Paris, chez le sieur Duchesne, 1 75 1 à i8i5, in
Nation avec De Sèze; que Préville, quoique âgé de soixante-dix ans, consentit à reparaître au théâtre delà Nation en 1791, accompagné de Mme Préville, âgée elle-même de soixante ans passés; que Collot d'Herbois avait fait un crime au citoyen Vestris de n'avoir pas osé mettre un bonnet rouge dans le ballet du Jugement de Paris; que le public donna lui-même le nom de théâtre de la République au spectacle, qui s'était appelé d'abord théâtre des Variétés amusantes, théâtre du Palais- Royal, théâtre de la rue de Richelieu, etc. Le savant et obligeant bibliothécaire de Carnavalet, M. Cousin, nous a révélé un détail curieux par une note inscrite de sa main, dans l'édition de 1793, et que nous nous empressons de reproduire : « Les années 1793 et 1794 furent rédigées par Collot d'Herbois, à ce que m'a dit, en 1841, M. Duchesne, propriétaire de cet almanach, qui se brouilla avec le rédacteur, à cause de ses opinions exagérées et de sa conduite révolutionnaire. » Ce recueil renferme d'agréables anecdotes, dont nous ne reproduirons que les plus intéressantes :
— Un des plus célèbres chanteurs de l'Opéra fit nettoyer un jour ses souliers par un petit Savoyard. Lorsque le musicien se disposoit à payer le décrotteur, celui-ci refusa son salaire en disant qu'il ne
falloit rien exiger entre confrères. L'acteur demanda l'explication. « Je suis, dit alors le petit décrotteur, attaché comme vous à l'Opéra. C'est moi qui ai l'honneur de faire les Diables et les Amours. »
— M. de Chénier faisoit dire, dans A^émire, à l'un de ses personnages : « Que dira ton vieux père?... » Les beaux esprits de la cour feignirent d'entendre : « Que dira Dieu le Père?» et là-dessus ils firent mille pasquinades qui contribuèrent beaucoup au mauvais succès qu'eut la pièce.
— Dans les deux pièces intitulées Lodo'iska, jouées l'une à l'Opéra, l'autre aux Italiens, se trouve un incendie avec écroulement. Une dame, émue de quelques situations du drame, dit en parlant à celui qui l'accompagnoit : « Il y a du pathétique dans cet ouvrage,... j'ai senti... — La fumée! » repartit un plaisant.
— On parloit devant un virtuose du Théâtre-Italien d'un grand ministre célèbre par des traités qui ont décidé du sort de l'Europe. On citoit tous les honneurs décernés à cet habile négociateur par différentes puissances : « Ma foi , Messieurs, dit le virtuose d'un ton pénétré, il mérite bien tous ces honneurs-là ; il a une si belle voix ! »
— A la dernière reprise de l'Ambitieux et l'Indiscrète, de Destouches, un bel esprit auquel on demandoit son avis, répondit avec un air très content de lui-même : « L'Ambitieux m'a fait plaisir, mais, comme je ne suis pas resté à la petite pièce, je ne ne sais comment a réussi l'Indiscrète. »
— Un perruquier se mit entête de débuter dans un
opéra-comique. Au bout de dix mesures, il est sifflé et resiffle'. Il ne perd pas la tête. « Patience, dit-il en s'avançant vers la rampe. Messieurs, je vous accommodois hier, je vous incommode aujourd'hui; sandis, un petit coup de peigne nous raccommodera demain. »
— La citoyenne Arnoult étoit venue à l'une des représentations de Guillaume Tell et, n'y voyant presque personne, dit à quelqu'un qui l'accompagnoit : « On dit ordinairement : point d'argent, point de Suisses; mais ici il y a plus de Suisses que d'argent. »
— Le célèbre Baron étoit aussi vain qu'excellent comédien. On prétend qu'il refusa la pension du Roi parce que l'ordonnance portoit : « Payez au nommé Michel Boyron, dit Baron, la somme de... »
— Deux acteurs, s'étant pris de querelle, se poursuivoient à coups de pierres, ce qui donna lieu au quatrain
suivant :
Trop illustres rivaux à cervelles d'autruches, Eh! de grâce, modérez-vous !
Se frapper avec des cailloux Est très dangereux pour des cruches!
Voici les intéressants détails que donne cet almanach sur les dissentiments qui éclatèrent, en 1791, au théâtrede la Nation: «C'estavecregretque les amateurs de ce théâtre Font vu diviser par des querelles intestines; c'est avec douleur qu'ils ont vu des auteurs distingués lui déclarer la guerre.
ï-j.6 DEUXIÈME PARTIE
Ce théâtre, jusqu'à la fin de 1789, avait fait ses annonces sous le titre de Théâtre Français. Il prit, à cette époque, celui de théâtre de la Nation, en y joignant celui de comédiens ordinaires du Roi. Le 22 juin 1791 , cette qualification fut retranchée de l'affiche pour n'y laisser que Théâtre de la Nation... » Collot d'Herbois exprime ainsi son avis sur les suites de la division des comédiens français : « La Comédie- Française, écrit-il dans 1-almanach de 1793, parut prendre à tâche de heurter de front l'opinion publique. Depuis la scission qui s'était opérée dans son sein, depuis le moment où Talma, Dugazon et la citoyenne Vestris l'avaient quitté pour aller fonder une colonie plus révolutionnaire dans la rue de la Loi, cette société suivit aveuglément le goût des gens de bon ton, de ce qu'on appelait encore la bonne compagnie. Une teinte aristocratique vint couvrir de sa rouille impure toutes ses opérations et toutes ses nouveautés. Aucune, à l'exception de la Liberté conquise, ne fit un pas vers la Révolution. Le feuillantisme vint enfin accoucher de V Ami des Ioix, et soudain les patriotes et les gens de goût prévirent la chute du Théâtre-Français, jusqu'à cette époque le plus beau théâtre de l'Europe !... » Collot d'Herbois n'avait pu tolérer en effet qu'on y ridiculisât sa personne désagréable
sous les traits du grotesque Nomophage "... Aussi comme il comble d'éloges le théâtre de la République, qui accueille généreusement ses productions et celles de ses amis! « Ce théâtre, écrit-il, est monté actuellement à un très haut degré de perfection. Le titre que porte ce théâtre impose à tous ceux qui en font partie une sévérité de procédés particulière. Le ministre de l'Intérieur, ayant pris en considération Futilité de ce spectacle qui a propagé les bons principes, Ta gratifié d'une somme de 25,ooo livres; une plus belle récompense lui est réservée, celle d'épurer les mœurs... Les artistes se montrent toujours dignes de leur nom. Outre que chacun d'eux n'a jamais laissé douter de son patriotisme, chacun d'eux s'empresse de coopérer par ses talens à l'accroissement des lumières et à l'extension des principes de notre Révolution. C'est là que l'on voit abonder les ouvrages patriotiques les plus recommandables par leur mérite littéraire, etc. » Collot d'Herbois^ donne alors son opinion sur les formes nouvelles qu'il faut prêter aux œuvres dramatiques : « La comédie, chez nous, dit-il, peut
1. Déjà Rivarol l'avait maltraité ainsi : «M. Collot d'Hcrbois infatigable au théâtre et maître absolu des passions. Voyez ses pièces. »
être extrêmement utile aux mœurs et à la politique que nous devons à notre heureuse Révolution. Déjà des magistrats philosophes ont voulu que son but tendît à l'instruction publique, à l'accroissement du zèle républicain. Imitons-les dans ce qu'ils ont fait de bien. Que nos poètes tragiques nous présentent sans cesse des modèles de vertus patriotiques! Que nos auteurs comiques poursuivent le modéré, l'insouciant, l'égoïste, le faux patriote dans leurs derniers retranchements!... » Tels étaient les conseils de ce faux bonhomme qui , toujours en rage contre toute supériorité, allait bientôt faire jeter en prison les acteurs du théâtre de la Nation, sous prétexte de modérantisme. Sans le dévouement de La Bussière, comme nous l'avons dit dans notre Théâtre de la Révolution, ces acteurs auraient péri sur l'échafaud. Et il s'est trouvé des critiques qui nous ont jadis reproché de n'avoir pas admiré la douceur et la générosité d'âme de Collot d'Herbois et de ses pareils ! Il est vrai qu'ils ont eu soin de ne pas souffler mot de l'arrestation des comédiens français: c'est grand dommage, car il y avait là une scène à faire.
On se souvient qu'un arrêté du comité de Salut public, en date du 10 mars 1794, ordonna la réouverture du Théâtre-Français, sous le titre de
Théâtre du Peuple, pour le consacrer à des représentations données de par et pour le peuple à certaines époques de chaque mois. Un des considérants de l'arrêté stipulait que le répertoire des pièces à jouer sur ce théâtre serait demandé à chaque théâtre de Paris et soumis à l'approbation du Comité. UAlmanach des Spectacles de 1794 donne ce répertoire, tel que Ta revu et autorisé Collot d'Herbois lui-même. En voici les pièces principales :
L'Apothéose de Beaurepaire. — Allons, ça va ! — Andros et Almona. — Le Véritable Ami desloix.
— L'Ami du Peuple. — La Bienfaisance de Voltaire.
— Les Crimes de la Féodalité. — Encore un Curé ! — Fabius. — Guillaume Tell. — Horatius Codés. — La Journée du 10 août. — La Liberté des Nègres.
— Miltiade à Marathon. — Les Peuples et les Rois.
— Les Rigueurs du Cloître. — Les Visitandines.
De Tan II à l'an IX VAlmanach des Spectacles interrompit sa publication, comme le prouve cet avertissement placé en tête de l'almanach de Tan IX : « C'est en ij5i que cet ouvrage a paru pour la première fois, et si l'on en excepte cinq années, pendant lesquelles nous avons été forcés par les circonstances d'en suspendre la publication, nous avons vu depuis quarante-neuf ans, avec le plus vif plaisir, son succès s'augmenter de jour en jour. »
IDO DEUXIEME PARTIE
L1 'Almanach général de tous les spectacles de Paris et des provinces1 rédigé par Froullé, ne parut que pendant deux années : 1791 et 1792. Nous trouvons sur cet opuscule l'appréciation suivante dans la correspondance de Grimm 2 : « Nous ignorons à quelle société le public en est redevable, mais il y a tout lieu de croire que personne n'y a plus travaillé que le Cousin Jacques, M. Beffroy de Reigny. Un des plus longs articles est employé à démontrer qu'aucune pièce n'a rapporté plus de profit au théâtre de la rue Feydeau que les trente premières représentations du Club des bonnes gens, et ce petit ouvrage mérite, en effet, tout le succès qu'il a obtenu, non seulement par des tableaux remplis de naturel .et de simplicité, mais encore par le bon esprit dans lequel il paraît avoir été fait, car il ne respire que l'amour de Tordre et la haine qu'on doit à toute faction, à tout esprit de parti. Cet almanach est d'ailleurs un monument assez curieux de la stérile abondance de toutes nos richesses dramatiques... » Voilà le théâtre révolutionnaire jugé en une ligne et bien jugé!... Nous mettons au défi le critique impartial de prouver que Grimm ou Meister ont