‹ Les alliances de la FranceChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

CK QVl A FAIT PROtXAMKR LES BOIRBON*.

Si, avant l'invasion, dont les causes et le but ne doivent plus être discutés, les Bourbons voulaient, pour en épargner rhumiliation à la France, faire un appel à la nation que les coalisés refusèrent, que devaient-ils faire en présence de ce refus et après lui ? Fallait-il laisser faire à la force brutale pure ? Fallait-il laisser s'implanter le joug de l'étranger ?... Qu'y avait-il, en ce moment, en France et au milieu du désarroi général, qui pût former un faisceau et créer un parti capable de traverser les desseins de l'ennemi ? Qui pouvait s'écrier : Venez à moi !... Qui pouvait dire : Je suis le salut !... Étaient-ce les réj)ublicains? Ils s'étaient pourris dans le despotisme impérial. Étaient-ce les impérialistes ? Ils étaient écrasés par la coalition. Étaient-ce les socialistes? On ne les a\ait connus, à létat d'écliantiilon, que sous Babeuf, et leur queue se traînait dans des bas-fonds sans écho dans la société. Était-ce une fraction quelconque de la nation ? Mais le contribuable était épuisé, le peuple décimé par la conscription, l'agiicullure abandonnée, le commerce et l'industrie aux abois ; la ruine partout, partout ! jusqu'au sénat de Bonaparte, Jusqu'au conseil d'État de Bonaparte

qui criait la paix! la paix! dont Bonaparte ne voulait pas, dont son insatiable ambition ne pouvait pas accepter le joug...

Je le demande à l'homme dépouillé de toute préoccupalion, de toute passion : si les Bourbons, dans ces désastreuses circonstances, fussent restés impassibles, si, au lieu d'accourir comme ils l'ont fait, pour amoindrir autant qu'il était en eux les malheurs de la patrie, ils fussent restés dans l'indifférence et le repos, des millions de voix se seraient levées pour crier à la lâcheté; et la France n'aurait pas eu de reproche plus sanglant à leur adresser que celui de cette indifférence et de ce coupable repos... Ils devaient donc faire, à leur gloire et à notre bonheur , ce qu'ils ont fait et ce que personne, homme ou parti, ne pouvait faire comme eux : cela est évident.

Disons donc rapidement leur conduite :

Le 49 février, Monsieur quitte la Suisse et entre en France par Pontarlier... Les roytdistes étaient nombreux en Franche-Comté. Ils donnèrent le signal : le prince y fut accueilli avec des transports d'allégresse... Il se rend à Vesoul, seul, sans soldats, sans appui, et n'invoquant d'autres titres que les malheurs et les services de sa maison. Une garde d'honneur veut se former autour de lui et le général autrichien menace de la dissoudre de force, u Quels que « soient mes sentiments pour les anciennes dynasties, di- « sait cet étranger, je ne dois pas oublier que la fille de mon « souverain est impératrice de France ; » et il enjoint au prince de retourner sur ses pas. Monsieur se rend à Nancy; on lui permet d'y entrer, mais sans cocarde, sans décorationSj sans titres, et de n'y habiter aucun bâtiment public. Une maison particulière s'ouvrit au prince. Les Russes,

maîtres de la place, poussent la neutralité jusqu'à s'éloigner du passage du comte d'Artois.

De son côté, le duc d'AngouIéme arrive à Saint-Jean-de- Luz, triomphe des mêmes obstacles que le comte d'Artois à Vesoul et à Nancy, mais avec une grande solennité. Des villes non occupées et fort en état de se défendre lui envoyaient des députations pour se placer sous son autorité. Le chef de l'armée anglaise ne lui en avait pas moins interdit l'accès de son quartier général, afin de ne pas contrarier les négociations du congrès de Châtillon.

Tout le monde connaît l'élan de la ville de Bordeaux, de la ville du 12 mars. Le général anglais recula devant cette manifestation éclatante. « Faites ce que vous voudrez, ditu il froidement. Vos dissensions intérieures ne me regardent « pas. Je prends possession de la ville au nom de S. M. Bri- « tannique ! »

A ces mots , les royalistes se regardent avec un étonnement mêlé de stupeur. Plusieurs ne purent maîtriser le sentiment de l'orgueil national offensé. « Ouvrons nos bras aux «c princes, s'écria Philippe Ferrère, et chassons l'Anglais à «i coups de fusil ! »

Et malgré toutes ces démonstrations si significatives, tout était en question. Les coalisés entraient dans Paris sans aucun plan arrêté sur les destinées futures de la France. Le renversement même de Napoléon, qui paraissait être le but de la guerre, n'avait pas même reçu de ses ennemis une sanction irrévocable, puisqu'on pouvait encore l'admettre à traiter, ainsi que nous l'apprend une réponse de Pozzo di Borgo à lord Castlereagli citée par un historien du temps. Dans sa proclamation aux Parisiens, le prince de Schwartzenberg disait : »i Les souverains alliés cherchent de bonne foi une

« autorité salutaire en France, qui puisse cimenter Tunion « de toutes les nations et de tous les gouvernements avec «c elle. 5»

Cette autorité salutaire ne tarda pas à se révéler au sein de la capitale. C'était la garde nationale, c'était le peuple, c'était la ville entière. On bat aux champs à la vue des bannières royales , on arbore la cocarde blanche. La foule se presse sur les pas des Fitzjames, des Montmorency, des Chateaubriand , des la Rochefoucauld. 11 était fait partout lecture à haute voix de la proclamation des coalisés : elle flattait l'amour-propré national. L'Europe en armes y demandait la paix à la capitale ; la France demeurait maîtresse de choisir son gouvernement ; et les cris enthousiastes de vive le roi! vive Louis XVIII ! vivent les Bourbons ! annonçaient par avance ce que la France aurait fait d'une voix unanime, dans des comices généraux, si, pour le bonheur de l'avenir du pays, ils eussent été convoqués. Jamais joie publique ne fut plus universelle et pins pure. Si l'orgueil national était humilié par la présence de l'étranger, il était au moins permis, dès ce moment, d'ouvrir son cœur à de légitimes espérances ; ce sont ces espérances qui avaient fait naître et qui soutenaient l'enthousiasme public.

Alexandre avait répondu au conseil municipal de Paris « qu'il n'était pas l'ennemi des Français, qu'il ne connaissait en France qu'un ennemi, un homme..., qu'il ne faisait la guerre qu'à cet homme... » Dans une conférence officielle à laquelle assistait ce Talleyrand de si triste mémoire, et qui a fait plus de mal à la France que trois pestes réunies, Alexandre disait encore : «'. Ce n'est pas moi qui ai commencé la guerre ; on est venu me chercher dans mes propres États, dans mon antique et fidèle Moscou, aujourd'hui

réduite en cendres... Je suis loin de vouloir rendre à la France les maux que jen ai reçus. Nous venons, au contraire, mes alliés et moi, lui rendre, s'il est possible, les biens qu'on lui a ravis, ses libertés qu'elle a perdues. Oui, dès aujourd'hui la nation est parfaitement libre. Qu'elle fasse connaitre son vœu j et il sera soutenu par toutes les forces alliées. »

On connaissait déjà le vœu de la France par l'Est, par le Centre, par le Midi, parla capitale entière; on l'aurait bien mieux connu encore par un appel immédiat à la nation, et il nous aurait épargné bien des intrigues et des malheurs. On voulut connaître le sentiment des autorités constituées; le sénat, œuvre de Bontiparte, répondit par la déchéance!...

Que voulait-on de plus? Où élait le drapeau qu'on pouvait arborer? Où était le nom qu'on pouvait proclamer? Quel était le principe qui pouvait se produire? Où la France pouvait-elle rencontrer un élément de sécurité? Où était le vœu de la France que les coalisés connaissaient si mal au début de la campagne? Qu'on réponde! S'il y a un seul homme , sain d'esprit, qui ose dire qu'il était ailleurs que dans les Bourbons, je me tais...

Je n'achèverai pas ces réflexions rapides sans transcrire ce magnifique passage que j'extrais du Congrès de Vérone ,. de Chateaubriand (t. II, pages Ô42 et suiv.) : <i A entendre les passions ou l'ignorance, les Bourbons sont les auteurs de tous nos maux; ils sont complices et fauteurs de ces traités dont, à bon droit, nous nous plaignons : c'est trop oublier les dates et les fails.

•c La restauration n'exerça quelque influence dans les actes diplomatiques qu'à l'époque de la première invasion. Il est reconnu qu'on ne voulait point cette restauration ,

AI.LUJCCKS. 6

- 6Q — puisqu'on traitait avec Bonaparte à Châtillon; que, Teût-il voulu, il demeurait empereur des Français. Sur l'entêtement de son génie et faute de mieux, on prit les Bourbons qui se trouvaient là. Monsieur^ lieutenant général du royaume, eut alors une certaine part aux transactions du jour; on a vu, dans la vie d'Alexandre, ce que le traité de Paris de 1814 nous avait laissé.

« En 181S, il ne fut plus question des Bourbons; ils n'entrèrent en rien dans les contrats spoliateurs de la seconde invasion : ces contrats furent le résultat de la rupture du ban de l'île d'Elbe. A Vienne, les alliés déclarèrent qu'ils ne se réunissaient que contre un seul homme; qu'ils ne prétendaient imposer ni aucune sorte de maître, ni aucune espèce de gouvernement à la France. L'exilé de Gand était rentré dans sa cachette, comme l'Europe était sortie de sa tanière à la seule apparition d'un évadé. Alexandre même avait demandé au congrès un roi autre que Louis XVIII. Si celui-ci, en venant s'asseoir aux Tuileries, ne se fût hâté de voler son trône, il n'eût jamais régné. Les traités de 1815 furent abominables, précisément parce qu'on refusa d'entendre la voix paternelle de la légitimité, et c'est pour les faire brûler, ces traités, que j'avais voulu reconstruire notre puissance en Espagne.

« Le seul moment où l'on retrouve l'esprit de la restauration est au congrès d'Aix-la-Chapelle ; les alliés étaient convenus de nous ravir nos provinces du Nord et de l'Est ; M. de Richelieu intervint. Le czar, touché de notre malheur, entraîné par son équitable penchant, remit à M. le duc de Richelieu la carte de France sur laquelle était tracée la ligne fatale. J'ai vu de mes propres yeux cette carte duStyx entre les mains de madame de Montcalm, sœur du noble négociateur.

«. La France occupée comme elle létait, nos places fortes ayant garnison étrangère, pouvions-nous résister? Une fois privés de nos déparlemenls militaires, combien de temps aurions-nous gémi sur la conquête! Eussions-nous eu un souverain d'une famille nouvelle, un prince d'occasion, on ne l'aurait point respecté. Parmi les alliés, les uns cédèrent à l'illusion d'une grande race, les autres crurent que, sous une puissance usée, le royaume perdrait son énergie et cesserait d'être un objet d'inquiétude : Cobbctt lui-même en convient dans sa lettre (lettre rapportée tout entière dans le même ouvrage). C'est donc une monstrueuse ingratitude de ne pas voir que si nous sommes encore la vieille Gaule, nous le devons au sang que nous avons le plus maudit : ce sang qui, depuis huit siècles, circulait dans les veines mêmes de la France ; ce sang qui l'avait faite ce qu'elle est, l'a sauvée encore. Pourquoi s'obstiner à nier éternellement les faits? On a abusé contre nons de la victoire y comme nous en avions abusé contre l'Europe. Nos soldats étaient allés au bout du monde; ils ont ramené sur leurs pas les soldats qui fuyaient devant eux : après action, réaction : c'est la loi. Cela ne fait rien à la gloire de Bonaparte, gloire isolée et qui reste entière; cela ne fait rient» notre gloire nationale, toute couverte de la poussière de l'Europe, dont nos drapeaux sanglants ont balayé les tours. 11 était inutile, dans un dépitd'ailleurs trop juste, (rallercherchcr ànosmauxune autre cause que la cause véritable. Loin d'être celte cause , les Kourbons de moins dans nos revers, nous étions partagés...

«:... L'idée fixe de la grandeur, de ranti(|uilé, delà dignité, de la majesté de sa race, donnait à Louis XVIII un véritable empire. On en sentait la domination; les généraux mêmes de Bonaparte la confessaient ; ilsëtaicntplus intimidés devant ce

vieillard impotent que devant le maître terrible qui les avait commandes dans cent Arbèles. A Paris, quand Louis XVIII accordait aux monarques triomphants l'honneur de dîner à sa table, il passait sans façon le premier devant ces princes dont les soldats campaient dans la cour du Louvre ; il les traitait comme des vassaux qui n'avaient fait que leur devoir en amenant des hommes d'armes à leur seigneur suzerain. Il avait raison : en Europe, il n'est qu'une monarchie, celle de France; le destin des autres monarchies est lié au sort de celle-là. Toutes les races sont d'hier auprès de la race de Hugues Capet et presque toutes en sont filles. Notre ancien pouvoir royal était l'ancienne royauté du monde.

•( Cette superbe du descendant de saint Louis envers les alliés plaisait à l'orgueil national; les Français jouissaient de voir des souverains qui, vaincus, avaient porté les chaînes d'un homme, porter, vainqueurs, le joug d'une race. »

Il y a de ces polémistes mercenaires, de ces comédiens de tous les régimes, de ces valets sous tous les maîtres qui ont osé dire : »< Louis XVIII ne devait pas accepter les traités de 1815... Louis XIV se serait plutôt enseveli sous les débris de son trône que de commettre une pareille lâcheté ! ... 1)

Si c'est une lâcheté d'obéir à deux millions d'hommes victorieux, qui sont venus sans les Bourbons et contre les Bourbons, c'est une lâcheté bien plus grande de ne pas se relever d'une humiliation contre laquelle la France, libre de coalisés, réclame par toutes ses voix.

Louis XIV n'a que faire ici. Louis XVIII pas plus que Louis XIV ne se seraient soumis, comme rois de France, à une insulte faite sous leur autorité. On peut en juger par le coup d'éventail du dey d'Alger... Louis XVIII n'était pas

J'auleur de la coalition. En la subissant, il se faisait le réparateur de maux qu'il n'avait point appelés et que son caractère et sa sagesse pouvaient seuls guérir.

Après tout, s'il était permis, dans une aussi grave situation, de se défendre par des récriminations dont les Bourbons n'ont certes pas besoin, nous dirions que si Bonaparte a hésité sur les propositions de Francfort, s'il a hésité sur les négociations de Châtillon, après avoir cependant donné carte blanche au duc de Vicence, s'il a hésité dans les conférences militaires de Lusigny, il n'hésitait plus à son retour de rile d'Elbe. 11 disait :«^ous devons oublier que nous avons été les maîtres des nations! » — «t // offrit même aux puissances de sanctionner le traité de Paris du 50 mai 1814 et protesta hautement de ses dispositions pacifiques!... <* {Hist. de Fr. par BureCie, continuée parMagin,t.II,p.49i .) Mais le congrès de Vienne refusa de l'écouter, et ses lettres autographes aux souverains ne furent point admises.

Le traité du 50 mai ne vaut guère mieux que celui du 50 novembre. Et cependant Bonaparte l'acceptait, quoiqu'il en eût été la cause!... Lui a-t-on reproché d'avoir voulu maintenir l'œuvre de l'étranger?...

Je ne veux point m'abandonner à des discussions oiseuses. Cependant, voici un document auquel il convient de répondre; c'est la Ictlrc de Louis XVIII au prince régent d'Angleterre : «c C'est à vous, lui dit le roi, et à votre glo- •I rieux pays que j'attribuerai toujours, après la divine Pro- «t vidence, le rétablissement de notre maison sur le trône .« de ses ancêtres. )« A quoi ajoute un historien doctrinaire ; «i C'était révéler d'un mot le vice radical de la restauration : «t elle venait de l'étranger! et en conséquence de cette fa- «t taie origine , les deux actes fondamentaux du gouverne-

« ment, c'est-à-dire le traité de Paris et la charte de 1814, « contenaient les causes de sa chute. » (Théoph. Laval, « t. IV, p. 555.)

J'aimerais mieux, je l'avoue franchement, que cette lettre n'eût point été écrite. Elle ne peut guère être considérée que comme un simple hommage rendu à son destinataire. Je considère ce simple hommage comme une faute. Louis XVIII n'avait qu'à remercier Dieu 5 il ne devait rien aux Anglais ^ Sa lettre est un mensonge historique, une contradiction flagrante avec tous les documents politiques qui se rapportent à la restauration. Louis XVIII, hôte de l'Angleterre depuis la paix de Tilsitt, a cédé à un entraînement fficile à comprendre.

Si le traité de Paris n'était ni national, ni populaire, ni juste parce qu'il était imposé par la force ; si la charte n'était ni nationale, ni populaire parce qu'elle était l'œuvre des doctrinaires d'abord, avant de devenir un acte d'octroi, on ne peut pas logiquement conclure que la restauration vient de l'étranger. Ce qui vient de l'étranger, ce sont toutes les -coalitions excitées par l'Angleterre'; ce qui vient de l'étrangef", c'est l'invasion, c'est la vengeance; mais la restauration, après tout ce qui précède, vient de la France, vient de son ardent désir de rentrer dans lés conditions d'ordre, de bonheur et de paix : nous croyons l'avoir démontré !

' Kote de M. Canning à M. Zéa, mars 1823 : « On ne saurait nier que même en 1814, Tannée où la dynastie des Bourbons s'est rétablie, nous n'eussions conclu un traité avec Bonaparte, si ses prétentions avaient été modérées; et on ne peut ignorer que même après qu'on eut mis de côté Bonaparte, il n'ait été question entre les alliés de placer un antre qu'un Bourbon sur le trône de France. » (Lubis, t. I, p. 215.)

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