CHAPITRE PREMIER
PROLKGOBlèlVES.
Il est des vérités si profondément gravées da iis l'espri des nations, qu'il sullit de les énoncer pour les établir.
La rivalité de la France et de l'Angleterre est une de ces vérités.
Ce qui n'est pas moins vrai, c'est que cette rivalité n'a pas cessé. Quelsque soient les efforts de certains publicistcs pour établir le contraire, ils n'ont convaincu et ne convaincront personne parmi nous.
La première et la plus désastreuse des conséquences de cette rivalité, au tem[>s où nous sommes, c'est la suprématie de l'Angleterre sur la Frîiiicc; r\ vvWv siijnénialic diurra
tant que la forme du gouvernement anglais sera ce qu'elle est.
L'Angleterre se pique de porter la liberté à tous les peuples. L'Europe ne sera tranquille, et la France grande et heureuse, que lorsque nous aurons porté en Angleterre la véritable liberté.
Nous sommes sous le joug anglais ; nous ne faisons que ce que veut l'Angleterre : toute la France le sent et en frissonne...
L'Angleterre, depuis i815, nous tient en laisse; nous ne faisons que ce qu'elle veut ; notre prospérité a sa mesure, son métré, son étiage ; lorsque nous le dépassons, elle nous flanque en révolution. Elle ne joue pas d'autre jeu avec nous depuis soixante-quatre ans, pas d'autre jeu avec tous les peuples de l'Europe.
Notre abaissement ne cessera que par l'abaissement de l'Angleterre : cette vérité est plus évidente et plus claire que la lumière du jour.
Bien des causes ont, à la vérité, amené les commotions que nous avons ressenties depuis 1789.
Bien des changements devaient arriver parmi nous; mais ils auraient pu s'opérer, non par une révolution, mais, comme l'a dit M. de Maistre, par le contraire d'une révolution.
Ce que nous reconnaissons avec tout le monde, c'est que le gouvernement féodal était à la fois le fléau et l'opprobre de l'humanité; l'autorité royale pouvait seule attaquer la
puissance des grands seigneurs; elle ne le pouvait qu'avec le concours du peuple. Rien de stable ne pouvait être fonde tant que les grands vassaux ne seraient pas entièrement subjugués. Les efforts pour arriver à cette fin ont donc été autant de services publics. C'est dans ce sens <iue le règne de Louis XI et le ministère du cardinal de Richelieu ont concouru à la révolution en donnant a la nation une première consistance. Les violences et les excès qu'on peut leur reprocher n'ont point de trait à la question. Nous n'avons à réclamer que ce qu'il y a de bien dans ce qu'ils ont fait ù bonne ou mauvaise intention. Quels sont les actes humains qui ne sont point entachés de reproches?...
Il en est de même de Louis XIV. Il a suivi le système de Richelieu et en a assuré le développement. L'abaissement de la maison d'Autriche, la soumission des derniers feudataires, la répression des excès du protestantisme expliquent rigoureusement son despotisme, quoiqu'ils ne le justifient pas entièrement.
L'absence d'étals généraux depuis 4614, l'inaction, les hontes et les lâchetés du règne de Louis XV avaient réveillé le génie de la France. Il n'était pas difficile de comprendre que l'immobilité du gouvernement ne représentait pas l'état des idées, que le temps marchait, et que les principes constitutifs de la France réclamaient une satisfaction.
Dans les temps antérieurs à 1789, la France avait couru de plus grands dangers, pour son existence, que ceux qui semblaient arrêtés devant elle, et elle les avait vaincus, à sa gloire et à son bonheur.
Tout paraissait, au contraire, devoir reprendre sa place. Les immortels cahiers de nos quarante-quatre mille communes étaient la voix de la nation; il n'v nvail (\\\'h 1rs lire
et à les comprendre. La France était là et non ailleurs ; c'était sa constitution révélée.
Supposez que l'Angleterre n'ait pas existé ou que son influence ait été effacée, la France aurait été agitée, parce qu'elle devait l'être ; mais elle n'aurait pas eu à regretter la cent-millième partie des horreurs qu'elle a subies, et n'aurait jamais été insultée, humiliée, abîmée comme elle l'est aujourd'hui. S'il n'y avait point eu, non le peuple anglais, mais le gouvernement anglais, voyant avec une joie féroce nos ciilamités intérieures ; s'il n'y avait point eu un Pitt battant des mains à tous les excès farouches de nos démagogues ; s'il n'y avait point eu un ministère anglais soudoyant le jacobinisme et le poussant à toutes les fureurs; s'il n'y avait point eu, en un mot, cet infâme gouvernement anglais, nous n'aurions eu ni la convention de Pilnitz ni le manifeste provocateur du duc de Brunswick, ni les coalitions européennes qui ont coûté tant de sang et semé tant de ruines! L'échafaud du roi-martyr ne se serait point dressé ! ! . . . Napoléon ne serait pas né à son ambition ; et l'expression de nos armées, d'abord toute de résistance, ne serait point passée, soi^s le génie d'un grand capitaine sans cesse harcelé, irrité, de l'état d'expansion à l'état de conquêtes que les nations offensées ne pouvaient souffrir. Encore une fois, ôtez de notre période révolutionnaire l'esprit anglais, l'influence anglaise, et le génie de la France se faisait jour, sans danger pour le principe d'autorité, comme il s'était fait jour sous Louis le Gros, sous Philippe le Bel, sous Louis XI, sous la Ligue, sous Richelieu !... N'allons pas si loin, et demandons-nous ce qui se passerait aujourd'hui en Orient, comme en Europe, si l'Angleterre n'y mettait pas la main. Tout se consommerait à l'avantage des peuples et de la France en particulier.
La France n'a fait quelque chose de grand et de durable que ce qu'elle a fait contre l'Angleterre et malgré elle. Tel a été l'abaissement des Pyrénées par l'alliance de l'Espagne sous Louis XIV; telle la conquête de l'Algérie par Charles X.
La France ne reviendra à sa force et à sa grandeur que lorsque l'Angleterre sera réduite à l'impuissance de lui nuire...
Pour moi, voir l'Angleterre marcher à côté de la France, c'est voir la victime à côté du bourreau...
Si c'est d'Orient que doit venir la lumière, nos yeux sont ouverts et attendent. Que les décrets de la Providence s'accomplissent et que les projets de Tilsitt se lèvent en majestueuse exécution... Alors l'Angleterre aura vécu... Mais il n'est pas besoin de tant de choses...
Je n'écris point l'histoire de la révolution. Je n'indique que les faits généraux et leurs causes en tant qu'ils se rapportent à mon sujet.
Je me demande donc, l'histoire à la main, si la moindre de nos calamités révolutionnaires peut, en vérité et en justice, être imputée à la branche aînée des Bourbons.
Je n'ai point à m'cxpliquer sur des désirs, sur une passion qui a son intérêt dans l'intérêt de la patrie.
Que les Bourbons aient eu le désir de rentrer en France pour y reprendre les rênes de l'État, qu'ils aient été remplis de la juste ambition de continuer la plus illustre dynas-
lie de l'univers, il n'y a là rien que de légitime et de juste. Qui oserait les en blâmer? Mais qu'ils aient conspiré contre leur patrie, qu'ils aient appelé l'étranger pour reconquérir par lui ce qu'ils ne pouvaient obtenir sans lui, qu'ils aient foulé aux pieds la volonté nationale, c'est ce qu'on n'établira jamais.
Un écrivain socialiste (pour le dire prématurément) brûlé des ardeurs de la popularité, M. Louis Blanc, après avoir, sous cette triste influence qui le subjugue et qui cependant, il faut le dire, n'étouffe pas en lui tout sentiment de vérité ; après avoir, dis-je, fait siennes toutes les déclamations absurdes et passionnées du temps, est obligé de dire lui-même, en rapetissant le mouvement national et en dissimulant les causes qui le produisaient ; «i Pourquoi les représentants de la bourgeoisie, les membres du corps législatif avaientils refusé à Napoléon vaincu cette épée qu'il demandait... pour sauver la patrie?... Mais non : toutes les portes de la ville furent ouvertes , et il y eut des acclamations de joie dans les rues, et il y eut des danses dans les jardins publics ; et sur tous les théâtres, pendant plusieurs mois, l'enthousiasme de ceux qui vont au théâtre salua dans Alexandre le demi-dieu de l'invasion! Je reprends. Les marchands décuplaient leurs recettes habituelles. C'est de 1815 que datent la plupart des fortunes marchandes de la capitale. La preuve que la bourgeoisie, en 1850, n'a pu prétendre châtier dans les Bourbons des princes amenés en France par les étrangers, c'est qu'elle a choisi, pour le mettre sur le trône, Philippe duc d'Orléans ! Ce duc d'Orléans, comment était-il rentré en France ? Ne s'était-il pas trouvé, lui aussi, dans l'arrière-garde de l'invasion? Justice et vérité pour tous. »
Il y a eu un Bourbon, il est vrai, qui ne s'est pas seulement couvert de tous les crimes, mais qui est même devenu un objet d'horreur pour les plus grands scélérats ; ce prince indigne de son nom n'a pas été seulement lâche parmi les lâches, mais il a soudoyé le crime en descendant jusqu'au parricide ! !... Un autre Bourbon, son fils, s'est jeté aux genoux de l'étranger pour être admis à servir contre la France; et que n"a-t-il pas fait pour prostituer son nom! Ah! si la couronne de France n'avait à défendre que de telles personnalités, il ne resterait qu'à briser la plume et à dévorer son ignominie... Il n'y a pas d'homme, quelque humble, quelque ignoré qu'il fût, qui ne pût, qui ne dût leur être préféré ; mais, grâce à Dieu, les souillures des cadets n'ont jamais atteint les aînés.
Si l'infortuné Louis XVI a manqué d'énergie, non pour faire le bien qu'il voulait, mais pour empêcher le mal, qu'y a-t-il de plus grand, de plus noble, de plus sublime que son amour pour la France, de plus généreux, de plus national que les réformes par lui proposées ou consenties, et qui lui ont fait donner, avant le chaos anarcliique, par l'assemblée de la nation, le si juste titre de restaurateur des libertés françaises?...
Jusqu'à l'échafaud du 2i janvier, l'idée et la personnalité monarchique ont grandi de toute l'immensité du dévouement^ de toute la sublimité du sacrifice.
Si la Vendée s'est levée, si elle a étonné le monde par sa grandeur et son audace, si ses armées ont mérité qu'on donnât aux combats qu'elles livraient le nom de combats de géants, c'est que là, moins comprimé qu'ailleurs, se développait le génie de la France.
Les grandes luttes intérieures terminées par le fer, le feu,
la confiscation et l'échafaud, des champs nouveaux se sont ouverts à la fureur et au délire, surexcités par les provocations extérieures. Le sol français était menacé; l'énergie nationale n'eut plus qu'un sentiment, celui de la résistance, et de l'agression qui lui succède bientôt.
Quelle était l'âme de ces provocations ultérieures ? Qui armait, qui soudoyait des millions de bras pour nous envahir et nous écraser? Le gouvernement qui avait soudoyé les jacobins, qui avait poussé à la convention de Pilnitz et à l'invasion de nos frontières par la Prusse! Le gouvernement qui a ameuté l'Europe contre la France à cinq reprises différentes, et qui ne s'est arrêté que lorsque notre asservissement a été complet et notre abaissement sans exemple dans nos annales! !...
Si le sentiment, si l'intérêt de l'Europe ont été modifiés, depuis 1804, c'est encore au gouvernement anglais qu'il faut l'attribuer. Les excès démagogiques d'une part, de l'autre la nécessité d'une compression, les dangers extérieurs appelaient la dictature.
La dictature a créé une ambition.
La révolution s'est faite homme, et cet homme a absorbé en lui toutes les facultés du pays.
Ainsi, dès 4804, ce nest plus la république, le directoire ou le consulat; c'est l'empire. Ce n'est plus une nation; c'est un homme. Ce n'est plus l'expansion des idées de civilisation, de progrès, de liberté ; c'est le despotisme , conquérant jusqu'à ce que la main de Dieu l'arrête!... Ce n'est plus la représentation nationale dans sa vérité et sa grandeur; c'est une volonté sans frein, sans joug, sans garantie pour les libertés publiques. Ce n'est plus, en un mot, la France reprenant son rang et demandant des limites
avec l'ascendant de sa prépondérance ; c'est un chef, c'est un maître colossalement armé, foulant tout sous ses pas, organisant dans l'Occident le plus oriental des despotismes, et posant ses capitaines-rois, comme des pachas, en Espagne, à Naples, en Hollande, à Rome, en Westphalie, menant tout par la force et devant finir par elle ; car ce chef, ce maître (comme l'on voudra) n'a jamais rien compris au génie de la France. Qu'on lise plutôt ce passage de Lamartine ( 7o?/«^e en Orient, éd. de Goss. , Furn. et Pagn., pages 279 et 280) : « . . .11 paraît que le jeune guerrier d'Italie, dont l'imagination «t était lumineuse comme l'Orient, vague comme le désert, «( grande comme le monde, eut à ce sujet (au sujet de la «t conquête de l'Inde) des conversations confidentielles avec «1 M. de Lascaris et lança un éclair de sa pensée vers cet «( horizon que lui ouvrait la destinée. Ce ne fut qu'un éclair, •t et je m'en afflige; il est évident que Bonaparte était « l'homme de l'Orient et non l'homme de lEurope.
«i On rira en lisant ceci : cela paraîtra paradoxal pour «t tout le monde ; mais demandez aux voyageurs.
«i Bonaparte, dont on prétend faire aujourd'hui l'homme u de la révolution française et de la liherté, n'a JH,mais rien «1 compris à la liherté et a fait avorter la révolution fran- « çaise. L'histoire le prouvera à toutes les pages, (|uand elle « aura été écrite sous d'autres inspirations que celles qui la « dictent aujourd'hui. 11 a été la réaction incarnée contre «t la liherté de l'Europe, réaction glorieuse, hruyante, écla- «1 tante, et voilà tout. Que voulez-Vous pour preuve? De- «i mandez ce qu'il reste aujourd'hui de Bonaparte dans le «i monde, si ce n'est une page de hatailles et une page de «restauration malhabile? mais une pierre d'attente, un « monument, un avenir, quelque chose qui vive après lui
ALLUnCES. i
« hormis son nom, rien, qu'une immense mémoire. Eh Asie, « il aurait remué des hommes par millions; et, homme « d'idées simples lui-même, il aurait, avec deux ou trois «I idées, élevé une civilisation monumentale qui durerait « mille ans après lui... Mais l'erreur fut commise : Napoléon « choisit l'Europe ; seulement il voulut lancer un explora- « teur derrière lui pour reconnaître ce qu'il y aurait à faire » et jalonner la route des Indes, si la fortune devait la lui < ouvrir. M. de Lascaris fut cet homme... »
La chute de l'immense édifice élevé par Napoléon était facile à prévoir.
L'Europe n'avait plus à combattre la nation la plus redoutable et la plus guerrière de l'Occident ; elle n'avait plus en face son esprit de liberté, mais une France factice exagérée dans ses limites, outrée dans ses forces agressives, insultante par ses usurpations et son mépris des nationalités étrangères. Une telle France ne pouvait pas vivre; œuvre de la force, la force devait la détruire.
Les Bourbons n'ont jamais beaucoup inquiété Napoléon comme puissance matérielle au dehors. Il savait que l'Europe les aimait peu comme rois, parce qu'ils ont toujours été redoutables pour elle... Un seul Bourbon lui portait ombrage comme valeur militaire; il l'a fait arrêter sur la terre étrangère et fusiller, sans trop se gêner, dans les fossés de Vincennes!...
Mais ce que Napoléon redoutait davantage, c'était la puissance morale attachée au nom de Bourbon. On sait ce qu'il écrivit à Louis XVIII ; on connaît de même la réponse que lui fit ce monarque, plus menaçant de son exil qu'une coalition étrangère. C'est que le titre de Bourbon, et Bonaparte le sentait mieux que personne, avait plus de valeur à lui seul que toutes les victoires, que toutes les conquêtes. Si la force des Bourbons n'élait pas sur les champs de bataille de Wagram, d'Eylau, de Fricdland, etc., elle était dans le cœur de la France. Cette force, que le canon ne pouvait ni atteindre ni détruire, était dans nos traditions, dans nos mœurs, dans un passé magnifique et glorieux qui n'avait rien à envier à la magnificence et aux gloires du capitaine en qui se résumait l'idée du moment.
Mais comme nous avons à parler de l'étranger, de l'action de l'étranger, il est bon de rappeler que les Bourbons, comme influence, n'étaient rien, ou à peu près rien, à l'extérieur. Ils étaient seulement un objet d'ombrage, non pour l'Europe mais pour Bonaparte, qui crut devoir exiger, après la paix de Tilsitt, leur expulsion de la Russie!...
Les événements militaires qui se sont passés de 1804 à 1812, c'est-à-dire depuis la proclamation de l'empire jus- (|nes à la campagne de Russie , n'ont été l'objet d'aucune imputation : car il était évident que les coalitions avaient une autre cause que l'influence des Bourbons sur TEurope. La campagne de 1812, qui ne pouvait avoir aucun but avouable et sérieux pour les intérêts de la France, et qui n'était qu'une insulte faite à la plus grande nation de l'Europe, devait être la plus fatale à nos armées comme à Bonaparte lui-même. L'incendie du Kremlin éclaira son tombeau*. ' Benjamin Constant (£«/>. de conq. et d'usurp.) a dit, uu siget du même
Jugeons cette époque, dans laquelle se groupent toutes les causes de destruction de Bonaparte et de son empire :
De i804 h 1812 exclusivement, Bonaparte était arrivé au plus haut degré de sa puissance ; tout s'était abaissé devant ses armées. L'Europe, moins TAngleterre, était sous sa loi; et encore, l'Angleterre, par le blocus continental et les subsides qu'elle avait fournis a toutes les coalitions, était-elle plus malheureuse que si elle eût perdu un million d'hommes sur les champs de bataille. Encore une année de blocus, et peut-être en était-ce fait d'elle. A tous ces avantages territoriaux venait se joindre le mariage de Bonaparte avec une archiduchesse d'Autriche, qui semblait l'avoir rapproché des trônes qu'il insultait... Il avait un héritier. Sa satisfaction devait être complète, et je suis convaincu qu'il n'aurait pas demandé mieux que d'en rester là... Mais cela était-il possible?...
Si Bonaparte était satisfait, l'Europe continentale et particulièrement l'Angleterre devaient l'être peu. La situation générale était tendue outre mesure, surtout du côté de la Grande-Bretagne. La rupture était imminente : car le souffle anglais, ce souffle de mort, était la, toujours là. Un historien moderne rend ainsi compte de la rupture de la paix : «t Alexandre, sollicité secrètemetit par U Angleterre et poussé « par sa noblesse , annonça indirectement à Napoléon qu'il <t abandonnait son alliance en abandonnant le système con-
événement, que « les flammes de Moscou devinrent l"aurore de la liberté du' « monde. » Cela est poétique , mais peu vrai , surtout pour la France. L'incendie de Moscou a été la torche funèbre , le flambeau sépulcral de Napoléon : voilà son signe le plus vrai. Quant à la liberté , les Anglais et les Cosaques nous en ont laisst'*, Dieu merci, assez à désirer. L'aurore de M. Benjamin Constant n'a eu qu'un crépuscule sous la restauration et que des ombres sous le régime de 1830.
« tinental. Un ukase du 5i décembre 1810 autorisa l'entrée «I des denrées coloniales dans les ports russes, sous pavillon « neutre; prohiba tous lesprodmts industriels de la France, <t frappa les vins français de droits énormes, créa une ar- «( niée de 80,000 hommes pour assurer l'exécution de ce «t règlement de douanes. Les marchandises françaises furent « brûlées dans les ports russes, aux grands applaudissements «t des Anglais, dont le commerce respira en retrouvant un « marché de 40 millions d'individus. »
A cette nouvelle. Napoléon cherche des alliances. La Prusse lui offre «( de lier irrévocablement son sort à celui u de la France. )> En effet , dit Schœll , il ne restait au roi de Prusse, pour conserver son existence, d'autre choix que de devenir l'allié de celui qui, comme ennemi, pouvait V anéantir... Frédéric-Guillaume s'engage donc à fournir vingt mille hommes contre la Russie.
Napoléon demande ensuite l'alliance de l'Autriche, qui s empresse de la lui accorder et, avec elle, trente mille hommes contre la Russie!...
Voilà deux alliances passablement équivoques, sinon tout à fait forcées... La Prusse et l'Autriche pouvaient-elles être sincères? pouvaient-elles refuser?... Évidemment non, pour ceux qui connaissent tous les faits accomplis jusque-là, non par l'autorité, mais par la force brutale.
Cependant Bonaparte va asseoir sa base d'opération sur ces deux alliances plus que douteuses. Il y en avait deux autres sur lesquelles il comptait (tant l'homme qui rêve se trompe facilement! et Napoléon rêvait alors...) pour prendre la Russie par les deux flancs : c'étaient la Turquie et la Suède; mais ni l'une ni l'autre n'avaient oublié le traité d'Erfurt!... Napoléon fait tout au monde pour exciter le sultan Mah-
moud à passer le Danube avec cent mille hommes , en lui promettant la restitution de la Moldavie , de la Valacliie, de la Crimée. Mais, dit un historien, « le divan était dominé « par l'or et les intrigues de rAnglcterre; et la Turquie, que «t Napoléon appelait le marais qui empêchait de tourner sa « droite, allait lui manquer dans l'occasion décisive. » Quant à la Suède , l'élection de Bernadette et les refus de subsides quïl éprouva de la part de Bonaparte le rangèrent aussitôt du côté de la Russie.
C'est sous de tels auspices que s'ouvre la campagne de i8i2 et que Bonaparte s'avance, avec la plus belle armée que l'univers ait jamais vue sur pied, au cœur des provinces russes.
Nous n'avons point à raconter cette mémorable campagne et les combats sanglants qui l'ont illustrée jusques à la prise de 3I0SCOU. Nous ne suivrons pas non plus l'armée française dans sa retraite et dans les désastres inouïs dont les rigueurs de la saison et l'absence de vivres furent les principales'causes. Nous saisissons cette occasion de le dire : jamais nous n'avons pu achever, dans nos annales , la lecture de cet épouvantable drame militaire. Notre cœur se serre aux premières lignes de ces pages lugubres qui, longtemps encore, feront frissonner les poitrines françaises et qui renferment la plus terrible leçon qu'une ambition humaine ait pu recevoir...
Les débris de notre armée traversent le Niémen... Ce fut, dit Théophile Laval, encore Ney qui protégea leur fuite; un fusil à la main avec une centaine de braves , il défendit le pont et sortit le dernier du fatal territoire où restaient morts ou prisonniers 550,000 hommes des 4b0,000 qui avaient passé le Niémen ! IL.,
Pendant notre retraite sur la Vistule, TOder et l'Elbe, un événement étrange vint révéler « toute la faiblesse du « gouvernement impérial et démontrer qu'il n'était que la « dictature d'un grand homme »; ce fut la eonspiration de Mallet.
Cette faiblesse ne fut pas seulement accusée par l'entreprise audacieuse du général républicain dont nous venons de rappeler le nom , mais encore par le volte-face de celte Prusse et de cette Autriche qui s'étaient montrées si empressées de fournir des contingents pour la campagne qui avait été si désastreuse. Laissons parler l'iiistoire sur ces revirements auxquels on devait s'attendre, et qui, comme toujours, avaient pour âme et pour fatal génie l'Angleterre!...
Après les désastres de Russie, Bonaparte fait d'immenses préparatifs de guerre. « La coalition faisait aussi ses apprêts « pour la grande lutte qui semblait devoir être la dernière. «I L'Angleterre resserra son alliance avec la Russie; elle fit » un traité avec la Suède, par lequel elle prit à sa solde « 50,000 hommes que devait commander Bernadotte; elle « jeta dés proclamations en Allemagne et soudoya les so- «( eiétés secrètes ; elle somma le roi de Prusse d'entrer dans «I la coalition, en le menaçant d'établir un gouvernement «< provisoire dans ses États; elle sollicita l'Aulrichc de se •' venger de ses défaites en lui offrant l'Italie, en lui as€U- •i rant « (|ue l'Allemagne était prête à se soulever contre la •< France , que la France était elle-même à la veille dune <i grande révolution ( dépêches de l'ambassadeur de France «' à V^ienne). »
C'est ici qu'a])parail le génie des Anglais tout entier. Il a irrité la Russie; il a obtenu d'elle la levée du blocus continental ; il soudoie les sociétés secrètes uUcmundcs comme
jadis la société des Jacobins de Paris ; il somme insolemment le roi de Prusse de sortir de son alliance ou menace de l'interdire comme roi ; il sollicite l'Autriche et lui fait les plus vastes promesses ; il solde 50,000 Suédois et gorge de son or tous ceux qu'il traîne à sa suite : c'est clair.
Où sont les Bourbons dans tout ceci ? Quels sont leur action, leur influence, leurs moyens sur les coalisés? Est-il possible de rien leur rapporter dans cette immense croisade de toute l'Europe contre un seul homme? Il faudrait être dépourvu du moindre sens commun pour oser le dire. Je conclus donc, avec l'histoire, que les Bourbons, sans influence et sans voix auprès des coalisés, même repoussés par eux aussi bien à cette époque que plus tard, ont vu faire ce qu'ils n'ont pu ni conseiller, ni empêcher. Or si la neutralité leur est acquise dès ce moment, que pourra-t-on leur dire quelques mois plus tard, lorsque le grand drame sera à son dénoùment et qu'il ne restera plus à Napoléon que le soin de rendre sa chute honorable? Rien de plus qu'en 1812, rien de plus qu'en 1804.
Pour achever l'explication des moyens qui ont préparé la campagne de 1815, je continue de citer le même auteur r u La Prusse, pour gagner du temps, avait proposé une u trêve entre la Russie et la France, et offert même sa mé- «( diation. Napoléon la rejeta. Alors Frédéric-Guillaume « signa secrètement avec Alexandre (22 février 1815) un « traité d'alliance pour rendi^e l'mdépe7ida?iCG à VEtiwpe et «c rétablir la Prusse dans ses limites de 1806 : la Russie «t mettant sur pied cent cinquante mille hommes et la u Prusse quatre-vingt mille, elles ne devaient pas faire de « paix séparée. La Russie s'engageait à faire obtenir à la ti Prusse les subsides de l'Angleterre.
«( La Prusse n'en continua pas moins à négocier avec la «( France sur les bases de Talliance; et tout à coup elle lui «( déclara la guerre (d? mars 1845), Deux jours après, «t Alexandre et Frédéric conclurent la convention de Brésil lau, par laquelle tous les princes allemands étaient appe- •< lés à concourir à raffranchissement de la patrie, sous peine « d'être privés de leurs États: la confédération du Rhin fut <( déclarée dissoute; un conseil fut créé pour administrer au <( profit des alliés les provinces conquisesetorganiserla levée «t en masse dans les États de la confédération ; ordre fut donné «( à la Landsturm de harceler rennemi, de tuer les soldats «( isolés, de délruire les vivres, etc., etc. »
Jamais, depuis 1792, on n'avait vu de tels préparatifs, un tel acharnement, une telle fureur... C'était naturel.
Le cabinet autrichien, après avoir montré la duplicité la plus grande, mais la plus nécessaire à ses desseins, venait aussi d'adhérer secrètement à la convention de Breslau et d'intriguer auprès des rois de Danemark, de Bavière, de Wurtemberg, de Wesfphalie et de Naples pour les préparer à la lutte à outrance.
Je n'ai à parler ni de Lutzen, ni de Bautzen, etc., pas plus que de nos revers en Espagne, ni du congrès de Prague terminé avant d'être commencé; je me bornerai à rflppeler ici le récit de l'entrevue de Metternich et de Napoléon le 28 juin 1815 (voy. Fain, t. II) à Dresde, après la conclusion des traités de Reichenbach entre la Russie, la Prusse et l'Angleterre, et par lesquels celle-ci accordait un subside mensuel de trente-trois millions à la Russie et de dix-sept millions à la Prusse. Par ce récit, on comprendra mieux Napoléon et son génie; on comprendra mieux l'Autriche et ses faux-fuyants : «i Vous venez bien tard, lui dit Napo-
— so —
« léon ; votre médiation devient presque hostile, à force « d'être inactive.... Quels ont été jusqu'à présent les résul- «( tats de l'armistice? Je n'en connais pas d'autres que les «( traités de Reicbenbach. Convenez-en , vous avez voulu « gagner du temps ; aujourd'hui vos deux cent mille hom- «t mes sont prêts, là, derrière le rideau des montagnes de «c Bohème. La grande question est, pour vous, de savoir si «c vous pourrez me rançonner sans combattre, ou s'il fau- «t dra décidément vous jeter au rang de mes ennemis. Eh <c bien! voyons, traitons; que voulez-vous? Je vous ai of- «i fert rill} rie pour rester neutres : cela vous suffit-il ? — Il » ne tient qu'à vous de disposer de nos forces. Les choses «( en sont venues à ce point que nous ne pouvons plus rester <t neutres: il faut que nous soyons pour vous ou contre vous. i> Et il fit ses propositions, u Quoi ! s'écria alors l'empereur, «t non-seulement l'ïllyrie, mais la moitié de l'Italie; le reu tour du pape à Rome, la Pologne, l'abandon de TEspagne, «t de la Hollande, delà confédération du Rhin, de la Suisse ! ! «c Et il nous faudrait évacuer l'Europe, dont j'occupe encore u la moitié ; ramener mes légions, la crosse en l'air, der- «' rière le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ! Et c'est quand «t nos drapeaux flottent encore aux bouches de la Vistule et « mxY les rives de l'Oder, quand mon armée triomphante « est aux portes de Berlin et de Breslau, quand je suis ici à « la tète de trois cent mille hommes, que l'Autriche, sans u coup férir, sans même tirer l'épée, se flatte de me faire «( souscrire à de telles conditions ! ! Et c'est mon beau-père «t qui accueille un tel projet ! c'est lui qui vous envoie ! Ah ! «c Metternich, combien l'Angleterre vous a-t-elle donné «1 pour me faire la guerre ?. . . »
Qui, de Metternich ou de Napoléon, était dans le droit?...
- ol —
Quelques mois plus tard, TEurope, étonnée de notre opiniâtreté et de notre audace, fera une déclaration à Francfort, à la veille de franchir nos frontières; elle offrira des négociations et un congrès à condition que, pour bases sommaires du traité, la France abandonnera l'Italie, la Hollande, TAllemagne, l'Espagne et rentrera dans ses limites naturelles. Napoléon refusera pour s'en repentir bientôt, lorsque notre sol sera foulé par un million de soldats ennemis.
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