‹ Les alliances de la FranceChapitre 18 sur 26 · CHAPITRE XIJI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIJI

•VITE. — 1,K 10I«CERT KL'IïOPÉEl*. 1,'KKTENTE CORDIALE.

La diplomatie a inventé et mis en usage de grands mots qui ont l'avantage de tout dire et de rien apprendre : concert européetîj entente cordiale sont de ce nombre.

Concert européen, dans son sens général , signifie accord, harmonie de tous les peuples de l'Europe entre eux, comme entente cordiale signifie plus particulièrement l'accord d'un peuple avec un peuple voisin.

Il faut un état de guerre générale pour que la diplomatie cesse de prononcer les deux sacramentelles formules.

11 n'y a pas, dans notre langue, de mots plus gros de déceptions, de mensonges et de faussetés que ce couple que nous signalons : concert européen ! 11 semble qu'on a tout dit, tout fait, et qu'il ne reste plus rien à dire et rien à faire lorsqu'on a proclamé : «Nous sommes dans le concert européen! » Vous y êtes, je le veux; vos ambassadeurs sont accrédités, à merveille; mais à quelle condition y étes-vous?de quel poids pesez-vous? Toute la question est là.

Etre admis au concert européen ne prouve pas autre chose, si ce n'est qu'on est dans l'arène où se discutent , où se disputent les grands intérêts des nations. Mais dans cette

arène, que d'intrigues, ({ue de ni} stères et de mystifications! Que dénotes secrètes détruisant les notes ofïiciclles! que de traités secrets détruisant les traités publics! que de paroles données en concert européen et retirées en concert privé! Que d'agents intimes ayant toute la confiance du souverain qu'ils représentent, faisant sentinelle à côté de l'agent public pour lui dire d'avancer, de reculer, d'accorder, de refuser, d'atermoyer, de prononcer de ces grands riens qui doivent bien satisfaire celui qui ne peut pas obtenir autre chose! Concert européen signifie donc : vaste comédie où le dénoùment est arrêté avant que la pièce soit écrite, et où la pièce est jouée avant que la toile se lève.

Concert européen, sous un autre point de vue, n'indique pas une action, mais une situation; ne révèle pas une influence, mais une simple intervention. Onestdansle concert européen avec ses vices et ses vertus, sa force et sa faiblesse, ses appétits et ses langueurs, sa prépondérance et sa nullité. La carte d'entrée au concert européen n'implique donc pas; il n'y a d'intéressant que la place qu'on y occupe, et (fui est tout à fait indépendante de la cause qui vous appelle à vous y rencontrer.

C'est cependant déjà beaucoup, aux yeux des diplomates, que d'être dans le concert européen , eut-on dû faire queue j)Our y arriver et n'avoir (ju'une modeste place. Tel est le sentiment de l'Europe continentale.

Je suis loin de blâmer entièrement le concert européen : car ce concert n'existe que pour l'avantage des grandes j)uissances. Et la France est assez grande et forte pour y conquérir la prépoiidéiance toutes les fois qu'elle le voudia.

Mais ce que je soutiens, à la face de l'Europe continentale et de la France en particulier, c'est que le concert européen

n'est qirun mot pour rAiiglelerrc, un mot qui l'embarrasse peu, un mot dont elle se joue : car elle entre , elle sort du concert européen avec arrogance ou politesse; cela ne fait rien à son action, à sa politique, à son influence, à ses intérêts, à sa puissance. Il n'y a pas de peuple dont les revirements soient plus soudains, les volte-face plus étranges, les sympathies plus inconcevables , les alliances plus bizarres, les amitiés plus brusques et plus changeantes. Tout cela ressemble à du caprice et n'a cependant qu'une cause déjà signalée, cause évidente pour tous, qui se traduit par l'intérêt mercantile élevé à la dernière puissance. C'est pourquoi on la rencontre toujours là où l'intérêt domine.

Le concert européen se traduit de la manière la plus solennelle par les congrès, par les traités de paix qui s'ensuivent, ou par d'autres grandes résolutions prises dans l'intérêt des États constitués.

Je n'entends point faire ici l'histoire du congrès de l'Europe, ni rappeler les décisions qui y ont été prises, avec la part qua pu y avoir l'Angleterre. J'en ai dit assez, dans mes Lettres franques, sur les rapports de la France avec l'Anglcterrc et sur l'influence exercée par celle-ci sur l'Europe entière. Je ne veux, pour justilier ma pensée, (pie rappeler l'attitude qu'a prise cette puissance, dans des temps mémorables pour nous, en dehors de tout concert européen avoué.

On ne disconviendra pas que tout concert européen avait disparu, ou à peu près, à l'époque de nos premières guerres révolutionnaires. Que la cause de cette interruption appartienne en totalité ou en partie à la France, le fait n'en existe pas moins. Ce n'est pas ce fait d'interruption que je tiens à constater, mais la conduite particulière de l'Angleterre au sein

d'agitations qui, loin d'être regardées comme menaçantes poiirelie, excitaient l'admiration de ses pins grands orateurs el de Vo\ en particulier. Voici de quelle manière en rend compte un historien moderne : <c La Belgique, menacée de «I nouveau par Joseph II dans ses liheilés, avait chassé les «c troupes impérialesetdéclarérEmpereurdéchnde ses droits « de souveraineté (il janv. -1790)... La Pologne, profitant «t des emharras de la Russie, occupée à la guerre contre les «t Turcs, cherchait à recouvrer son indépendance, et elle se «( donna une constitution nouvelle qui rendit le trône héré-

«( ditaire, aholit le liherum vélo, etc Loin de croire que

» la commotion put s'étendre jusqu'à eux , ils (les gouver- « nements de l'Europe) encourageaient même, dit-on, par de «; l'argent les trouhles de la France : ils Vi'y voyaient qu'une «'Occasion de rin'ner la puissance des Bourhons, leur in- «t fluence européenne, leur vaste système d'alliances si habi- « lement renoué par Choiseul et Vergennes. Ainsi la Russie « et l'Autriche convoitaient les dépouilles de la Turquie et «i de la Suède et continuaient leurs guerres contre ces deux « États.

«( La Prusse et l'Angleterre, toujours alliées contre les «t deux cours impériales, équipaient des armées et des vais- «t seaux pour secourir les Turcs el les Suédois; elles pro- « tégeaient les Polonais contre Catherine, les Belges contre <c Joseph; mais tout cela n'était que pour enlever à la France «i l'alliance des cours de Constantinople et de Stockhohn, « que pour détruire rinlluence française en Pologne et en «i Belgique. Toutes deux tenaient déjà la Hollande en vassatt lité; et pendant que la Prusse tendait à s'agrandir aux «c dépens de l'Autriche , alliée continentale de la Fi'ance de- « puis 1756, l'Angleterre cherchait querelle à l'Espagne ;>owr

*i ruiner la marine de cette sœur donnée à la France par « Louis XIV et le pacte de famille. »

Voilà un concert européen à la façon anglaise. Des troubles existent-ils quelque part, l'Angleterre équipe des armées, arme des vaisseaux pour aller attiser le feu. Telle est sa conduite, en 1790, avec les ennemis de l'Autriche et de la Russie. Et quand elle ne joint pas ses forces à des troubles armés, elle se gêne peu pour chercher querelle , n'importe le prétexte : c'est ce que nous voyons dans toute sa conduite vis-à-vis de l'Espagne.

Où est le concert européen à l'époque de la convention de Pilnitz ( 27 août 1791 )? Il se rencontre dans Léopold et Frédéric, ou plutôt... dans l'Angleterre et la Prusse, c'està-dire dans l'Angleterre seule comme puissance prépondérante : car, nous l'avons déjà dit, dans le concert européen les forts absorbent les faibles , les grands commandent aux petits. Et l'Angleterre était l'àme de Pilnitz, comme la rédactrice du manifeste insolent du duc de Brunswick. Si, dès 1792, le concert européen avait été autre chose qu'un mot, aurions-nous été témoins de toutes les fureurs qui ont ensanglanté l'Europe?...

Et, après nos premières luttes révolutionnaires dans le nord et le midi , après tant d'horreurs et d'excès commis de 1792 à 1795, lorsque la République française traite avec les seules puissances engagées jusque-là, la Hollande, la Prusse et l'Espagne, où est le concert européen, où est son ascendant, sa puissance, son autorité? Où se fait entendre cette voix européenne pour rappeler les droits et les devoirs des peuples entre eux? Nulle part! L'Angleterre seule était ce concert; seule elle défaisait ce qui ne lui plaisait pas; seule elle commandait, payait ses ordres et était obéie. Écoutons

encore rhisloire sur ces traités de la République avec la

Hollande, la Prusse et l'Espagne: <t Le grand-due de

« Toscane, le premier, traita avec la France (9 février 179o), « se déclara neutre et envoya un ambassadeur à Paris. En- «; suite les Provinces-Unies obtinrent la paix et la déclara- «< tion de leur indépendance ( IG mai)... Elles firent une « alliance offensive contre l'Angleterre. Enfin, le souverain « qui avait commencé l'invasion de la France, le roi de « Prusse, demanda à traiter. Le comité de salut public dé- «t clara nettement que la première condition de la paix serait « la cession de la rive gauche du Rhin... Elle demandait de «t suite et sans hésiter le Rhin, le Rhin tant désiré de Riche- «( lieu et dont Louis XIV n'avait pu toucher qu'une partie! « Le roi de Prusse ne recula pas devant une telle eondi- «t tion... Pour l'Espagne, la paix fut signée à Bàle entre «t Barthélémy et le marquis d'Yriarte ( 14 juillet)... On se «< prépara même à une alliance offensive et défensive : al- « liance inévitable puisque les deux Etats revenaient à leur « situation normale et naturelle , puisque la France et » i Espagne, disait Yriarte, avaient le mcnne intérêt à déli- « vrer la Méditerranée de la marine anglaise, le même in- « lérct à délivrer l'Italie des armées autrichiennes. » (T. IV, p. 190-92).

La citation est un peu longue, mais son intérêt la fera excuser. Il est même indispensable d'y ajouter encore, pour faire mieux comprendre la j)ortée du concert européen l\ cette époque où le concert en question était tout entier dans une seule diplomatie, dans une seule volonté , dans un seul intérêt, dans l'Angleterre. Le même auteur continue, et .sa parole a d'autant plus d'autorité (ju'il est un admirateur passionné de l'Angleterre, sans être cependant unintei'prète

moins impartial de la vérité : « La Prusse et l'Espagne ayant » donné l'exemple, tons les petits États chercliaient à négo- «f cier, en rejetant la faute de la guerre sur r Angleterre; «i la Saxe, les deux Hesses , le Hanovre entrèrent dans la <t neutralité de la Prusse; la diète germanique demanda à u l'Empereur <( qu'on mît fin à une gueire ruineuse par une «t paix acceptable; i> la cour de Portugal avoua quelle né- <t tait entrée dans la coalition qiientrainèe par T ascendant de «' V A7igleterre ; celle de Naples disait qu'elle comptait «sur «( la générosité de la république à Tégard des puissances «( faibles entraînées malgré elles ^^ (par l'Angleterre, cela va sans dire).

<t La révolution... se trouvait réduite aux proportions « d'une guerre ordinaire... guerre où TAngleterre jouait «( son jeu accoutumé en soldant rAulriche pour occuper la « France sur le continent, pendant qu'elle prendrait les co- « lonies françaises, les colonies espagnoles, les colonies hol- « landaises... » ce qu'elle n'a pas manqué d'exécuter.

« Tant de défaites, disait Pitt, n'ont pas touché à la puisai sance anglaise! « Voilà bien la justification de tout ce que nous avançons. Tous les revers du continent ne font rien à TAngleterre ; loin de là, elle en retire des avantages immenses qui sont le secret de toute sa politique. C'est Pitt qui va continuer de nous l'apprendre lui-même à cette occasion : « L'Espagne et la Hollande, ajoute-t-il, nous ont abandonnés; mais elles arrivent trop tard à l'aide de leur ancienne alliée : leur marine est ruinée, et elles vont perdre leurs colonies. Les Français sont maîtres de la Belgique; mais ILS LA RENDRONT. .. tandis quc nous, 710US avons pris des vaisseaux et des colonies qui nous assurent a .jamais l'empire des mers... » Cela ne s'est-il pas vérifié? Mais n'anticipons pas.

Après de telles révélations, que pensc-t-on du concert européen? Ne reconnaît-on pas, jusqu'ici , qu'une seule puissance absorbait toutes les autres et que celles-ci ne s'agitaient que sous le souffle de la fureur de notre éternelle ennemie et avec ses subsides? Tout ceci n'est rien encore. Nous allons voir le concert européen se réduire plus que jamais à laction, aux efforts, à l'énergie, à la passion la plus effrénée d'une seule puissance, de l'Angleterre contre la France.

L'Italie était particulièrement devenue le théâtre de nos grandes luttes militaires. La campagne de 179G s'était ouverte par les victoires de Montenotte, de Millesimo, de Dego et de Mondovi, suivies de l'armistice de Cheraseo. La France formait à elle seule son concert européen; il en valait bien un autre.

Après les revers de Moreau sur le Rhin, à la même époque, l'ascendant de nos victoires obtient, par le Directoire, du Piémont, de Gènes et de Naples trois traités de paix qui assurent la neutralité de ces Etats, le passage des troupes françaises en Italie et les fermetures des principaux ports aux Anglais. Rome et Venise ne bougent pas... Enfin le Directoire signe avec l'Espagne un traité d'alliance qui était le renouvellement du Pacte de famille et par lequel les deux États se donnaient mutuellement un secours de vingt-quatre mille hommes et cpiarante vaisseaux. A ces opérations diplomatiques succèdent les batailles d'.Arcole et de Rivoli, la prise de Mantoue et le traité de Tolentino (49 fév. 1797), par lequel le pape cède à la France Avignon, Bologne, Ferrare, Ancône, la Romagne et donne les objets d'art stipulés dans l'armistice de Pologne.

La campagne de 4797 s'ouvre. Nos armées franchissent,

pendant Thiver, les Alpes Juliennes, les Alpes Noriques, le Sommering, arrivent au cœur de la monarchie autrichienne, toujours agitée par l'Angleterre, ajoutent à leur gloire les lauriers du Tagliamento, de Tarvis et de Neumarck, et amènent l'Autriche à la signature des préliminaires de Léohen sur les bases suivantes : cession à la France de la Belgique et de la rive gauche du Rhin, etc.

Gènes, sous le nom de République ligurienne, devient l'alliée de la France.

A cette époque, Mallet-Dupan écrivait, en parlant du Directoire : «i La moitié de lEurope est aux genoux de ce «c divan et marchande l'honneur de devenir son tributaire. »

Enfin la paix est signée le 17 octobre 1797 ; elle prend le nom de Campo-Formio. L'empereur d'Autriche reconnaît à la France la possession de la Belgique, de la rive gauche du Rhin et des îles Ioniennes; à la République Cisalpine la possession de la Lombardie, du Mantouan, des provinces enlevées au pape, à Venise, au duc deModcnc; il reçoit en dédommagement Venise, le Frioul, l'Islrie et la Dalmatie ; il promet sa voix à la France dans le congrès qui devait s'assembler à Rastadt pour régler la dépossession des princes de la rive gauche du Rhin...

Si nous jetons ici un regard en arrière, nous nous demandons de quel côté était le concert européen. Était-il avec la France ou contre elle? Nous possédions enfin, comme le dit un publiciste, ces limites naturelles tant désirées : nous dominions l'Italie par les Républiques Cisalpine et Ligurienne, par l'abaissement du Piémont et de Rome, par la possession des îles Ioniennes; nous tenions l'Allemagne sous notre main par le Rhin, Coblentz, Mayence et Kehl; nous avions refusé la paix à l'hypocrite Angleterre et nous espé-

rions, par ralliance de lEspagnc et de la Hollande, mettre fin à son empire maritime... L'heure n'en avait pas sonné.

Jusque-là, la France avait combattu pour le principe territorial violemment attaqué. 11 est difïicile de soutenir qu'il y ait eu, jusqu'en I7i)7,en présence des formidables moyens employés contre elle, exagération dans sa défense. Si les satisfactions exigées ramenaient rAutriche à ce qu'elle doit être et élevait la France à un degré de puissance morale qui portait ombrage aux susceptibilités de l'Europe, il était possible, facile même de concilier ces susceptibilités avec la dignité de la France; et le traité de Campo-Formio, quoique susceptible de modifications, était loin d'être, pour l'Autriche en particulier, aussi humiliant, aussi dégradant que le sont encore, pour nous, les honteux traités de 18i5. Et cependant qu'est-il devenu ce traité de Campo-Formio ? et, en revanche, que sont aujourdlmi les traités de 1815?...

Mais je m'aperçois que j'oublie le concert européen. Ce concert était avec nous par l'Espagne, par la Hollande, par la Belgique, qui est et sera toujours toute française, par l'Italie tout entière, même par l'Autriche. Je pourrais en ajouter encore et avec raison. La France, en 1797, était le centre du concert européen dans sa véritable acception, parce que la France était, non un homme, mais une expansion, une idée passée de l'abstraction philosophique à la formule, de la formule à faction, et de celle-ci à la conquête politique et militaire de son véritable terrain. La France, pour le dire en un mot, était civilisatrice et non conquérante. Elle établissait, à tort ou à raison, des républiques là où le moyen âge avait vu ces formes llorissanles. On ne peut (jue lui repro( lier d'avoir eu peu d'égards pour la liberté politique des peuples délivrés, et de s'être arrogé une initiative

là où elle aurait dû mieux comprendre les intérêts moraux des peuples qu'elle appelait à une vie nouvelle. Qu'y avaitil donc d'injurieux, d'insultant pour l'Autriche dans nos limites du Nord, que nous reprendrons tôt ou tard, ainsi que dans la possession de la Belgique? Quant aux autres stipulations du traité, elles ne consacraient à notre profit aucune suprématie sur les peuples vaincus et reconstitués. La France n'avait fait qu'accomplir sa mission.

Si, dès ce moment, le concert européen a pour centre la France, et si, dès ce moment aussi, on acquiert la certitude que, dans le concert européen, il y a toujours une puissance qui mène à peu près toutes les autres, on verra aussi ue, pour la conquête de cette suprématie, il n'y aura que deux peuples pour la disputer, et par des causes toutes différentes ; l'un élèvera l'homme en réveillant en lui les sentiments les plus nobles et les plus dignes, l'autre le façonnera àses vues, le par(juera, l'exploitera-, l'un lui ouvrira les grandes voies de l'émancipation par la liberté, l'autre le matérialisera, l'enchaînera et ne lui laissera de liberté que celle dont l'esclave a besoin pour se mouvoir et pour obéir.

La suprématie de la France va donc être attaquée de nouveau par l'Angleterre, et par ceux qu'elle soudoie, avec plus de fureur que jamais. Pour l'Angleterre, le traité de Campo-Formio n'est qu'une trêve ; son orgueil n'est pas seulement blessé par la fermeture des principaux ports de la Méditerranée, son ascendant diminué par les alliances que nous avons rappelées ; mais la réunion des marines hollandaise, espagnole et française lui cause les plus vives terreurs. « Il ne s'agit pas d'intérêts, >» disait Pitt dans un langage que nous avons appris à juger, et en offrant aux

souverains absolus l'allianco et les subsides de l'Angleterre, « il s'agit des principes siir lesquels repose la république française. » Nous savons ce que signifie ce mot principes dans la bouche de Pitt, soudoyant les Jacobins et refusant de sauver le roi martyr, ainsi ({ue nous lavons déjà rappelé ailleurs. Principe est synonyme de joug; Pitt et tous les chefs du cabinet de Saint James n'ont jamais pensé autre chose. La république française n'était qu'une étiquette ; mais, au fond, elle ne s'en embarrassait pas mal !...

La Russie, Naples et rAulriche répondent aux sollicitations du cabinet anglais.

Naples et le Piémont sont conquis par la France, qui H était alors avide que de paix.

Nous sommes battus à Stoekach et à Magnano (mars et avril 1791)) ; nous éprouvons encore des revers aux journées de Cassano, de la Trebia et de Novi. L'Angleterre lance aussitôt une flotte formidable pour conquérir la Hollande et envahir la France [)ar le nord...

La France semblait à deux doigts de sa ruine... Mais elle ne devait pas succomber: car toutes les fois que la France se lèvera pour un principe essentiel de sa constitution , l'Europe échouera contre elle. L'Angleterre, traînant à sa suite la Hollande, Naples, la Russie, l'Autriche; l'Angleterre, qui vient de compter cinq défaites, croit qu'elle va diriger de nouveau le concert européen et lui dicter ses lois. Elle se trompe : Zurich est là; et douze jours suftisent pour l'écraser et, avec elle, tous les princes abusés par le machiavélisme et lambition de son cabinet.

La campagne de 171)1) ne devait pas tout finir. L'Autriche avait eu des succès qui soutenaient une confiance que devaient détruire les victoires de Marengo et de Hoheulinden

amenant à leur suite le traité de paix de Lunéville (9 février 1801) sur les bases du traité de Campo-Formio.

Peu de temps après, l'Angleterre, dévorant sa honte et ses dépits, devait elle-même, après cinq mois de négociations, signer le traité d'Amiens (mars 1802), rendre à la France et à ses alliés toutes leurs colonies, excepté la Trinité et Ceylan, etc. Cette paix d'Amiens était sans doute la plus humiliante qu'elle eût faite depuis deux siècles. Deux îles (la Trinité et Ceylan) étaient le prix unique de dix ans d'efforts et de quatre milliards de dettes!... Vraiment, l'Angleterre jusque-là n'était pas heureuse. Elle avait perdu son temps, son argent, sa prépondérance, tile pouvait se redonner du ten)ps, retrouver de l'argent; mais à coup sûr, la prépondérance dans les affaires de l'Europe lui aurait échappé dès cette époque j)Our toujours, si le pouvoir, au lieu de se faire homme, n'avait, au lieu d'un lustre personnel, recherché et combattu que pour la grandeur de la France.

Oui, malgré les agitations intérieures de la France, malgré les perturbations graves apportées dans son droit public par les événements qui se sont succédé de 1789 à 1801, malgré les provocations et les luttes de l'Europe, malgré les haines, les jalousies, l'or et les subsides de l'Angleterre, la France n'aurait jamais été vaincue si elle n'avait été conduite que par son génie. Mais la révolution en s'individualisant, et cette individualité en effaçant l'intérêt national absorbé dans une passion sans limites, devaient amoindrir le })atriolisme français de tout ce que gagnaient sur lui les Etats européens humiliés. La France, comme France, après le traité d'Amiens, en se bornant à garder ses limites assurées par trois traités, réduisait l'Angleterie au silence et main-

tenait cette prépondérance qui faisait d'elle la tète et le cœur du concert européen.

Mais telle n*a point été la conduite de l'homme qui présidait à ses destinées. Conquérant; on lui a résisté; on le devait. Agresseur, il a donné à l'Angleterre les joies les plus vastes et les plus féroces. 11 lui a rendu le crédit qu'elle avait perdu, a accru son influence et sa puissance en grossissant ainsi une partie des maux dont nous nous plaignons aujourd'hui.

Sans aller plus loin dans cette pénible discussion, prenons acte, par rapport h l'Angleterre, de tous les faits accomplis en 1801, et disons, avec la certitude de l'histoire et de la vérité politique et philosophique, que sans l'Angleterre la France n'aurait été insultée ni par la convention de Pilnitz, ni par le manifeste de Brunswick; que sans lAngleterre nous n'aurions jamais eu à regretter les horreurs de 1795 et notamment l'échafaud du 21 janvier; que sans l'Angleterre, et les coalitions dont elle était la fourvoyeuse et Tàmc, l'esprit de conquête ne serait jamais né chez nous comme réaction de l'agression qu'elle poussait contre la France; que sans l'Angleterre, en un mot, l'Europe et la France se seraient épargné les neuf dixièmes du sang versé pendant vingt-cinq ans.

De 1804 à 181a l'influence du pouvoir établi en France a certainement été fatale à bien des États, comme fatale à lui-même, ce qui devait être. Mais ce qui a été plus fatal (jiie lui non-seulement à la France, mais à l'Europe entière, c'est l'Angleterre. L'ascendant qu'a pris cette puissance dans le concert européen de 1804 à 1815 et depuis, le génie de sa politique toute matérialiste, l'état d'humiliation où elle a concouru à placer la France, font de sa prépondé-

rance lâ cause la plus grave du malaise européen, la source de toutes les révolutions.

A quoi bon parler concert européen , si la volonté et la puissance sont toutes d'un côté?

^ Avec l'Angleterre il n'y a de place que pour les révolutions et les intrigues et rien pour la civilisation. Avec l'Angleterre, il n'y a plus, en Europe, de place pour un génie comme celui de Charlemagne, de Louis XIV ou de Nnpoléon. Il n'y a de place que pour les cotons anglais.

Et à quel prix, grand Dieu ! cette influence anglaise existe-t-elle ? Nous l'avons déjà dit, elle est la honte de l'Europe moderne qu'elle insulte et qu'elle humilie ; cela est évident pour tous.

Pendant longtemps, l'habileté anglaise a coloré sa conduite, et trompé sinon les chancelleries de l'Europe, au moins l'opinion des peuples. Pendant combien de temps navons-nous pas cru à la sincérité des manifestations de cette puissance ! Pendant combien de temps n'avons-nous pas regardé ses institutions comme les plus magnifiques de la terre, ses hommes d'État comme les plus profonds, les plus loyaux et les plus habiles du monde, ses lois comme la charte de l'humanité, son sol comme la terre classique de toutes les libertés !... Hélas! ce n'était qu'une vaste erreur, propagée par notre ignorance et soutenue par l'habileté britannique. Grâce à Dieu ! le jour s'est fait et il éclaire tous les peuples. On sait ce que c'est que la liberté dont elle dispose ; on peut scruter, par les effets qu'elles produisent, la profondeur de toutes ses pensées. Il n'est plus permis d'ignorer la politique de la Grande-Bretagne et ses ignobles ressorts. Ses perfidies, son machiavélisme sont notoires à

tous, et tous appellent sur celte nation les vengeances qui ne sauront manquer de Tatteindre.

Trop longtemps l'Angleterre s'est fiée à ses défenses naturelles navales et militaires. Elle n'y croit plus aujourd'hui; l'Europe et la France en particulier ny croient pas davantage. L'art nous a ouvert ses frontières, comme sa politique infâme a ouvert les nôtres, avec cette différence toutefois qu'il lui est défendu de venir nous insulter, lorsque nous pouvons, à notre tour, braver ses flottes et ses canons, incendier ses villes et ses ports, et dire, toujours à notre tour comme elle la dit jusqu'à présent de la France : «t que nos chantiers de construction et nos flottes sont eu «1 Angleterre, où nous irons les prendre quand nous vou- « drons... » L'innueiice de cette position nouvelle de la Grande-Bretagne, sous le rapport de sa sûreté personnelle, comme de son machiavélisme universel, s'est déjà fait sentir en Europe. Aussi les chancelleries européennes ont-elles appris à faire un peu moins de cas des remontrances, des menaces ou des manifestations belliqueuses de la Grande- Bretagne. Nous l'avons vu, en Orient, à propos des Lieux Saints et de la mission du prince Menlcliikoft*; nous l'avons vu en Autriche après la tentative d'assassinat commise sur l'Empereur; nous l'avons vu dans tous les i)rincipaux Etats de l'Europe continentale après l'échaûffourée de Mazzini et la découverte des projectiles de Kossulh à Londres...

Une puissance qui, comme l'Angleterre, a tant bouleversé l'Europe, devrait être punie par où elle a péché. Contre elle, qui a ameuté contre nous tant de coalitions, et qui cause au monde entier plus de mal que le plus terrible des fléaux, nous serions autorisé à faire des vœux pour une coalition. Mais nos craintes ne vont pas jusqu'à invoquer de telles pré-

cautions. Une coalition n'est pas nécessaire pour la mettre a la raison. Ce n'est qu'alors qu'il y aura un concert européen digne de ce nom.

L'Angleterre sera à sa place lorsqu'elle sera, par rapport à la France, ce que la Suède et la Norwége sont par rapport à la Russie.

La France est la reine des monarchies chrétiennes. L'Espagne et l'Italie sont ses sœurs. C'est à l'idée chrétienne qu'appartient de droit la prépondérance en Occident, parce qu'elle est civilisatrice, tandis que le génie prolestant n'enfante que des révolutions et du despotisme.

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