Tome XVI
émis une appréciation hasardée. Qu'on ne nous parle pas de libéralisme ou cTillibéralisme : les opinions politiques n'ont rien à faire ici. Il s'agit de juger ce théâtre au point de vue littéraire, le seul dont nous nous préoccupons. Eh bien , après de longues études consciencieuses, faites sans parti pris, après avoir examiné à nouveau , et pour ainsi dire une à une, les productions dramatiques de 1789 à 1799, nous ne voyons en général dans le millier de pièces qui a passé sous nos yeux, que fatras, sottise, fausse sensibilité , manque de naturel , de logique et de clarté. Abondance stérile est bien le mot qui résume notre jugement , et ce ne sont pas des raisonnements hypothétiques établis sur des rêveries et non sur les documents eux-mêmes, qui nous feront dévier d'une opinion solidement établie. Il faut être doué d'un singulier sens critique ou se servir de lunettes extraordinairement bleues pour voir autrement. Nous avons toujours applaudi l'obstination sincère d'Alceste à déclarer le sonnet d'Oronte ridicule, et rien ne nous fera trouver le théâtre révolutionnaire excellent '.
1. Voir aux Annexes une observation de La Harpe sur ce théâtre.
Nous lisons dans l'Almanach général des spectacles le récit curieux d'une représentation en 1 79 1 au Théâtre de la Nation, où Marie-Antoinette avait voulu revoir Préville.
« La Reine n'a pas su résister au désir naturel de voir encore une fois la nature et la vérité sur la scène. Le public l'a accueillie avec transport, et des témoignages d'attachement et d'allégresse l'ont suivie jusque dans son palais. Une dépuiation des Jacobins (car ils se mêlent des spectacles comme des administrations) a voulu troubler l'ordre, et son plan était de mortifier cette princesse pour le seul plaisir d'in sulter au trône et de chagriner le meilleur des monarques. Mais une indignation subite et générale a étouffé les hurlements séditieux de ces prétendus patriotes, et ils ont été chassés de la salle, comme ils finiront sans doute par être chassés de tous les lieux qu'ils infecteront de leur présence, si la raison et la vertu reprennent quelque empire sur la nation française... »
Quant au différend soulevé entre le Théâtre de la Nation et le Théâtre de la République, voici ce que cet almanach en dit, non sans emphase : « Le Théâtre de la Nation est maintenant le seul où Ton joue bien la comédie, et tous ceux qui prétendent l'écraser sont encore bien loin de l'atteindre... Ce théâtre sera dans peu plus célèbre et plus accrédité qu'il ne le fut jamais. Les vagues de la mer s'apaiseront et le rocher qu'elles ont battu
inutilement restera seul intact, au milieu des eaux. » Il nous parait intéressant maintenant de montrer au lecteur la composition desdeux théâtres. Nous mettons les noms des principaux artistes en regard :
Théâtre de la Nation.
Mole.
Des Essarts.
Dazincourt.
Fleury.
Bellemont.
Vanhove.
Florence.
Saint-Prix.
Naudet.
Dunant.
La Rochelle.
Mesdames
La Chassaigne.
Su in.
Saint-Phal.
Raucourt.
Contât.
Joly.
Devienne.
Petit.
Fleury.
Théâtre de la République.
Monvel.
Dugazon.
Talma.
Saint-Clair.
Defrozières.
Michot.
Valois.
Grand mesnil.
Dumaniant.
Chatillon.
Fuzil.
Mesdames
Vestris.
Candeille.
Desgarcins.
Saint-Clair.
Roubeau.
Lange.
Simon.
Germain.
Dubois.
A part Talma, qui l'emportait sur tous les autres, le Théâtre de la République ne possédait
que des acteurs de talents inférieurs à ceux du Théâtre de la Nation. Le premier attira à lui les ouvrages de Cailhava, Riouffe, Cizos-Duplessis, La Harpe, Fabre d'Eglantine, Ducis, M.-J. Chénier, Lebrun, Collot d1Herbois; Fautre, les ouvrages de Laya, Demoustier, de Flins, Collin d'Harleville, etc. Nous ne saurions trop engager ceux qui s'occupent du théâtre de la Révolution à consulter TAlmanach Duchesne etrAlmanach général des spectacles : ils renferment' de précieux renseignements sur l'histoire théâtrale de cette époque, et nous avons eu nous-même plusieurs fois l'occasion de les mettre à profit.
Il nous reste encore quelques mots à dire de certains almanachs qui rentrent plus spécialement dans la classe des almanachs littéraires. Le premier s'intitule, par opposition au fameux almanach de Rivarol, le Petit Almanach de nos grandes femmes ' et tourne en ridicule les femmes de lettres comme Mlles Aurore, de Montoire, Mmes de Beauharnais, de Bourdic, Dufresnoy, Laffitte, de Guibert, de Lille, de Saint-Just, de Montenclos, de Rossi, etc. Mme de Beauharnais se voit appliquer ces deux vers de Lebrun :
i. Londres, 17S9, in-24.
... Eglé n'a que deux petits travers :
Elle fait son visage, et ne fait pas ses vers.
On y dit de Mme de Beauvoir : « On prétend que le mari dicte lorsque madame écrit. » Enfin l'auteur place méchamment parmi les femmes le traducteur de Virgile, rabbé Delille. Sa conclusion est celle-ci : « Lecteurs impartiaux, nous croyons vous avoir mis à portée de juger désormais, en connaissance de cause, ce sexe aimable et charmant qui, non content de pourvoira la reproduction des hommes, se charge encore de les éclairer et de les instruire. » « C'est le même cadre que TAlmanach des grands hommes, dit Grimm, mais ce n'est assurément ni le même esprit ni la même gaieté. Il suffit d'être méchant pour réussir; mais encore méchant, ne Test pas qui veut. »
Les Etrennes démon cousin, ou V Almanach pour rire1, essayent vainement de répondre aux satires mordantes de l'almanach de Rivarol. Quoique le Petit Almanach des grands hommes 2 ne rentre pas précisément dans le genre des almanachs, comme il attaque les almanachs des Muses et des Grâces, il convient d'en parler un peu. Ledébut de ce pamphlet dirigé contre les Arnaud de Baculard,
i. Falaise, 1781,), in-12.