage à la leur. Je les crains parce que je ne croirai jamais à la foi anglaise ; je n'y crois pas plus que les Anglais ne croient à la foi française, et ils ont raison, ils savent (|ue la nation française ne sympathisera jamais avec sa plus cruelle enne-

mie. Je n'entends certes pas maudire ici, sans exception, tous les Anglais. Chez eux, comme chez nous, il y a des hommes (jui admirent le génie de Tune et de l'autre nation ; mais cette admiration ne va pas au delà des sphères s})éculatives. L'Anglais, admirateur de la France, la sacrifierait au plus petit avantage ohtenu sur elle dans nne question de houille, de fer ou de coton. Les deux peuples sont radicalement ennemis. L'un des deux pèsera toujours sur lautre jusqu'à ce qu'un grand événement ait ramené l'équilibre depuis trop longtemps brisé.

Encore une fois, le congrès de la paix est une machine anglaise. C'est un de ces ressorts que ce peuple sait si bien faire jouer, en dehors de la sphère gouvernementale , pour occuper les niais, comme il l'a fait naguère dans sa fameuse députation de Londres, pour venir témoigner de ses intentions pacifi(iues et certifier de son admiration pour notre politique extérieure.

Si MM. les Anglais aiment tant la paix, je leur demanderai pourquoi ils ne lui avaient pas ouvert un congrès pour saluer et accepter les traités de Campo-Formio, de Tolentino, de Lunévillc et d'Amiens? pourquoi ils n'ont pas accueilli avec enthousiasme la paix de Presbourg, la j)aix de Tilsitt, le traité de Vienne de 1809, et l'alliance delà France avec la Prusse et l'Autriche en 1812. .Je leur demanderai pourquoi eux, insulaires, qui, avant le blocus continental, n'étaient offensés par aucune des agressions de la France , ils se sont montrés si ardents dans leur lutte, si j)rof()nds dans leur haine, si prodigues de leurs trésors, si oublieux des théories de la paix qu'ils nous exposent aujourd'hui avec tant de candeur... Ah! c'est que l'influence de la France, dont je n'entends pas excuser tous les torts, n'allait

pas à la politique de l'Angleterre, à ses vues, à son ambition ; c'est que dans ce conflit général elle savait ce qu'elle aurait un jour à prendre, et les avantages qu'elle ne manquerait pas d'en retirer; c'est qu'elle savait que son or finirait par avoir raison de nos ardeurs, et que l'Europe entière, soudoyée par elle, la vengerait du traité de York-Totvn et lui procurerait toutes les représailles que la fureur, unie à la lâcheté et à la vengeance, peut exiger d'un ennemi non vaincu mais écrasé. Alors l'Angleterre avait des congrès dans tous les coins de l'Europe. Dans ces congrès s'agitaient toutes les passions les plus liberticides, les plus antifrançaises. Dans ces congrès, on déroulait cette c«r(e du Styx dont parle Chateaubriand (Congrès de Vérone, t. Il, p. 545), on s'y partageait à l'avance nos dépouilles, on tirait cette ligne fatale, œuvre de l'Angleterre, que le duc de Richelieu devait effacer par son patriotisme et par ses larmes. Dans ces congrès, qui ont duré vingt ans, l'Angleterre soufflait le feu et la destruction. On sait le reste...

Est-elle donc bienvenue, cette philanthrope Angleterre, à nous parler de congrès de la paix? Quel gage nous donnet-elle de sa sincérité? Les traités de 1813, qui résument toute sa politique au regard de la France, et qui sont et seront jusqu'à leur lacération un titre, pour nous, d'exécration contre elle !...

L'Angleterre veut la paix , et , par une contradiction assez étrange de conduite, elle souffle partout la guerre. Elle veut la paix! Oui, elle en veut les bénéfices sans en partager les périls. Elle veut plus que cela; car la paix, pour elle, c'est l'épuisement des peuples, et pour l'Angleterre un accroissement de débouchés qui sont en raison directe des perturbations créées par elle... Applaudissez donc, bons démo-

crates! L'Angleterre veut la paix, la fraternité; elle vous y convie; courez, partez et allez la remercier du joug qu'elle vous a imposé.

Silence donc à l'Anglais! silence à sa paix hypocrite et menteuse! et recueillons-nous...

Que les habitudes diplomatiques revêtent d'autres formes que les nôtres, nous le savons, sans y applaudir beaucoup. Il est accepté comme signe d habileté, entre des agents diplomatiques, de penser ce qu'on ne dit pas, de dire ce qu'on ne pense pas, de composer son maintien et son visage, d'élever la dissimulation au degré des plus hautes vertus politiques. Diplomatie ou art de tromper sont des termes synonymes. C'est peu moral; on ne peut être grand diplomate qu'à cette condition. Misère humaine! trois fois misère!! Mais, au bout du compte, qui trompe-t-on ici? On se trompe soi-même; les trompeurs sont trompés, et il suffit d'une matinée populaire orageuse pour mettre en déroute tous les Thiers et les ïallcyrand et les Metternich du continent. On gagne du temps, et voilà tout; c'est beaucoup pour certains hommes qui préfèrent leur habileté à l'intérêt des peuples, parce que ï habileté dont on les loue, si elle les maintient aux honneurs, ne les enq)êchc pas, un beau matin, de rouler dans l'abinie : témoin Guizot, Mcllernich , Thiers et Louis-Philippe. Un peu moins d'habileté, un peu jdusde sentiment national ferait l)caucou|) mieux lesaffaircs et plus vite. Ainsi est la polili(}ue ; c'est un métier comme un autre; à coup sûr, ce n'est ni le plus noble, ni le plus digne, dans beaucoup de circonstances.

Qu'y a-t-il de noble et de digne, en effet, dans le congrès de la paix, qui n'est aulre chose (prune division de la graiulc police que l'Angleterre a la prétention d'cxcrccp sur le

monde? C'est avec ses apôtres perfides qu'elle vient infester nos grandes cités, qu'elle vient éprouver le sentiment national, qu'elle vient chercher à connaître nos hlessures pour les agrandir quand elle le pourra. C'est de ce masque philanthropique qu'elle se couvre, elle qui vient faire un appel à la paix chez nous, lorsque , chez elle, elle contraint, en quelques années, des centaines de raille d'Irlandais à la fuite dans de lointains climats, parce que l'Angleterre leur refuse l'égalité et la lihcrlé sans lesquelles il ne leur est pas permis de vivre. C'est avec ses apôtres perfides qu'elle était déjà venue nous proclamer, il y a quelque dix ans, la doctrine du libre échange entendu comme nous l'avons fait pressentir plus haut, et de manière à ce qu'il ne s'appliquât, chez eux, qu'aux objets similaires dont le prix de revient écrase nos produits, mais non à nos produits qui n'ont pas de similaires dans la Grande-Bretagne. C'est donc de la police partout. Elle la fait (c'est elle qui le dit) avec ses flottes dans tous les pays maritimes de la terre ; elle la fait sur les continents par ses libre-échangistes, par ses prêtres de la paix, par ses ambassades secrètes, par des regnicoles qu'elle soudoie , par des étrangers à ses gî>ges, par tous les moyens imaginables enfin : tel est le jeu de la diplomatie anglaise , dont on connaît aujourd'hui les ressorts par toute la terre.

Ces moyens, tout ignobles qu'ils sont, nous préocGupent peu. Ce qui fixe notre pensée, ce ne sont pas les moyens, mais le fond des choses. Le but de tout Anglais est de réussir àtoutprix. Tout moyen est bon, pourvu qu'il mène au succès. L'exemple est depuis trop longtemps donné pour quon ne s'elforce pas de le suivre.

Lorsque les Romains commencèrent à s'étendre par la conquête, ils prirent des ennemis vaincus tout ce qui leur

- i05 sembla bon et préférable à ce qu ils avaient. Au Samnile ils empruntèrent le bouclier, aux Étrusques le cimeterre, à d'autres le complément des moyens qui devaient les conduire à la conquête du monde. Dans des temps plus rapprocbés de nous, nous avons vu quel parti Napoléon savait tirer de l'artillerie et coniiuenl il excellait à grouper des masses contre des masses toujours inlorieures et détruites par lui. On a fini par deviner son génie, et les moyens (jui l'avaient fait vaincre ont, plus tard, servi contre lui.

Tels les Anglais dans leur stratégie politi(|ue. Depuis plus de deux siècles, ils nous apprennent le secret des moyens qui ont élevé si liant leur prospérité. Imitons-les, si nous voulons les atteindre d'abord cl les vaincre ensuite.

Pour un Anglais, il iry a point de principe. Ne cherchez pas dans le cabinet de Saint-James la bonne foi, la loyauté, l'honneur, la grandeur, la dignité nationale : ce ne sont là que des mots pour eux, mots dont ils font, le cas échéant, grand bruit, mais ({ui ne répondent à aucun sentiment corrélatif de leur âme. L'Anglais n'est animé que dun sentiment, que d'une pensée, celle du succès à tout prix. Que lui importe que le sang coule? que ce soit le noir qu'il soutienne sous un degré de latitude, que ce soit le blanc sous un autre degré ; qu'en même temps et dans tles lieux dilîérenls ce soient les principes les plus contradictoires qu'il protège, cela lui est égal pourvu qu'il y trouve son intérêt. Là où il y a un gain, là il y a un Anglais, dût-il partager avec le bourreau... La base de la politique anglaise est donc le mercantilisme en tout, 1 intérêt partout, l'intérêt dépouillé de toute moralité, de toute pudeur, l'intérêt (jui s'approprie, quelque sacrifice cpiil en coûte. Kt il va si loin dans cette voie de l'intérêt absolu, de l'intérêt à tout prix ! . . .

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Puisque l'Anglaisa matérialisé la vie humaine, puisqu'il a étouffé les sentiments les plus nobles et les plus purs du cœur de l'homme, puisqu'il nous a appris que l'habileté consistait dans les jouissances matérielles, dans la satisfaction des appétits brutaux, tout, aussi, doit être bon pour nous pour conquérir les mêmes avantages. Assez longtemps l'Europe a été dupe de cette politique aussi astucieuse dans ses moyens qu'atroce dans ses résultats. A nous aussi de faire passer à l'arrière la politique grande et généreuse , la politique de principes qui, je le reconnais, ne doit plus être que le partage des imbéciles. Nous ne devons plus leur dire, comme à Fontenoy : « Messieurs, tirez les premiers. » ils ont assez tiré les premiers et dévalisé leurs victimes. A leur tour, de subir notre feu et de périr par les moyens qu'ils ont si souvent employés contre nous ^

^ Un publicisle illustre a dit : « Les questions de droit, de justice, de liberté, d'indépendance nationale , tous ces motifs puisés dans les idées élevées qui sont la dignité des hommes et des nations, ne sont comptés pour rien dans les appréciations des publicisles anglais... Quant aux intérêts moraux, il n'en est pas même parlé .. » Cela est vrai et confirme toutes mes pensées. (Gazette de France, 13 juin 1853.)

J'ajoute, d'après un homme dÉtat célèbre : « Les mœurs d'un peuple se composent de ses principes comme de ses intérêts. Quand les principes dominent, le mouvement des intérêts diminue. 11 augmente, au contraire, en raison de l'affaiblissement des principes. Le caractère de notre époque se manifeste tous les jours davantage. Le monde devient une vaste manufacture , dans laquelle chaque peuple est employé selon ses facultés. La vie n'a de prix qu'autant qu'elle est productive... La loi qui règle les échanges est devenue la loi suprême. Le mouvement des intérêts, auquel il serait impossible de se soustraire sans se condamner à la misère, ou du moins à l'infériorité , exige la forme de gouvernement qui lui sera la plus favorable... C'est la question des intérêts qu'il faut mettre en délibération... La question des intérêts se complique par leur prospérité , qui augmente nécessairement leurs points de contact. Ils ont donc besoin de mouvement.

Notre politique extérieure doit iloiic être toute d'intérêt, et renverser à son tour, à l'endroit de l'Angleterre, tout ce que celle-ci a élevé contre nos intérêts. Elle nous en a donné l'exeinple , suivons-le. Et lorsque nous laurons vaincue, nous irons ouvrir, au milieu de Londres, un congrès de la paix. Alors, seulement alors, on pourra chanter des hymnes à la paix !

Alors aussi Cobden et Girardin pourront ensemble élever un temple à la paix : car les temps seront venus.

Le mouvement a besoin de liberlé. Le commerce demande à la fois le libre raouvemenl des hommes cl des choses... Il n'y avait dans les temps anciens que les nations libres qui fussent commerçantes. » (Ficqueimont, tome I, pages 92 et 93.)

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