CHAPITRE n
L^IMVASIO:». SA PK^SEI
«c Le prestige qu'exerça Napoléon en Europe était si grand, dit un historien (M. Lubis, Ilist. de la Rest., t. I, introd., p. 54), que lorsque la France fut envahie, les souverains alliés ne croyaient pas à la possibilité de rétablir les Bourbons; ils repoussèrent môme, à celte époque, comme contraires au but qu'ils voulaient atteindre, les propositions qui leur étaient faites dans ce sens : ils cherchaient des candidats au trône, à défaut de Napoléon, parmi ses lieutenants, plutôt que de songer à mettre la France entre les mains d'une famille que, disaient-ils, elle ne connaissait plus ^ »
Cependant, le 9 septembre, le jour même où Napoléon revoyait pour la seconde fois la capitale en fugitif, le ministre de France à la cour de Saxe-Weimar était appelé du quartier général de l'empereur d'Autriche à Francfort et chargé d'apporter les bases de nouvelles négociations. Les
î «Lorsque le sol delà pairie allait être envahi île toutes parts, ajoute le même historien (t. I, p. 38), les Bourbons voulaient s'interposer et faire un appel à la France, afin de lui épargner la honte d'une invasion. Leur médiation fut repoussée par les souverains alliés ; ils avaient, disait-on, cessé de sympathiser avec le pays, qui ne les connaissait plus. Traiter avec Napoléon semblait alors la seule ambition des coalisés »
alliés déclaraient u que leurs engagements, dont ils ne «dévieraient jamais, les avaient détermines à ne faire «t qu'une paix générale, et qu'il fallait renoncer à toute né- « gocialion contraire à ce but; qu'ils étaient unanimement «. d'accord sur la puissance et la prépondérance que la »c France devait conserver dans son intégrité en se ren- « fermant dans ses limites naturelles, le Rhin, les Alpes et « les Pyrénées; que la France aurait à reconnaître le prin- <t cipe de l'indépendance de l'Allemagne, de l'Italie, de la « Hollande et de l'Espagne, soustraites désormais à sa do- « mination , en même temps que l'Angleterre reconnaîtrait « la liberté du commerce et de la navigation, qui était dans ti les droits de la France. »
Il est vrai que les négociations ne devaient pas suspendre le cours des opérations militaires. Bonaparte se méfiait des alliés ; il le fit trop comprendre dans l'ambiguïté de sa première réponse. Les alliés se méfiaient de Bonaparte, et ils avaient lieu de craindre que sa conduite ne fût pas sincère. Cependant, il faut le dire, Bonaparte, par le duc de Viccnce, donna l'adhésion dans les termes qu'exigeait Mettcrnich.
Mais ce n'était pas ce que voulait l'Angleterre.
En même temps que les négociations de Francfort étaient proposées , et même après avoir reçu l'adhésion dont nous avons parlé, les alliés, sous l'influence de la Grande-Bretagne, avaient publié un manifeste dans lequel ils accusaient Bonaparte de se refuser à toutes leurs ouvertures de paix , et, séparant avec habileté sa cause de celle de la France, le dénonçaient à l'Europe comme l'auteur unique des maux qui pesaient sur elle ^
^ « Ce mnnifestc, si difïï'rcnldfî celui qiravait fulminé vingl-<;in(| ansnupnravant le duc de Brunswick, eut des conséquences décisives. On peut dire avec
ALLIAIICES. 5
- M ~ Le manifcsle avait tort et il avait raison. Le manifeste mentait, parce que Bonaparte, en ce moment, n'aurait pas demandé mieux que d'obtenir la paix avec, seulement, nos limites naturelles. Le manifeste avait raison, parce que Bonaparte, par ses luttes surexcitées par l'Angleterre, par l'ambition qui captivait son génie, était un obstacle à la paix de l'Europe, et qu'à son tour il aurait fait ultérieurement autant de cas de la paix que les puissances continentales qui la lui avaient jurée dix fois dans des traités solennels et écrits. Le manifeste avait raison pour l'Europe comme pour la France, parce que la France entière, excepté Bonaparte, voulait la paix et que le sénat lui-même , par l'organe de M. de Lacépède, avait laissé échapper ces paroles : IVous désirons la paix! parce que Bonaparte ne voulait pas cette paix qui le réduisait à nos limites naturelles, témoin cette sortie qu'il fit au conseil d'État à l'occasion de la levée de trois cent mille hommes, de 1815 : « Tous mes alliés « m'ont abandonné ! Les Bavarois m'ont trahi (à Leipzig) ! « Ne sont-ils pas venus se placer sur mes derrières pour me « couper la retraite? Aussi, comme on les a massacrés! « Non, point de paix que je n'aie brûlé Munich! Un trium- « virât s'est formé dans le Nord, le même qui a partagé la «t Pologne ; point de paix qu'il ne soit rompu ! Je demande « trois cent mille hommes; je formerai un camp de cent « mille hommes à Bordeaux, un pareil à Lyon, et un autre à «( Metz. Avec la précédente levée et ce qui me reste, j'aurai « un million d'hommes... — Sire, dit un conseiller, il faut u que l'ancienne France nousreste. — Et la Hollande, reprend
vérité qu'il servait les projets de la coalition autant que ses armes. Il n'y avait plus, dès ce moment, qu'une volonté ennemie, contre laquelle tous les peuples s'étaient alliés. » (Lubis, Hist. de la Rest., t. 1,1. 1, p. 63.)
«c brusquement Bonaparte ; s'il me fallait abandonner la »t Hollande... plutôt la rendre à la mer. Conseillers d'État, »t il faut de l'élan, il faut que tout le monde marcbe... On « parle de paix ; je n'entends que ce mot de paix, tandis « que tout devrait retentir de cris de guerre... »
Toutes ces duplicités diplomatiques ne changeaient pas l'état de la question. C'était, d'une part, lEurope armée et en marche contre Bonaparte, affaibli et reculant devant elle; c'était Bonaparte cherchant, mais inutilement, à conjurer ses vengeances. Il est évident que son joug était devenu, depuis 1804, intolérable à l'Europe entière et qu'on voulait en finir. Aussi le prince de Schwartzenberg, en se présentant, le 21 décembre, à la tête du pont de Bàle, sur la rive droite du fleuve et demandant le passage au nom des puissances alliées, disait-il : « Nous ne faisons pas la guerre à la « France; mais nous repoussons loin de nous le joug que « son gouvernement voulait imposer à nos pays. La seule «i conquête que nous ambitionnions est celle de la paix, « mais d'une paix durable. Nous espérions la trouver avant «1 de toucher le sol français; nous allons l'y chercher. »
La France , c'est-à-dire le gouvernement de la France à cette époque, était pour l'Europe ce que l'Angleterre est aujoud'hui pour la France en particulier. Ce gouvernement ne pouvait plus être toléré; aussi la perte de Napoléon avaitelle été résolue. La situation intérieure de la France était affreuse, dit un historien. Napoléon le voyait, le comprenait, lorsqu'il ordonnait à M. de Chabrol, au sujet des levées, de mettre un terme aux réclamations qui arrivaient de toutes parts, et qu'il prononçait ces paroles caractéristiques : « Finissons cette agonie ! ... »
Si l'on jette les yeux sur les opérations des coalises , on
voit les Aiitricbiens débouchant par Genève, dépassant Lyon , s'emparant de Maçon , se présentant simultanément devant Bes'ançon, Dôle, Auxonne-la-Pticellej Châlons-sur- Saône, etc.; les Badois et les Russes pénétrant en France par Altkirch , Béfort et Vesoul ; les Prussiens , renforcés de divisions russes et saxonnes, se portant vers le plateau de Langres; une troisième armée de Suédois, de Russes et de Prussiens envahissant la Belgique... Nous voyons beaucoup de caissons j mais dans aucun d'eux nous n'apercevons le profil d'un Bourbon. Les coalisés pensaient bien à eux, ma foi ! Ils avaient, devant eux, quelqu'un qui les occupait un peu plus : c'était Bonaparte, auquel un nouveau congrès fut assigné à Châtillon-sur-Seine, et où s'acheminèrent aussitôt les lords Aberdeen, Cathcart, Stewart et Castlereagh pour l'Angleterre, le comte Rasouraowski pour la Russie, le comte de Stadion pour l'Autriche, le baron Humboldt pour la Prusse, et le duc de Vicence pour Bonaparte.
De qui parla-t-on à Chàtillori ? Le nom des Bourbons y fut-il prononcé une seule fois ? Hélas ! non. Les coalisés voulaient la paix non plus sur les bases de Francfort, mais ils voulaient que la France rentrât dans ses anciennes limites telles qu elles étaient sous la monarchie avant la révolution, et qu'elle renonçât à toute influence directe hors de ces limites. Napoléon voulait un armistice qu'on refusait énergiquement, et moyennant lequel il acceptait les anciennes limites. Champaubert etMontmirail le relèvent; les coalisés ne sont pas moins exigeants. Cependant ces revers les étonnent et, à leur tour, ils se soumettent, étant en retraite sur tous les points, à demander un armistice. C'est pour obtenir cet armistice que le prince Wintzel-Lichtenstein , porteur de la réponse de l'empereur d'Autriche à la lettre que Na-
polcon lui avait adressée par le comte Paar, vient trouver l'erapereur du haraeau de Châtres. Voici la conversation de cet envoyé et de Bonaparte : u Est-il donc vrai que la guerre «c a changé de nature ? dit l'empereur. Est-ce à ma per- •t sonne, à ma dynastie qu'on en veut? Est-ce enfin pour «c rétablir la famille des Bourbons que toute l'Europe fond « sur la France? » Le prince de Lichtenstein repousse vivement ces suppositions, «t Les Bourbons, dit-il, ont pu débar- «c quer çà et là sur le continent ; on a pu, à la rigueur, con- «1 sidérer leur présence comme un moyen de guerre propre « à opérer çà et là quelques diversions ; mais je proteste « qu'il n'y a rien de sérieux à cet égard. L'Autriche, d'ail- « leurs, ne s'y prêterait point. On ne désire que la paix. Et «t la preuve, ajouta le prince de Lichtenstein, qu'on n'en « veut ni à la personne de Napoléon, ni à sa dynastie, est te dans la mission que je viens remplir. »
C'est la première fois qu'on parle des Bourbons, et c'est Bonaparte qui en a la pensée; il Ta comme la chose la plus invraisemblable pour lui ; à quoi l'on proteste : Bonaparte et le prince de Lichtenstein étaient dans la vérité.
D'autres négociations s'ouvrent encore à Lusigny, près de Vendœuvre. La forme que Napoléon donne aux conférences lui fait perdre des moments précieux. U pouvait encore mettre à profit les propositions de Châtillon , auxquelles le conseil privé des coalisés avait été unanimement d'avis de se soumettre. Ce congrès de Châtillon aurait abouti, si l'Angleterre, alarmée des conférences militaires de Lusigny, n'avait fixé un court délai au duc de Viccncc, et fait signer, à Chaumont, un traite par lequel les coalisés s'engageaient à ne pas se départir du projet de traité du M février.
Si l'Europe coalisée, qu'on me permette de le dire ici,
aviait eu l'intention d'imposer une hydre ou un soliveau à la France en 1814, qui l'en aurait empêchée? Elle avait la force, et une force qui ne pouvait pas être vaincue ; elle avait plus que des prétextes, elle avait des raisons de vengeance ; elle pouvait tout, elle pouvait partager la France, et lui donner la plus ignoble des ambitions pour la gouverner : un d'Orléans, par exemple, qui alors, comme avant, ne s'était pas fait faute de bassesses auprès des chancelleries européennes. Mais non! l'Europe veut traiter sérieusement à Francfort, à Châtillon, à Lusigny; que lui importe que Bonaparte reste, pourvu que les États de l'Europe soient respectés , pourvu que la France se resserre à ses limites naturelles, le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ! Si, à mesure que le progrès des armées avance, les exigences sont plus grandes ; si l'on ne parle plus des limites naturelles, comme à Francfort, de la liberté des mers, comme à Châtillon ; si l'Europe coalisée n'accorde plus de limites que celles de la monarchie avant 1789, c'est le résultat de la résistance à outrance , c'est plus que cela, c'est la volonté prépondérante de l'Angleterre qui décide le traité de Chaumont pour ramener brutalement et sans phrases au traité du 17 février.
L'Europe coalisée, encore une fois, n'avait en vue dans tout ceci que Bonaparte; elle traitait avec lui de puissance à puissance. Malgré son manifeste, l'Europe ne reconnaissait que Bonaparte; elle aurait traité avec lui si son orgueil, abaissé par tant de revers, lui avait permis de comprendre une fois la France, de ne voir qu'elle, au lieu de mesurer le terrain que son ambition toute personnelle avait perdu, pour ne regretter que lui sans avoir un sentiment pour les maux dont il avait accablé la patrie ^
ï Au congrès de Vienne, le sentiment des coalisés, après lévasion de
Faut-il maintenant accroître les preuves pour établir que la maison de Bourbon était moins que rien dans la pensée de la coalition? Nous citerions la mission de M. de Vitrolles auprès de M. de Stadion au congrès de Cbàlillon, et où il apprit que si les liens de la coalition étaient fortement serrés, on s'inquiétait peu de Tavenir de la France. On voulait renfermer Napoléon dans les frontières les plus étroites, et rien au delà. Nous citerions dEscars, Polignac venus de la part de Monsieur auprès d'Alexandre qui avait refusé de les voir, tant les souverains avaient peu admis la supposition qu'il pût naître des événements quelque circonstance favorable à l'ancienne dynastie. Nous citerions des cboses
VWe d'Elbe, était le même et plus dangereux peut-être qu'au congrès de Chàtillon. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans Chateaubriand (tome I, pag. 137, Cung. de Vérone) : «Le czar se rendit à Vienne pour le congrès au commencemenlde l'année 1813; il availalorsplusieurs sujets deplaintecontrele souverain nouveau possesseur de la couronne de saint Louis. Louis XVIII venait de refuser, sous prétexte de religion et par quelque motif offensant, le mariage du duc de Berry avec la sœur d'Alexandre, mariage qui eût changé le cours des choses et le sort de la légitimité. Cette sorte d'éloignemenl et d'inimitié inexplicable avait offensé un prince généreux. Bientôt il eut connaissance d'une triple alliance entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, alliance évidemment dirigée contre Tambition présumée du cabinet de l'élersbourg, La Bciiardière, attaché à Tambassade française de Vienne, s'élant revenu placer auprès de .M. de Cauluincourf, fit un rapport sur les griefs <|ue la France avait contre la famille légitime. Alexandre, déjà blessé, choqué d'ailleurs de la retraite précipitée de Louis XVlII, sans que celui-ci eiU essayé de se défendre, fut froissé du rapport de la Benardière, et tout à coup il demanda aux alliés .v'i7 ne scrnil pas bon de donner le duc d'Orléans pour roi à la fn/iur, quand on aurait, une «lernière fois, vaincu Napoléon.— Cette proposition jeta le congrès dans le plus grand étonnement; elle manqua son effet par l'opposition de lord Clancarly, lequel déclara n'avoir aucun pouvoir pour décider une question aussi grave.— Une dépêche de Vienne, sous le n» 2î) ou 27, rendit conq)lc à Louis XVIII de celle surprenanle iilïnirc, qui prouve (\Vi' à la seconde restauration, pas plus qu'à la première, les alliés ne prétendaient rétablir lu légitimité. » (Voir Mémoires d'Oulre-Tombe.)
plus prodigieuses encore de la part des coalisés au sujet de Moreau, de Murât qui a foit tant de bêtises, qu'on me pardonne de le dire, et du prince Eugène. La cocarde blanche avait même été interdite sur toute la ligne occupée par les armées de la coalition, dit un historien digne de foi auquel nous avons emprunté la plus grande partie des faits que nous rapportons dans ce chapitre.
Les coalisés, je le répète inutilement, tant la chose est évidente , n'avaient qu'un but, celui de venger leurs nationalités en insultant notre territoire et en imposant à leur tour le droit de la force qui, après tout, n'était qu'une représaille. Ils voulaient à la fois mettre un frein et un obstacle à l'ambition toujours incandescente de Bonaparte. Ils étaient ligués pour cela et pas pour autre chose. Le temps, qui révèle tout, n'a fait, d'accord avec les événements, que confirmer ces pensées. S'il y eût eu quelque chose de secret, quelque traité secret, un engagement quelconque basé sur la moindre éventualité, on le saurait aujourd'hui; et la presse libérale, qui a vu tant de choses dans les caissons des Cosaques, n'aurait pas manqué de nous produire la pièce accusatrice, si elle eût existé.