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CHAPITRE XVI

•VITE. — 1. AB0LIT10:« DE L'ESCLAVAGE ET LE* VUES BKITANSriQUES.

Si une nation avait peu besoin qu'on lui imposât des sentiments de charité, qu'on lui suggérât des vues de progrès, qu'on lui commandât d'être humaine, c'est sans contredit la France.

Je ne nie pas le triste spectacle qu'a donné mon pays, quoique dans une mesure moindre que bien d'autres, à l'endroit de la traite et de l'esclavage noir. Mais ce que je soutiens aussi, c'est le génie de la France, qui s'est toujours élevé contre cet abominable trafic qu'elle n'a pas fait la première, qu'elle a imité, et dont ses intérêts engagés ont pu seuls, pendant une période dont le terme était facile à prévoir, ajourner la suppression.

A cesuict, nous disons comme madame la comtesse Merlin {Revue des Deux Mondes, t. XXVI, 4" série, page 755) : «i Rien « de plus juste que l'abolition de la traite des noirs; rien de « plus injuste que l'émancipation ^ des esclaves! »

Tout a été dit sur cette importante question, dont je n'ai

ï Au moins soddaine . car nous ne saurions, comme chrélien et comine Français, admettre la perpétuité <lc lesclavage, qui est la violation de toutes les lois divines et humuines.

point à rétablir ici les termes. Je ne veux l'envisager qu'au point de vue de l'intérêt britannique.

Ce n'était point assez pour l'Angleterre de ne nous avoir laissé, forcée qu'elle y fut par la Russie, que quelques Antilles. Ses regrets , à cet égard, devaient s'élever jusqu'à la hauteur d'un complot contre nos débris coloniaux. Ce n'est cependant pas avec la branche aînée des Bourbons qu'elle aurait osé exiger, je ne dis pas l'abolition de la traite, mais le droit de visite qui couronnait la mesure. Mais, après 1830, il lui fut facile de proposer et d'obtenir ce qu'elle convoitait depuis longtemps. Aussi on est frappé de la rapidité qu'elle mit à faire signer le traité à jamais honteux du 50 novembre 1851, bientôt suivi des conventions supplémentaires non moins humiliantes du 22 mars 1855.

Est-il donc vrai qu'il faille faire honneur à l'Angleterre de ces traités et remercier Louis-Philippe de ces actes de dégradation nationale?...

On pense bien que je ne veux pas revenir sur toutes les flétrissures imposées par l'opinion de la France au droit de visite. Je n'ajouterai rien aux sentiments d'indignation qui l'ont accueilli et qui le poursuivront jusqu'à sa destruction. Je ne veux parler, je le répète, que de l'intérêt anglais dans cette question.

Nous l'avons vu et nous le verrons toujours : la conduite de l'Angleterre n'a pour cause, et pour cause exclusive, que ses intérêts matériels résumés dans un seul mot, le mercantilisme élevé à la dernière puissance. Tout, pour elle, est métier et marchandise. Les mots généreux dont elle couvre ses calculs ont pu éblouir et tromper quelque temps , mais aujourd'hui ils n'éblouissent et ne trompent plus. Ses instincts, ses passions, son intelligence entière sont tournés

vers le trafic, vers les trafics de toute espèce. Rien ne la retient, rien ne Tarréte, rien ne la dégoûte, pourvu qu'elle entrevoie un gain; et, ce gain, clic le poursuit avec une avidité et une àpreté qui lui font oublier la moralité des moyens, la dignité dans la conduite.

Si l'Angleterre est si philanthrope, si ardente d'amour pour l'humanité, si la justice occupe quelque place dans son cœur, que ne commcncc-t-clle par être humaine et juste vis-à-vis de l'Irlande! Que n'accorde-t^elle à cette portion du royaume-uni les droits qui lui appartiennent et dont la violation entraîne des émigrations forcées qu'on compte par 400 ou 500 mille dans une période de dix ans ! Que vient-elle nous parler d'abolition de traite de noirs , d'abolition d'esclavage, lorsque chez elle et par elle la violation des premières lois humaines, la misère légale qu'elle crée, enfante plus que la traite des blancs , plus que l'esclavage de six à sept millions d'hommes! Philanthropes anglais, couvrez vos blessures , guérissez-les, et ne remplissez pas l'univers de votre charlatanisme : les ficelles sont trop visibles!... Si vous êtes humanitaires, ne maintenez pas dans l'abrutissement et la servitude 125 millions d'hommes; ne donnez pas aux uns des croix, aux autres des amulettes, aux troisièmes du poison pour aliment, à tous votre mépris pour la race humaine ; que votre infatigable diplomatie, révolutionnaire et jah)use , ne dise pas blanc chez l'un, noir chez l'autre, et ne se fasse pas un jeu de la crédulité des peuples, que vous trompez, que vous abusez, que vous excitez, que vous troublez, que vous ruinez dans des insurrections stériles pour eux et mercantiles pour vous... Alors, nous croirons à votre apostolat, nous croirons à la mission dont vous vous dites les organes.

Quel était donc rinlcrct de l'Angleterre dans l'abojilion de la traite? Le voici : dans ses vastes colonies, l'Angleterre s'est approprié les races, les a placées sous son joug, et n'a eu besoin de demander à aucun continent des auxiliaires pour féconder le sol qu'elle a, à peu près partout, laissé aux mains de ses colons.

Et d'ailleurs n'a-t-elle pas, dans l'Inde, les baïonnettes de ses blackmen? N'a-t-elle pas des enrôlements beaucoup plus odieux et gênant bien autrement la liberté? N'a-t-elle pas dans les cipayes des liommes plus aveugles et plus féroces que les janissaires, une milice qui retient par la terreur, et qui est au colon ce que le garde-chiourme est à l'assassin chargé de fers...?

Les possessions alimentées par la traite, et qu'elle a arrachées en grande partie au patrimoine français, sont les moins nombreuses et les moins importantes. L'Angleterre n'avait donc qu'un intérêt à peu près nul à maintenir la traite a leur profit ; mais elle en avait un considérable à la proscrire, pour frapper de mort nos exploitations coloniales. La suppression de la traite était , pour elle , le dernier et essentiel article des traités spoliateurs de 1815. Par l'abolition delà traite, elle nous ôtait, dans sa pensée, elle nous enlevait ce qu'elle n'avait pas pu nous arracher dans les infâmes traités. Aussi, comme on l'a vu, n'est-ce pas aux Bourbons français qu'elle demande cette concession qu'elle couvre d'un voile humanitaire, mais aux Bourbons anglais... Tel est le secret, évident pour tous, des traités de 4851 et de 1853.

L'Angleterre a eu une autre pensée. Elle sait ce qui nous lie aux États-Unis, qui doivent à la France une partie de leurs succès et de leur indépendance, et les sympathies de la France pour ce grand peuple.

L'Angleterre redoute, et je crois qu'elle a raison, la puissance des Étals-Unis; elle la redoute pour ses Antilles, elle la redoute pour le Canada qu'elle a usurpé sur nous, elle la redoute pour toutes ses possessions d'Amérique comme de rOcéanie, elle la redoute pour ses possessions de l'Inde; les États-Unis, à défavt d'autres j sont le géant qui étouffera, un jour, dans ses bras l'orgueil britanni(jue!...

Ce n'est donc pas trop, pour l'Angleterre, de songer aux moyenspréventifs. Aussi la Grande-Bretagne commence-t-elle par nous; et nous avons eu (c'est-à-dire le gouvcrncnient de 1830) la lâcheté de condescendre : car ce n'est qu'une lâcheté qui ne retardera pas d'une heure le moment marqué parla Providence pour le châtiment de l'Angleterre. Celle-ci s'est bien gardée de proposer aux États-Unis des traités comme ceux dont nous nous occupons ; elle savait d'avance comment ils auraient été reçus ; elle savait que les États-Unis ne s'inclineraient pas et qu'ils n'admettront jamais comme principe de leur droit public la souveraineté des mers pour les Anglais, dont la puissance, sous ce rapport, n'a jamais été moins certaine qu'aujourd'hui, malgré les précautions par eux prises de visiter, de vexer, d'humilier, lorsqu'il aurait été si facile, sans offenser l'orgueil national , d'atteindre le même but et à beaucoup moins de frais !

L'Angleterre, comme toujours, dans la question d'abolition de la traite, n'a donc été excitée que par un sentiment, celui de nous affiiiblir et de nous dominer toujours davantage. Je n'y vois pas d'autre cause, et je proteste, avec la France entière, contre toute déclamation qui tendrait à affaiblir la portée de ces traités. Pour achever d'édifier l'opinion publique à cet endroit, je ne vois rien de mieux que de trariscrire le passage d'un publiciste rendant compte de

la conduite des Anglais faisant le brigandage de nos nègres pour les transporter dans leurs colonies à l'époque même où ils réclamaient avec tant d'ardeur l'abolition de la traite ! M. L. C, avocat, dans sa brochure ayant pour titré : Du Droit des gens, comme l'entend et l'exerce l'Angleterre à l'égard des colonies françaises (Paris, 1851, Vinchon, imp.), dit : «c II est des faits d'une nature tellement odieuse, «c tellement contraires à tous les éléments d'ordre et de « morale, à tous les sentiments d'honneur et de probité, à « tous les principes de justice et d'équité, que, de quelque « manière qu'il plaise à la conscience de les envisager, en «(politique, en administration comme en droit, elle ne « pourra jamais se dispenser de les qualifier ce qu'ils sont, « c'est-à-dire ce que de tous temps, parmi les peuples civi- » lises, on est convenu d'appeler rapine et brigandage.

« Tels sont pourtant les faits dont le gouvernement des « cplonies anglaises se rend coupable à l'égard des colonies « françaises, leurs voisines.

«t 11 s'agit ici de l'impudeur avec laquelle une 'nation «c grande et puissante, qui se dit sage et libérale, la nation « britannique enfin, favorise et provoque même la désertion « de nos esclaves, en les attirant dans ses dépendances par « un accueil perfidement généreux, et en proclamant, à la u face du monde entier, la protection qu'elle accorde à tous « nos fugitifs, voleurs, empoisonneurs ou incendiaires!...

« Ce spectacle révoltant afflige la raison autant qu'il <( insulte à la moralité de la génération actuelle. Si nous « étions encore plongés dans ces temps de barbarie où la « force et la ruse étaient, parmi les hommes, les seules règles u de conduite , il ne faudrait pas s'étonner de ce qui se u passe autour de nous ; mais c'est au xix*^ siècle que nous

«( avons ces monstrueux procédés à reprocher à nos voisins ! «t Pouvons-nous donc , sans la plus vive indignation , con- « tcmpicr la cynique audace avec laquelle ils se livrent «1 chaque jour contre nous à des actes dont la bassesse prend «' à nos yeux la couleur du crime et de l'iniquité?

«! Non, si nous permettons pins longtemps que Tinfluence «i étrangère pénètre, agisse même jusqu'au sein de nos «( foyers, c'en est fait de notre constitution vitale, de nos »t propriétés matérielles ; encore quelques jours j et le sort «< des colonies françaises rentrera dans le domaine de Vhis- «( toire : elle seule pourra dire alors ce que ces belles colo- «< nies ont été et pourquoi elles ne sont plus!

«t Mais nous parlerons avant l'histoire, nous lui fournirons «t au moins quelques documents; et si notre voix, comme celle « de saint Jean, doit se perdre dans le désert, ou si, comme « Cassandrc, nous ne parvenons pas à persuader aux Troyens «i ce qu'ils doivent attendre des Grecs, du moins encore « nous aurons fait de généreux efforts avant que de subir •« le sort qui paraît nous être réservé comme colons.

«t Écoutez donc, Français, et vous surtout, amis de l'huma- « nité qui vous laissez abuser par de vaines démonstrations «( de philanthropie, écoutez : vos rivaux n'ont que le masque « de cette idole du jour, et ne cesseront de vous prêcher des •i maximes qui ne sont pas les leurs, que lorsqu'ils auront « complété votre ruine et leur prospérité!...

" Déjà, par le secours de celte brillante fantasmagorie, les « Anglais ont su nous amener si près de l'abîme qu'ils ne se «< donnent presque plus la peine de cacher à nos yeux le « but qu'ils se proposent; déjà ils nous voient nous précipiter •1 de nous-mêmes dans le gouffre ; déjà nous leur livrons •< nos établissements d'outre-mer et, avec eux, notre indus-

»i trie, notre marine ; déjà nous leur livrons le monopole du u commerce des deux mondes , source intarissable de ri- « chesses et gage perpétuel de la supériorité de leur marine. « C'est ainsi qu'ils planeront s^ir le globe en maîtres souve- «t rains; c'est ainsi que leur pavillon promènera sur toutes « les mers la gloire et la fierté d'Albion. C'est ainsi que «t définitivement l'orgueilleuse puissance britannique réali- «t sera à son profit le sens de ce vers si connu :

« Le trident de Neptune est le sceptre du monde! w

« Oui , mais si la France le veut, le trident de Neptune « ne deviendra, pour sa rivale, le sceptre du monde que u lorsque le coq gaulois aura cessé de chanter dans nos «c climats !... »

Il y a vingt-deux ans que ces lignes brûlantes sont écrites par un partisan du régime de 1850; elles ne seront donc pas suspectes. Ce qu'il y a de plus remarquable surtout, c'est qu'elles étaient éditées en même temps que le honteux traité de 1851 M...

Les Anglais y sont traités tels qu'ils sont; ils abolissent la traite pour ruiner nos colonies, et ils font, sans la moindre pudeur, le brigandage denos nègres pour peupler les leurs!...

0 admirable peuple! les foudres du ciel n'écraseront-elles donc pas un jour ton épouvantable perversité!...

1 Voir, sur le même sujet, tome 1, chap. 14, pages 53 et 54, du Congrès de Vérone, par Chateaubriand.

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