CHAPITRE XVII
LK» ALLIAXCEt* IVATL'RK1.L.E0 DE LA FRANCE.
Pour expliquer ce qui se passe accidentellement sous nos yeux, des publicistes français et étrangers n'ont rien trouvé de mieux qu'une division, que je regarde comme toute de fantaisie, de l'Kurope en deux camps, l'un absolutiste, l'autre constitutionnel : le premier comprenant toute l'Europe continentale excepté la France, le second représenté par la France et l'Angleterre.
De cette division ils ont fait dériver des principes communs, et de ces principes une alliance nécessaire.
Les 'principes communs sont une fausseté; Vaillance nécessaire est tout accidentelle et toute révolutionnaire.
Faut-il redire ici, pour la millième fois, qu'il n'y a rien de commun entre l'Angleterre féodale et la France libre? Fnut-il rappeler que l'Angleterre, pays d'aristocratie nobiliiiirc, financière, judiciaire et cléricale, pays de castes, de privilèges et de monopoles, pays où l'on compte, au moment où nous sommes, six millions de parias iilandais qui émigrent par centaines de mille pour se soustraire à la ;^rotection du gouvernement; pays où le peuple est esclave du gros bataillon industriel et financier comme du gros bataillon terrien; pays où la libciiè, pour les neuf dixièmes de
la nation, n'est qu'un mot , ne ressemble par aucun côté à la France du xix^ siècle?
Répétons donc, une fois pour toutes, qu'il n'y a rien de commun dans les principes constitutifs de l'une et de l'autre nation , et que du jour où cette homogénéité existera, la question d'alliance sera jugée pour de longs siècles...
L'alliance qu'on appelle aujourd'hui nécessaire n'a point existé sous la Restauration. En effet, la guerre d'Espagne s'est faite malgré l'Angleterre ; l'Afrique a été conquise malgré l'Angleterre. Si la France était à Navarin avec l'Angleterre, c'est pour servir la civilisation comme l'humanité et sans profit ultérieur pour nous. Une telle politique, tout antianglaise, en a-t-elle été moins grande et moins glorieuse? N'aurait-elle pas mis le comble à son honneur et à sa gloire si, comme elle le méditait, elle avait, au grand dépit de l'Angleterre, reconquis nos frontières et brisé les traités qui nous humilient? Je ne sais si, jusqu'à présent, c'est le hasard , mais toutes les fois qu'on voit la France agir en opposition avec l'Angleterre, la France grandit et commande. Nous allons voir si c'est la même chose sous Vaillance nécessaire.
L'alliance de la France et de l'Angleterre (s'il est permis de lui donner ce nom) a été nécessaire pour Louis-Philippe. Mal vu de l'Europe continentale, dédaigné par quelques souverains, il lui fallait des soutiens qu'il ne pouvait pas rencontrer dans des chancelleries où l'honneur, la dignité, la loyauté comptent encore pour quelque chose. Louis- Philippe était sûr, en abdiquant les intérêts les plus sérieux de la France, d'être reçu à bras ouverts par l'Angleterre. Aussi l'alliance que Louis-Philippe a contractée était nécessaire, non à la France, mais au roi des Français ; la politique
honteuse qu'elle inaugurait était une politique toute de famille, toute d'intérêt privé et sans caractère national, quoique les résultats dussent tous se tourner contre la France. Et l'Angleterre ne demandait pas mieux que de se constituer la protectrice d'une telle politique ; loin d'y perdre, elle avait tout à y gagner : cela ressemblait assez à l'alliance de deux malfaiteurs, dont l'un dévalise et dont l'autre recèle les produits d'un crime...
Pour mieux juger les effets de cette alliance nécessaire, comparons les hommes et les temps : la Restauration a duré quinze ans; elle a fait la guerre d'Espagne, la conquête d'Alger, favorisé l'émancipation des Hellènes et mis les traités de 1815 à deux doigts de leur destruction, sans tenir compte des menaces britanniques.
Louis-Philippe a régné dix-huit ans; il a déclaré vénérer les traités de 181.5 ; il a consenti que la Belgique fût placée sous l'influence anglaise; il a accepté ce déshonorant droit de visite qui est la dernière des humiliations que l'Angleterre ait imposées à notre marine; il a payé à l'Anglais Pritchard l'assassinat de nos frères; il a, en un mot, laissé non-seulement le pas à l'Angleterre en tout et pour tout, mais il s'est humblement et lâchement mis à sa remorque. L'Angleterre le savait d'avance; aussi sa joie fut-elle grande quand elle apprit le résultat du coup de main de juillet... Eh bien! qu'on nous dise ce qui a été fait pour l'intérêt, pour l'honneur, pour la dignité de la France pendant ces dix-huit ans! qu'on nous le montre, qu'on nous le cite! Ces dix-huit années ne jugent-elles pas Valiiance nécessaire de Louis-Philij)pe? Qui oserait soutenir, en présence de tels faits, (jue celle alliance a été j)r()(iliil)!(' , honorable?....
Cette alliance de Louis-Philippe était donc une alliance contre nature, une alliance d'abaissement et de déshonneur, puisqu'elle n'a produit, pendant dix-huit ans, que l'abaissement et le déshonneur !...
Pouvait-il en être autrement? Évidemment non. Les alliances des peuples, les alliances sérieuses et profitables, ne s'improvisent pas. Il était peu possible de supposer que les intérêts de l'Angleterre eussent été soudainement changés, et que celle-ci nous abandonnât des avantages en échange de ceux qu'elle recevait de nous.
L'Angleterre, qui n'a jamais été l'alliée de la France par traité patent, mais qui a toujours été et qui continue d'être, par des causes qui^n'ont pas changé, sa plus cruelle ennemie , serait-elle devenue tout h coup et à jour fixe son alliée la plus dévouée, la plus chaude et la plus sincère ?
Je me trompe; depuis Henri IV jusqu'à Louis-Philippe et son traité de la quadruple alliance, il n'existe qu'wwe seule alliance bien formelle de la France avec l'Angleterre, et voici dans quelles circonstances tout exceptionnelles; et encore, l'alliance n'a pas été longue, parce que, pour la France, le contact anglais, c'est le déshonneur et la mort. Après la mort de Charles 1", la royauté , l'épiscopat et la chambre des lords avaient été abolis et une république démocratique établie. Cromwell avait vaincu les Irlandais et les Écossais qui avaient proclamé Charles II, et il s'était emparé du pouvoir suprême sous le titre de Protecteur des trois royaumes. Cromwell fit bientôt rendre le fameux acte de navigation par lequel l'Angleterre s'imposait à elle-même l'empire de la mer, en défendant aux étrangers d'importer chez elle ou dans ses colonies aucune marchandise qui ne fût pas un produit direct de leur sol ou de leur industrie. Deux puis-
sances pouvaient seules résister à ce despotisme : la Hollande et l'Espagne. La Hollande fut vaincue, obligée de reconnaître la suprématie du pavillon anglais, forcée même à détruire le stathoudérat et à établir cliez elle une république toute démocratique. Restait l'Espagne, qui, en voyant les flottes anglaises dominer les mers, trembla pour ses colonies et cbercha à les sauver en sollicitant le Protecteur de s'allier à elle contrk la France. Mazarin conjura ce danger; de là le traité d'alliance conclu en mars 1657, qui ne saurait impliquer.
Qu'on chercbe d'autres alliances jusqucs à Louis-Philippe, on n'en trouve pas qui puisse sérieusement porter ce nom, malgré les lâches condescendances du régent et du cardinal Dubois.
L'Europe continentale se trompe donc et sur les principes communs, qui n'ont rien de commun, et sur Valliaîice nécessaire, qui a toujours eu un principe tout révolutionnaire, alliance qui nous suballcrnise et qui ne peut subsister qu'en affirmant une déshonorante infériorité.
Jugeons la situation des deux peuples sous un autre point de vue. En bonne Iog.iquc, si l'on présente ralliance comme nécessaire, il faut que la nécessité soit réciproque et que les avantages soient compensés; alors l'alliance est normale et doit subsister : ou l'alliance est honteuse, et il faut, à tout prix, en contracter de dignes... Celles-ci doivent se rencontrer dans l'Europe continentale; ou, s'il n'y en a pas, il n'y a qu'un effort de sagesse à faire en rendant sa condition le moins mauvaise que possible. En d'autres ternies, la Fri«nce a-t-elle plus d'intérêt à s'allier à l'Angleterre qu'à des puissances du continent européen?
Pour répondre à celte question, il faut jeter un coup d'oeil
rapide sur les intérêts généraux des deux pays comme sur ceux des autres puissances :
Plus on cherche des points de contact de la France avec l'Angleterre, moins on en trouve. Avec la meilleure volonté du monde, au lieu de sympathies on ne rencontre que des causes de rivalité entre les deux nations. Je veux même, un instant, oublier les traités de 1815 et ne parler que de ce qui est, de ce qui se fait, depuis 1815, depuis 1850. Où sont les raisons de rapprochement? Sont-elles dans la liberté des mers? mais les Anglais en réclament le souverain empire. Sont-elles dans la liberté du commerce? mais les Anglais nous ont imposé le joug du droit de visite. Sontelles dans des sentiments sympathiques hautement exprimés? mais ils ont écrit et ils continuent d'écrire que nos marins sont des hommes d'embarras, qu'ils se moquent de notre marine, qu'ils brûleront nos ports et nos vaisseaux quand bon leur semblera, que les chantiers français sont les chantiers de l'Angleterre, et autres aménités de cette espèce. Sont-elles dans des faveurs commerciales? mais l'Angleterre frappe de droits énormes toutes ou presque toutes les provenances de notre commerce et de notre industrie; nos vins en particulier sont frappés d'une contribution qui empêche toute concurrence avec les vins de Portugal. Sontelles dans une égalité de position chez les peuples du monde? mais elle obtient les colons d'Amérique à de meilleures conditions que nous ; mais elle vient de prendre encore le pas sur nous en Egypte où son commerce jouit d'avantages qui nous sont refusés ; mais elle impose ses lois exclusives à plus de 125 millions de colons, elle les impose à la Chine, au midi de l'Afrique, à la Grèce, à la Sicile, à la Hollande, à la Belgique, partout. Sont-elles dans la propagande constitu-
tionnelk? mais sa propagande est toute démagogique et, à ce titre, elle doit être repoussée par l'univers. Sont-elles, en un mot, dans quoi que ce soit? qu'on le dise!
Non ! rien de sympathique ne nous appelle à ce peuple ; tout nous en éloigne, parce que l'Angleterre, loin de vouloir un maître, ne veut pas même un égal à côté d'elle. De là sa politique incessante et incessamment injuste pour resserrer autrui et s'agrandir elle-même en posant ses corps de garde aux quatre coins du monde ; de là, pour elle, la nécessité de proclamer qu'e//e serait perdue si elle était juste un seul jour; de là Timmoralité, la perversité politique de son gouvernement.
En deux mots, quelle satisfaction nous a donc donnée l'Angleterre depuis 1815?
Qu'avons-nous gagné avec l'Angleterre depuis 1850?
Ou, plutôt, que n'avons-nous pas perdu avec cette puissance depuis les funestes traités que je viens de rappeler!...
Demandons-nous, maintenant, si les puissances continentales sont pour nous dans les mêmes conditions que l'Angleterre :
D'abord, sous le rapport des principes, les puissances continentales, pour la plupart, se rapprochent plus de nous que l'Angleterre. L'Espagne, la Prusse, le Piémont, la Belgique, ne sont pas des gouvernements absolus. Les autres couronnes sont infiniment moins engagées vis-à-vis de la France que l'Angleterre.
Sans doute, des divisions graves ont existé autrefois entre la France et la maison d'Autriche. Louis XIV s'est chargé de les éteindre en partie en donnant la prépondérance à la France par l'abaissement (les Pyrénées, conmie les traités de 18iîi en séparant la Belgique de l'influence allemande.
• — 226 — Toutes causes de rivalité n'ont pas cessé, je le sais ; et les traités de 1815 en celte partie, pas plus que le congrès de Vienne, n'ont fViit une œuvre irréprochable. La séparation violente de la Belgique en 1850, l'insurrection lombardovénitienne qui est venue après, ont prouvé, entre autres choses, qu'il y avait de sérieuses modifications à apporter aux arrangements de l'invasion que de violentes secousses ont déjà dix fois troublés, parce que ces arrangements ont été pris sous de mauvaises inspirations. La colère plutôt que la justice les avait commandés, l'indignation les a détruits. La force les maintient en Italie, en Sicile et ailleurs; la justice les corrigera... Ensuite, de nombreuses alliances ont, à bien des époques, jeté dans les rapports de l'Autriche avec la France des germes de rapprochement qui disposeront toujours les chancelleries à s'entendre sans préjudice pour la paix et l'indépendance des peuples. Je suis convaincu que le protectorat de l'Autriche sur une partie de l'Italie cessera plus tôt qu'on ne pense. Ce protectorat, qui a déjà fait verser tant de sang, qui n'a rien préparé pour des temps meilleurs, et qui, loin de présager la paix, fait couver les haines et les vengeances, est, avec l'enlèvement des frontières du nord de la France, la cause la plus grave des troubles de l'Europe, la conséquence la plus funeste des traités de 1815. L'Autriche, nous en avons la conviction morale, comprendra tôt ou tard et sans coup férir que l'Italie doit être rendue indépendante par le premier congrès européen, et que la paix de l'Europe et celle de l'Autriche en particulier ne sont qu'à ce prix. Car, comme le dit un publiciste moderne, u la vaste monarchie autrichienne, « telle qu'elle a été recomposée par les traités de Vienne, a « fort à faire pour maintenir sous le joug commun tant de
« provinces différentes de races et de langues, jalouses les « unes des autres, toujours prêtes à devenir ennemies. Ce « n'est pas une tâche aisée d'avoir à soutenir, les unes par « les autres, tant de nationalités agglomérées, de comprimer il les élans de l'indépendance italienne, de faire vivre en « paix les Slaves de la Bohème avec les Allemands de Vienne «ou du ïyrol, et les Magyars de la Hongrie avec les « Croates de Tlllyrie. » [Histoire de la Diplomatie, de 1850 à 1848, t. 1, p. 76.)
Depuis la ligue de 1757 contre la Prusse, et dans laquelle Louis XV se jeta sans raison et sans but, quand il fallait consacrer tous les trésors de la France à sauver ses colonies et la liberté de la mer; depuis celte ligue devenue si fatale à notre prépondérance par la défaite de Rosbach, le partage de la Pologne, la rupture de nos alliances avec l'Espagne, le Portugal et la Hollande, et le sacrifice de la Turquie à la Russie, rien de saillant (en dehors de notre période révolutionnaire) ne s'est passé entre la Prusse et la France. C'est, de toutes les nations, celle qui donne le moins de préoccupations à noire diplomatie. Nous n'avons, contre la Prusse, qu'un reproche qui lui est commun avec toutes les puissances qui ont pris {)art à la coalition, sa solidarité dans les traités de 181Ii. Si, comme nous ne cesserons de l'espérer, ces traités sont détruits, la Prusse trouvera des compensations ailleurs; il sera toujours facile de la dédommager de ce qu'elle aura perdu sur la rive gauche du Rhin.
De toutes les puissances de l'Europe continentale, la Russie est la plus imporlanle par la force, si clic ne l'est pas par la civilisation et les lumières.
11 y a toujours eu, entre la France et lu Russie, des rai-
sons profondes de synipalhic, p;;rcc que des intérêts de premier ordre nous lient.
On n'oubliera jamais le contingent de troupes russes que Paul I""^ allait fournir à Napoléon pour pénétrer dans Tlnde et y détruire la puissance anglaise, lorsque ce souverain fut assassiné, à la grande joie des Anglais, qui ne sont pas purs de cet attentat...
Le Russe n'aime pas l'Anglais ; et cela seul me suffirait, en l'absence de toute autre cause...
On n'oubliera jamais ce respect si longtemps gardé par la Russie, en haine de l'Angleterre, du blocus continental qui, tout excentrique qu'il était en principe, plaça l'Angleterre à deux doigts de la banqueroute !...
On n'oubliera jamais ce traité secret de Tilsitt, en dix articles (V. Congr. de Vér., t. 1"% p. 129), entre Alexandre et Napoléon, par lequel la Turquie européenne était dévolue à la Russie, ainsi que les conquêtes que les armes moscovites pourraient faire en Asie, lorsque, de son côté, Bonaparte serait devenu maître de lEspagne et du Portugal, aurait j-éuni Rome et ses dépendances au royaume d'Italie, en passant en Afrique, en s'emparant de Tunis et d'Alger, en possédant Malte , en envahissant l'Egypte et en ouvrant la Méditerranée aux seules voiles françaises, russes, espagnoles et italiennes ! Certes, je ne crois pas, en l'état de la vieille Europe, à ce magnifique rêve; mais j'ai du plaisir à en retracer la riche narration, pour donner une preuve de plus des sympathies russes pour notre nation. Si ce rêve était susceptible de devenir une réalité, c'était par la Russie et avec la Russie, à laquelle, je l'espère, la France n'a pas dit encore son dernier mot, comme la Russie n'a pas encore reçu le sien : car, quoi qu'on en dise, les tremblements d'Europe
ne peuvent être arrêtés que par la France et la Russie... et jamais, jamais par la France et l'Angleterre!...
On n'oubliera pas qu'Alexandre a traité d'insigne brigandage l'attaque de l'Angleterre contre la flotte de Copenhague!...
Si, comme on l'a dit et écrit, Alexandre était dissimulé, comme demi-grec, en ce qui touchait à la politique, il était un peu payé pour cela. Je ne veux faire aucun reproche à nos armes, dont je suis plus fier que qui que ce soit; mais, en ftiisant la part de toutes choses, je crois qu'Alexandre devait être peu rassuré (et il n'était pas le seul en Europe) sur l'esprit d'envahissement de Bonaparte qui devait bientôt donner raison à rempereur de Russie. Si la question polonaise n'a jamais été défini livcment vidée entre les deux souverains, si la Russie, excitée par l'Angleterre et soudoyée par elle, a, plus tard, pris part aux coalitions, parce qu'elle se croyait non-seulement menacée, mais qu'elle et ses alliés étaient envahis, il est évident que sa conduite envers la France était ce qu'aurait été la conduite de la France envers la Russie dans les mêmes circonstances. La campagne de 4 8 i 2, l'incendie de Moscou ont créé, il ne faut pas craindre de le dire, de? griefs légitimes dont la Russie a voulu avoir satisfaction.
Ce n'est pas à moi qu'on reprochera d'aimer l'étranger, même quand il a raison. Cependant je suis obligé de reconnaître, et tout homme impartial sera de mon avis, que la conduite d'Alexandre, en i814, a été pleine de modération et de bienveillance. Si, en 1815, il s'est montré plus sévère, la cause en était ailleurs qu'en lui... Toutefois, on n'oubliera pas que si nos malheurs ont été amoindris, c'est à lui que nous le devons. Si la France n'a pas été plus resserrée dans
ses limites, c'est à sa volonté qu'il faut le rapporter. Que dis-je? si la France n'a pas été partagée, saccagée, détruite, comme le demandaient la presse et la diplomatie anglaises, si la carte de France ne s'est pas changée en carie du Styx, c'est à Alexandre que nous en sommes redevables : voilà ce qu'a enregistré l'histoire.
Quelle satisfaction révoltante aurait donc prise sur nous l'empereur de Russie? Je ne la trouve que dans sa part des sept cents millions de contributions forcées pour l'indemniser des frais de la guerre. Ce n'est pas lui qui a profité et qui profite de nos forteresses détruites, de nos limites envahies, de nos colonies usurpées, de notre commerce maritime abîmé, de la liberté des mers... Notre abaissement ne profite pas à la Russie ; il ne sert que les vues d'un seul peuple, de l'Anglais!
Et puis , comme puissance morale , a-t-on jamais surpris (en dehors de notre période révolutionnaire et tout exceptionnelle) la Russie, la Prusse ou l'Autriche soufflant en France et en Europe le feu des révolutions à l'exemple de l'Angleterre? Ces puissances ont-elles une pi'opagande constitutionnelle au service de leurs calculs ambitieux et liberticides? Ont-elles de la poudre et des armes pour toutes les insurrections? Disent-elles blanc en Portugal et noir à Madrid? Vont-elles exciter des émeutes à Naples, dans la Sicile, dans le Piémont ou ailleurs? Non! Les chancelleries de l'Europe continentale, si elles ont des intérêts sérieux à soutenir, ne les protègent en général que par des moyens dignes d'elles. Peut-on en dire autant de l'Angleterre?.,.
Je viens de parler de propagaiide ; et, à ce sujet, on me répondra que la cour de Russie en fait une révolutiotmaire par l'ambassade du prince MentchikofF à Constantinople.
Je n'ai pas à m'immiscer dans les affaires d'Orient , quoi qu'il y ait, Dieu merci! assez de temps qu'elles fatiguent nos oreilles. Il me sera permis, cependant, de dire que, sous beaucoup de rapports, je ne partage pas l'opinion de la presse française.
Il y a deux cents ans que l'on dit que l'empire turc s'en va... A chaque commotion européenne, il s'en détache un débris; ce qui prouve que les causes de sa ruine sont radicales, comme sa ruine inévitable. La Turquie a successivement perdu ses provinces danubiennes, la Morée, l'Egypte sous Méhémet-Ali, etc. Je répète donc qu'elle s'en va... Le côté difficile de la question n'est pas de savoir si sa destruction, en Europe, deviendra complète, mais qui en profitera. Quant à l'expulsion des Turcs de l'Europe, où ils campent depuis quatre cents ans, elle paraît inévitable. Rien ne marche sous la pensée musulmane; un Turc en Europe est un anachronisme. Reschid-Pacha, Européen par les lumières, quoi qu'il fasse, ne fera pas faire un pas à l'immobilité morale de la nation. La Turquie s'en ira de l'Europe; il ne faut plus que le temps pour lui dire de préparer ses bagages... Mais ici se présente la grande question! Qui la remplacera?...
Il ne faut pas tergiverser dans la réponse : il n'y a que deux puissances qui puissent élever des prétentions fondées à cet égard. Ces deux puissances sont la France et la Russie. 11 n'y en a pas d'autre, selon moi. L'Angleterre, jamais! Les efforts ultérieurs de la France devront être de la chasser de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse seront toujours écartées par les prétentions de la Russie. La France, disons-le, a un avenir trop immense en Afrique, pour étendre une de ses ailes sur les rives du Hosphore. Ce
sera donc la Russie, parce qu'elle a quatre-vingt-dix-neuf chances contre une; mais ce sera la Russie, avec de larges compensations pour la France en Orient.
La mission du prince Mentcliikoffn'a donc rien de révolutionnaire. Je la trouve toute simple et toute naturelle. Je ne vois pas et je ne comprends pas comment, dans l'hypothèse d'une invasion et d'un empire russe à Constantinople, l'intérêt religieux et politique de la France ne serait pas conservé. Je ne comprends pas que nous dussions avoir moins de confiance dans la Russie que dans la Sublime Porte. Je comprends, je le répète, moins que jamais, toutes les divagations de la presse sur nos intérêts religieux, politiques et commerciaux. La Russie non-seulement maintiendra ce qui est, mais encore elle aura le plus grand intérêt à le développer en faveur d'une puissance amie.
Reprenons encore la question, la grande question de l'occupation de la Turquie par une puissance nouvelle.
Le temps est-il venu de refouler la Turquie en Asie? Tout le monde le demande, tout le monde le désire. Il y a deux cents ans que les intérêts européens ont pris date pour cela, et deux cents ans que les rivalités des puissances retiennent debout le cadavre musulman. . . Doit-on le laisser tomber aujourd'hui? Pourquoi pas?C'est l'intérétde la civilisation, c'est donc l'intérêt de la France. L'expulsion de la Turquie de l'Europe est une conséquence de Vaholition de l'esclavage par les peuples européens. L'heure a donc sonné pour les peuples civilisés, ou qui tendent à mûrir leur civilisation, de refouler dans l'Asie l'oisive brutalité turque et sa stupide immobilité.
Maintenant !
Sera-ce l'Angleterre qui arborera son drapeau sur les
murs de Stamboul? Cctle seule question indignerait TEurope conlinentale; et la France, à elle seule, sacrifierait son dcriiier hoiniue et son dernier écu pour empêcher, surtout si près d'elle, raeeroissement d'une puissance qui a assez de ses 125 millions de colons, de ses 42 colonies, de ses établissements immenses dans toutes les parties du monde. Dans l'iiypothèse d'une expulsion de la Turquie, l'Angleterre ne doit pas même avoir un dédommagement dans la Méditerranée, d'où la politi(pie européenne doit la faire sortir pour toujours. Le jour où Constantinople sera pris , l'orgueil britannique baissera el la France grandira!...
Sera-ce la Prusse ou l'Autriche? Ces deux puissances n'y pensent pas , elles n'y ont jamais pensé. Elles savent que, dans le cas d'une catastrophe pour l'empire turc, l'excès de puissance du peuple conquérant amènerait de vastes accroissements de territoire pour elles. Si la Russie était ce peuple conquérant, la Prusse et l'Autriche, quoi qu'on en dise par le temps qui court, ne brûleraient pas une amorce pour l'empêcher. Il y a, entre ces trois couronnes européennes, des allinnces, des sympathies qui ont déjà déplacé le centre du concert européen, la prépondérance euro péenne, je ne dis pas de l'Anglclerre , dont ces trois cours ont fait peu de cas dans plus d'une circonstance récente (et elles ont bien fait!), mais de la France suspectée par elles depuis son apparente alliance et sa communauté de principes depuis 1830.
Sera-ce la France? En bon Français, je le voudrais; mais le croire possible, c'est une folie. La France trouverait contre elle, plus acharnée que jamais, sasœiird'Albioîij rAutrichc et la Prusse ne le souffriraient pas davantage, pour des rai-
ALLUNCES, 20
sons faciles à produire; et la Russie ne le permettra jamais ! Son obstacle seul arrêterait toutes les tentatives possibles.
Sera-ce un Comnène, un Otbon ou nn Léopold que l'Europe choisira pour éteindre les rivalités? Si la Turquie d'Europe avait moins d'importance territoriale, po]iti(}ue et commerciale, la chose serait possible. Mais jamais la puissance qui engagera ses armées et qui soutiendra la lutte ne donnera son assentiment à une telle solution.
Qui sera-ce donc? La Russie. Sa politique sur ce point est connue, ses précédents sont connus, ses moyens sont connus, son but n'est pas moins évident depuis des siècles. Aussi, depuis longues années n'a-t-clle pas cessé d'inquiéter, de harceler la Turquie, de l'amoindrir, de l'affaiblir par tous les traités, de l'insulter par toutes ses invasions. La Russie est ensuite limitrophe ; ses légions seules peuvent intervenir menaçantes et victorieuses. La Prusse se taira, l'Autriche en fera autant, et l'Angleterre n'osera pas lâcher une seule bordée contre la Russie envahissante. Quant à la France, laissera-t-elle faire? Elle le doit. Elle s'y opposerait qu'elle ne réussirait pas ! Elle compromettrait par sa résistance tous les avantages que l'Angleterre, plus habile, saisirait l'occasion de conquérir contre nous. Elle ne réussirait pas... Le jour, au contraire, où la France, là comme ailleurs, marchera d'accord avec la Russie, ce jour-là la France devient l'incontestable souveraine du lac français, ce jour-là elle reprend ses limites avec sa prépondérance, ce jour-là l'Angleterre sera expulsée de droit de ses corps de garde méditerranéens, ce jour-là la France aura repris son rang en Europe et son ascendant dans l'univers...
La Russie est donc l'alliée nécessaire de la France ,
4" parce qu'elle domine la Prusse et surtout l'Autriche moins favorable à nos intérêts; T parce que la Russie n'est ni jalouse de la France, ni hostile à ses intérêts; 3" parce que la Russie est l'ennemie nécessaire de l'Angleterre; 4" parce que la Russie trouvera son compte comme la France trouvera le sien dans l'alliance de l'une des premières puissances de l'Europe.
Maintenant, qui veut la fin, veut les moyens; et ce n'est pas le cas de dire, avec l'estimable M. de Laurentie: <t Attendre c'est combattre. » La paix! dit-on. Oui, la paix; mais avec la paix, toujours la paix, on ne vit pas, on pourrit!... Ceux qui nous psalmodient la paix sur tous les tons ne veulent pas reconnaître que les temps sont venus. Ils voient bien, non que l'Europe s'ennuie, mais est travaillée par les plus vives inquiétudes. Qui a créé ces inquiétudes? qui les maintient? qui les augmente? C'est précisément la paix armée qui ruine, ne finit rien et compromet tout... Nous ne voulons pas sortir de notre positif; nous craignons de perdre sur nos blés, nos huiles, nos fers et nos vins ; nous tremblons à la seule pensée de voir 1/4 ou 4/2 "/„ de réduction sur nos bénéfices; et c'est avec des chiffres que nous espérons à toujours résoudre les problèmes de l'ordre social. Mais les chiffres no produisent que des chiffres. Avec des nombres on n'élèverait aucun monument; on bannirait les arts et les lettres comme des supcrfluités dispendieuses; on ne demanderait jamais si une entreprise est juste et honorable, mais si elle rapporte quelque chose ou si elle ne coûtera pas trop (.'her. «< Un peuple accoutumé à voir seulement le cours de la rente, dit un publiciste, et l'aune de drap vendue, se trouve-t-il exposé à une connnotion, il ne sera capable ni de l'énergie de la résistance, ni de lagéiié-
rosité du sacrifice : repos engendre couardise ; au milieu des quenouilles on s'épouvante des cpées. » Ajoutons, avec Chateaubriand : « Quand on n'a jamais à chanter, jamais à « défendre la patrie; quand on n'est plus ni poëte ni soldat, « les idées d'honneur se perdent, les caractères s'abâtar- « dissent; une nation dégénère en une ignoble race... » C'est cela !
Si j'ai été plus long que je ne l'aurais voulu au sujet des affairés d'Orient, c'est parce qu'elles m'ont fourni une occasion de plus de prouver la nécessité de notre alliance avec la Russie, la seule qui ne nous laisse point de regrets dans le passé, la seule qui puisse nous grandir dans l'avenir. Il y a une autre raison de convoiter celte alliance, c'est que, malgré le schisme grec, il se développe en Russie des principes de véritable liberté. Les communes russes marchent, à petites journées il est vrai, mais elles marchent à leur affranchissement. C'est par elles que le czar actuel tient en échec la sourde agitation de son aristocratie. Il y a de l'avenir en Russie, il y a de la vie; en Angleterre, il n'y a que du passé et des symptômes de mort...
En réfléchissant aux alliances de la France, il y a une chose qui m'a toujours frappé, la voici : c'est l'éioignement du gouvernement français (je ne dis pas de la nation)^ depuis 1850, pour le cabinet qui a été le moins brutal, le moins insultant, je devrais dire le moins injuste et le plus bienveillant pour nous à l'époque de nos plus grands malheurs; et c'est noire rapprochement du cabinet le plus hypocrite, le plus insolent, le plus perfide, le plus ennemi de la France... Une seule raison l'explique : il n'y aura jamais qu'un pouvoir révolutionnaire, un pouvoir qui doutera de sa force et de son autorité, qui pourra reprendre, avec l'An-
gletcrre, de tels errements. Je répugne à penser que telle doive être la politique de Napoléon III.
La France a besoin d'alliés ; la France ne peut pas se passer d'alliés. Je n'énoncerai pas un fait incertain en avançant, aujourd'hui, qu'elle n'en a pas de sincères. On a pitié, vraiment, en entendant dire aux vieux débris du libéralisme, de même qu'aux républicains défroqués, que la France et l'Angleterre ne font qu'un, que l'Angleterre et la France dirigeront la politique de TEurope, que la France et l'Angleterre feront tout ou empêcheront tout, sur l'Èbre comme sur le Bosphore, à Vienne comme à Berlin..., que l'Angleterre et la France sont le drapeau de la liberté contre l'absolutisme... Déclamations ineptes que tout cela, démenties chaque jour et à chaque instant. La France n'est pas et moralement ne peut pas être l'alliée de la Grande-Bretagne. Dans tout ce qui s'est passé de})uis les conflits d'Orient, rien dans les organes ofliciels de Londres, rien dans la conduite du cabinet de Saint-James, rien dans le développement des moyens matériels n'est venu confirmer cette idée. Ce que nous avons retenu de la conduite du gouvernement Anglais, ce ne sont pas seulement ses hésitations, ses tergiversations , ses contradictions, ses volte-face politiques, mais l'absence de tout acte impliquant un engagement sérieux quelconque envers Napoléon. C'est que l'Angleterre, qui veut être prête à toute éventualité, qui ditoiu'le malin et non le soir, qui marche à tâtons, parce quelle sait qu'elle a beaucoup à craindre, tournera le dos et nous livrera sans pitié au premier boui re.ui (jui voudra nous immoler en lui dirigeant elle-même la main : telle est la eonfianeeque nous avons dans rallinnce anglaise.
Rappelons donc encore une fois, avec Filz-Jumes, Dreux-
so.
Brézé, Genoude et Chateaubriand, que l'alliance anglaise est un mensonge! c'est plus que cela, c'est un crime de lèse-nation!...
L'Angleterre n'a pas d'alliés; elle n'a que des esclaves dans l'Europe comme dans l'Asie.
L'Angleterre ne sera jamais l'alliée sincère de la France!
A une époque où la question d'alliance n'était point aussi largement posée qu'elle doit l'être aujourd'hui, et lorsqu'il ne s'agissait, dans le secret de la diplomatie, que des moyens, pour la France, darriver à la lacération des traités de 1815, on disait, dans un mémoire sur les affaires d'Orient remis à M. le comte de la Fcrronays : « J'ai fait voir assez que l'al- « liance de la France avec l'Angleterre et l'Autriche contre «i la Russie est u>e alliance de dupe où nous ne trouverions «c que la perte de noire sang et de nos trésors. L'alliance de <( la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir « des établissements dans r Archipel et de reculer nos fhon- « TiÈREs DU Rhin !
«i Nous pouvons tenir ce langage a Nicolas : Vos ennemis « (l'Angleterre) nous sollicitent : nous préférons la paix à (1 la guerre; nous désirons garder la neutralité; m;iis enfin «( si vous ne pouvez vider vos différends avec la Porte que «( par les nvmeSj si vous voyiez aller à Constantinople, entrez « avec les puissances chrétiennes dans un partage équitable de »c la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne " sont pas placées de manière à s'agrandir du côté de «i l'Orient, recevront ailleurs des dédommagements. Nous, «1 710US voulons avoir la ligne du Rhin, depuis Strasbourg «t jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions.
«t La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l'a dit)
« A CE QUE LA FRANCE SOIT FORTE ! Si VOUS COnSCntCZ à CCt
« arrangement et que les autres puissances s'y refusent, « jîous ne souffrirons pas quelles interviennent dans votre «t déinèlé avec la Turquie j si elles vous attaquent malgré «( nos remontrances, nous les combattrons avec vous! »
Telle était la politique de la Restauration, et l'on sait ce qu'elle allait produire lorsque la catastrophe tout anglaise de juillet a éclaté.
Telle doit être encore aujourd'hui la politique de la France ; elle n'en a pas d'autre, elle ne peut pas en avoir d'autre. Sa sûreté, son honneur, les développements de sa prospérité sont là !
Cherchons donc nos alliances là où elles sont, et non où elles ne seront jamais.
11 importe à la Russie que la France soit forte, parce que la Russie est rennemie naturelle de l'Angleterre et que la France doit contenir celle-ci.
Nous voulons nos limites, nous voulons la liherté des mers , nous voulons le développement de notre commerce extérieur qui est le princii)e de la prospérité de notre industrie agricole, nous vouh)iis dominer dans le lac français, nous voulons forcer l'Anglais à cire juste; nous n"ac(iuerrons tout cela qu'avec nos alliances naturelles. En dehors de celles-ci, la France peut encore s'agiter dans le hruit, dans l'éclat, dans quehpie gloire passagère dont elle n'a pas besoin ; mais elle retombera dans l'abîme révolutionnaire que rAngleterre ne cesse d ap})rofondir sous ses pas : car si, au point de vue russe, il faut (jue la France soit forte, au point de vue anglais, il faut (jue la France soit faible et vive sous un joug élerncl ! . . .