Voir aux Annexes une lettre de La Hsrpe sur ce comédien
m'aperçois, messieurs, de votre juste impatience; il est temps de la satisfaire et de procurer enfin à notre président le plaisir si doux d'embrasser, au milieu des acclamations, un citoyen satisfait et qui, par le bel emploi de ses talents, a si bien mérité de la patrie!... » Ce n'était pas encore assez pour le triomphe deCollotd'Herbois. Il lui fallait, outre les embrassements du président de la Société des Amis de la Constitution, les félicitations publiques du président de l'Assemblée législative. Le 18 décembre, il fut introduit à la barre et présenta cette pétition : « Législateurs, je viens vous faire hommage d'un écrit que j'ai composé spécialement pour les habitants des campagnes. C'est FAlmanach du Père Gérard. (On applaudit à plusieurs reprises.) Je vous l'offre modeste, humble, simple comme celui qui fut son modèle, tel qu'il sera parmi les hommes vertueux. Si c'est là sa destinée, en le plaçant sur votre bureau, elle se trouve déjà remplie... » Collot d'Herbois rappelait qu'une société, célèbre par son patriotisme, avait décerné le prix à son ouvrage, comme le plus utile aux campagnes, et que l'estime publique encourageait ses efforts. En couronnant son almanach, la Société des Amis de la Constitution avait rendu hommage aux sentiments du Père Gérard, dont Mirabeau lui-même avait dit, non sans em-
2b PREMIERE PARTIE
phase : « Son cœur bouillonne, ses yeux étincellent, son courage est intrépide, et sa tête touche auxcieux... » Un des futurs censeurs de l'Empire, Lemontey, qui présidait la séance, répondit à Coilot d'Herbois : « Présenter à l'Assemblée un ouvrage utile au peuple, qui lui apprenne à aimer la Constitution en la connaissant, c'est mériter la reconnaissance de la patrie. L'Assemblée vous invite à sa séance. »
Le comédien, gonflé d'orgueil, traversa la salle au milieu de nombreux applaudissements, tandis que l'Assemblée décrétait l'insertion de son discours au procès-verbal et le renvoi de l'ouvrage au comité de l'instruction publique. Coilot d'Herbois n'était pas homme à s'endormir sur ce succès. Il profitait de la publicité du Moniteur pour y faire insérer une forte réclame en faveur de son almanach. Il se plaisait à apprendre au public qu'il avait généreusement disposé des 25 louis, montant du prix obtenu, moitié en faveur d'une caisse de secours pour les citoyens malheureux affiliés à la société des Jacobins et moitié en faveur des Suisses de Châteauvieux. Enivré par le succès de son livre et se croyant tout à coup apte aux premiers emplois de l'Etat, il s'était écrié, si Ton en croit son ami Prudhomme: « Louis XVI n'est pas patriote. S'il l'était, n'aurait-il pas dû me
nom mer ministre de la Justice?.,. » Persuadé qu'il n'avait rien à espérer de la Cour, il avait saisi l'occasion de se déclarer contre elle en prenant parti pour les insurgés de Nancy. « Ils sont, écrivait-il, toujours détenus aux galères de Brest, malgré le cri de l'humanité et le vœu de la France entière. » Il allait bientôt obtenir leur délivrance et les ramener à Paris sous des arcs de triomphe, scandale qui devait arracher à André Chénier un superbe cri d'indignation et révéler son génie de poète.
L' [ Almanach du Père Gérard était livré au public en deux éditions, la première à 6 sols, la seconde à 12 sols; celle-ci, accompagnée de gravures, était tirée sur un plus beau papier '. Il convient de constater que cet opuscule eut une vogue extraordinaire, et qu'il fut traduit en anglais, en allemand, en hollandais.
Si Ton étudie de près le travail de Collot d'Herbois, on y remarque une modération surprenante, quand on songe à quelles folies furieuses va se livrer un peu plus tard le même homme. Il y vante, dans un style compassé, les avantages du régime constitutionnel, et il ne fait encore aucune
1. Paris, 1792, in-24 et in-iS. — The Almanack of goo.1man Gérard, LonJon, 1790, in-12.
allusion, même la plus détournée, au régime révolutionnaire. Le début en est innocent comme celui d'une idylle :
« Vous connoissez tous le Père Gérard, ce vieillard vénérable, ce paysan bas-breton, député à l'Assemblée nationale en 1789. C'est un homme d'un bon sens exquis : il a la droiture du cœur des anciens patriarches. A la tin de la session, il est retourné dans ses foyers, au milieu de sa famille, dans un village du département de l'Illeet-Vilaine. Vous pensez bien qu'il y fut accueilli avec joie; chacun le béfiissoit, car on bénit toujours ceux qui ont rempli loyalement les fonctions qui leur ont été confiées par le peuple. Figurez-vous donc le voir entouré de ses frères, de ses amis, caressé et surtout questionné. Je vous dirai ce qu'il a pu leur répondre... » Collot d'Herbois prévient ses lecteurs qu'il n'aura pas toujours les naïves expressions du député laboureur, mais qu'il s'efforcera de reproduire les intentions et les principes de ce bon vieillard. Il en compose douze entretiens, qui serviront d'utile almanach aux campagnes. Ces entretiens portent sur la Constitution, la Nation, la Loi, le Roi, la Propriété, la Religion, les Contributions, les Tribunaux, la Force armée, les Droits des citoyens, la Prospérité publique et le Bonheur domestique.
« O la bonne Constitution que la Constitution française ! ne cesse de s'écrier le Père Gérard devant de nombreux villageois accourus pour l'entendre. Elle assure notre bonheur et celui de nos enfants. » Ici un paysan s'approche de l'orateur, en se grattant l'oreille. « Père Gérard, dit-il, je ne suis pas en gêne de savoir ce que c'est que la chose que vous nommez Constitution. Nous l'aimons bien la chose, mais ce mot-là m'embarrasse. Pourquoi appelle-t-on tout le bien que nous a fait l'Assemblée nationale, Constitution ?» — Le Père Gérard : « Mes amis, Constitution nous dit et signifie un corps dont toutes les parties s'accordent bien entre elles, où tout est à sa place et va bien ensemble. » Il prend, pour exemple, un de ses auditeurs, Nicolas, gaillard de bonne mine, qui a l'appétit robuste, la tête saine, les bras et les jambes solides, et dit que ce vigoureux paysan est l'image de la Constitution. Il explique ensuite aux villageois ébahis que la nation, c'est la totalité des citoyens, et que dans cette totalité réside le pouvoir souverain; que les meilleures lois sont les lois les plus conformes à la déclaration des Droits de l'homme; que le roi n'est plus roi de France, mais roi des Français, parce que le premier titre semblait indiquer que la France était sa propriété, tandis que le second montre seule-
3û PREMIÈRE PARTIE
ment qu'il tient son pouvoir de la volonté nationale. Enfin, il n'y a plus de sujets : les Français le sont seulement de la loi. Le Père Gérard, arrivé au chapitre de la religion, met en présence le curé et le ministre protestant et leur prête sérieusement ce dialogue :
« Le Ministre (au curé). — Voilà ma femme, voilà mes enfants! Quel bonheur! Et vous en êtes privé?
« Le Curé. — Je ne suis pas encore assez éclairé là-dessus pour me décider.
« Le Ministre. — Ecoutez la Nature... le conseil d'une alliance chaste et vertueuse est le meilleur qu'elle puisse donner à un honnête homme. »
Ici le curé et le ministre, les paysans catholiques et protestants, les petits enfants des deux religions, s'embrassent. Puis le Père Gérard , se tournant vers les femmes qui l'écoutent:
« La prospérité existe, dit-il, lorsque la population est abondante et va toujours en croissant. »
Et toutes les femmes convaincues de s'écrier : « Bien bon signe que cela, Père Gérard ! »
En résumé , ces entretiens forment un petit cours de morale et de politique sur les droits, les intérêts et les devoirs des citoyens, où les paysans
LES ALMANACHS POLITIQUES 3l
apprennent qu'ils concourent à faire la loi par leurs représentants; que le roi est un citoyen comme un autre, etc., etc. Après les douze leçons, qui se terminent par cette invitation : « Si vous voulez, mes amis, contribuer à mon bonheur, venez me voir souvent; songez que le Père Gérard sera toujours votre bon concitoyen, votre tendre frère, votre fidèle ami... » les paysans, ravis, se donnent la main, forment une ronde et chantent à tue-tête, sur l'air du Ça ira :
Oh! ça tiendra, ça tiendra, ça tiendra, Notre union si fermement posée!
N'est-ce pas le tableau de l'âge d'or?
Pour combattre cet almanach constitutionnel, les royalistes publient deux opuscules satiriques intitulés : les Entretiens de la mère Gérard ' et V Almanach de V abbé Maurjr2. L'auteur du premier fait observer qu'il n'a pas remporté de prix aux Jacobins , mais qu'il en propose un de 100,000 francs à qui exterminera la gent jacobite. Naturellement, la Mère Gérard commence ainsi ses entretiens : « Oh ! la mauvaise Constitution que