Paris, 1788, in
les Barré, les Berquin, les Ginguené, les Marsollier, les Ximenès, suffira pour en faire comprendre toute la portée. « Ne doit-on pas frémir, écrit Rivarol, quand on songe que, sans une légère attention de la part de Virgile et d'Horace, Bavius et Mcevius seraient inconnus et que, sans Molière et Boileau, on ignorerait l'existence de Perdu, de Linière et dequelques autres? Enfin, que ne dirai-je pas des soins que s'est donnés l'infatigable Voltaire pour déterrer et pour classer dans ses œuvres les plus petits de ses contemporains? 11 est tems de corriger une telle injustice et pour n'être plus exposé à des pertes aussi douloureuses, je pense qu'il faudrait, par un répertoire exact de tous les hommes qui pullulent dans notre littérature, depuis l'énigme jusqu'à l'acrostiche, depuis la charade jusqu'au quatrain et du distique jusqu'au bouquet à Iris, justifier la nature, et disputant tant de noms à l'oubli, montrer à la fois nos trésors et sa magnificence... »
Celui dont Voltaire disait : « C'est le Français par excellence ! » n'a ménagé dans son almanach ni orgueil ni amour- propre. Quelques citations prises au hasard le prouveront assez :
Andrieux (M.). Les beautés trop délicates de ses petits vers ont échappé jusqu'ici aux yeux vulgaires,
LES ALMANACHS LITTERAIRES l5j
mais l'extrême naturel de ces vers-ci aurait dû frapper tout le monde.
Le feu cependant éclate, J'entends le grillon crier, Le chat vient pour qu'on le flatte, Et joue autour du foyer.
Voilà la belle nature et la véritable poésie. Un seul couplet de cette force peut arrêter la décadence des arts.
Barré (M.). On ne sait que citer d'un écrivain que tout le monde sait par cœur. Pourrait-on oublier, en effet, ce couplet charmant qu'il adresse à une dame en lui envoyant un cœur de sucre, et qui finit par ces deux vers qui ont fait pâmer tout Paris :
Mon cœur, craignant pareille chance, S'alla faire sucre d'avance !
Cubières (M. le chevalier de) nous a fait dire qu'il refaisait l'Art poétique de Boileau.
Grimod de La Reynière (M.). Prodige naissant en littérature; il va à l'immortalité par trois routes différentes , par ses livres, par ses articles et par ses soupers.
Legouvé (M.). Ce jeune poète, renonçant à tous les plaisirs et à toutes les illusions de son âge, ne respire que pour l'honneur des Almanachs et des Étrcnnes poétiques : aussi, grâce à sa vigilance, rien ne périclite dans la littérature légère.
Pus (M.). C'est le premier poète qui ait songé à
donner un état fixe aux vingt-quatre [lettres de l'alphabet.
— Les lettres X, Y, Z, se trouvent frappe'es de stérilité. La gloire, toujours soumise aux arrêts du hasard, ne fera rien pour elles, puisqu'elles n'ont rien fait pour nous. Il n'y a que M. Piis qui ait pu faire quelque chose pour l'X, l'Y et le Z dans sa poésie de l'Harmonie; c'est là qu'ils ont un rang et une existence :
« Renouvelé de A7, l'x excitant la rixe, Laisse derrière lui l'y grec jugé prolixe, Et mis, malgré son zèle, au même numéro. Le z, usé par l's, est réduit à zéro !... »
On juge si ces plaisanteries acérées mirent en fureur les Alibert, les Baudrais, les Cailleau, les Damas, les Gillet, les Hoffman, les Hubert, les Knapen, les Nogaret, les Sélis et les Valade!... Ce fut alors qu'ils essayèrent de répondre par les Étrennes de mon cousin on VAlmanach pour rire. Hélas ! trois fois hélas !... Les railleries étaient si plates, si médiocres, qu'elles ne portèrent pas. L'abbé de C... répandit une chanson contre le comte de Sonencour, fils d'un aubergiste flétri, auteur du Petit Almanach des grands hommes. Un autre lança une épigramme au comte de Rivarol, fils de Riverot, tenant l'auberge des Trois Pigeons à Bagnols. Il s'attira la verte réponse qui suit :
Tout être a ses besoins dans la foule des êtres. Chacun vit comme il peut : l'âne vit de chardons ;
Digne héritier de l'art de nos ancêtres, Moi, j'ai vécu, je vis et vivrai de lardons.
Les jugements si charmants, si fins, si étincelants de Rivarol sur les poètes, fournisseurs de YAlmanach des Muses et de Y Almanach des Grâces, resteront. On voudra relire ces pages pittoresques qui font justice de tous ces hobereaux de lettres, entre les mains desquels « Apollon était devenu un Abailard ». On se rappellera toujours la péroraison de celte amusante critique : « O France, ô ma patrie, voilà donc ta solide gloire et tes véritables richesses! Voilà les auteurs de toutes les nouveautés dont tu es idolâtre, de ces brillantes nouveautés qui te tiennent en haleine d'un bout de la vie à l'autre, qui te dispensent de lire les ouvrages des anciens, du siècle de Louis XIV et de tes rivaux , et te délivrent de trois choses également onéreuses : de ton temps, de ton argent et de tes idées ' !... »
Nous ne mentionnerons qu'en passant, comme almanachs littéraires, le Régiment de la Calotte2,
i. Consultez encore, pour plus de détails sur Rivarol et ses écrits, le travail si considérable de M. de Lescure. 2. 1790, in-8°.
IÔO DEUXIÈME PARTIE
étrennes patriotiques dédiées à tous les ordres religieux réformés et qui décerne des brevets de ce régiment à d'Epremesnil, au maréchal de Broglie, au duc de Charost, etc. ; Bon jour bon an, vive la Liberté ', étrennes patriotiques ou suite du précédent almanach, et où Ton ne trouve rien de saillant ni rien de spirituel; les Bêtises 2, l'Esprit du siècle 3 et les Etrennes aux grisettes 4, requiie adressée à Baillypar Florentine de Launay, cessionnaire de Rose Gourdan, propriétaire du grand balcon sis rue Croix des Petits -Champs Saint-Honoré, contre les marchandes de modes, couturières, lingères et autres grisettes commerçantes sur le pavé de Paris. Cet opuscule très grivois s'en prend surtout aux actrices et maltraite fort Mlles Coniat, Dorval, Desgarcins, Fleury, Joly, Julie, Laforêt, Lescaut, etc.
Nous arrivons à Y Almanach des Francoises célèbres1) par leurs talents ou leur beauté, lequel fut dédié en 1790, aux dames citoyennes qui, les premières, offrirent leurs dons patriotiques à l'Assemblée nationale. L'une des gravures de cet almanach représente les dames apportant leurs dons à l'Assemblée, tandis que les députés, trans-
1. 1790, in— 1 2 . — 2. 1790, in-8. — 3. Paris, 1790, in-iG. — 4. 1790, in-S°. — 5. Paris, 1790, in- 1 8.
portés d'admiration, lèvent les bras au ciel et que le public des tribunes applaudit à tout rompre. L'autre représente une jolie femme déposant une cassette sur l'autel de la Patrie. Le Dieu de la Guerre lui adresse son plus aimable sourire, l'Histoire écrit son nom sur ses tablettes et la Renommée lui offre des couronnes. « Cet almanach, dit l'auteur, renferme des notices assez exactes de plus de 3oo femmes célèbres parmi nous depuis l'origine de la monarchie... Nous osons croire que ce petit dictionnaire, lu aux toilettes, mêlera quelques réflexions utiles à celles que font maître Léonard et Mlle Bertin... » Pauvre Léonard! Pensait-il à ce moment qu'on lui ferait un crime d'avoir coiffé Marie-Antoinette, et qu'il monterait pour cette cause sur l'échafaud, le 7 thermidor an II?... Les dames offertes à l'admiration du beau sexe sont, entre autres, Marie-Thérèse, Mme de Staël, MlleAllard danseuse de l'Opéra, Louise Labé la belle Cordière, Ninon de L"Enclos, Mlle Dugazon, Mme de La Popelinière, les demoiselles Quinault, Mme Guyon, la Béjart, Gabrielle d'Estrées, Mlle Delamotte, la duchesse du Maine, M'ie Doligny, Anne de Beaujeu, etc. On cite dans cet almanach une épître de Mme de Beauharnais, aux hommes, dont voici le début :
Sexe qui vous croyez le maître,
Soyez au moins digne de l'être,
Justifiez votre fierté;
Et puis ce sera notre affaire,
Quand vous l'aurez mérité,
De vous surpasser pour vous plaire !
En résumé, ce petit ouvrage contient une foule de notices consacrées surtout aux actrices célèbres, et bien des détails... délicats, qui ne sont pas généralement mis sous les yeux des dames.
ISAlmanach des Trépassés, où nous ne trouvons rien d'intéressant, est suivi de YAlmanach de Trou-Madame ' où sont relatées des aventures galantes dont nous ne pouvons décemment dire un mot. Les Étrennes mignonnes, curieuses et utiles2 nous apprennent que l'éditeur, domicilié rue des Bernardins, vend au prix de i livre iosols et de 3 livres une pommade cosmétique, dont les principales propriétés sont de blanchir la peau, de lui donner la fraîcheur de l'adolescence et d'empêcher les rides. Ne croirait-on pas lire une de ces réclames qui encombrent la quatrième page de nos journaux à la mode, où Ton promet aux belles dames d'effacer la patte-d oie et autres outrages des ans, jadis irréparables?
i. 1791, in-iS. — 2. Paris, 1792, in-18.
LES ALMANACHS LITTERAIRES l63
Les Etrennes du Parnasse de i/Q3 ' offrent au lecteur des anecdotes et des documents inédits sur les prisonniers de la Bastille. L'Almanach national, qui s'intitule en cette même année : « Dieu soit béni! » prend pour devise : « Dominabitur! » prédit les variations atmosphériques, indique les fêtes et rend hommage aux sages représentants :
Vainqueurs des préjugés, destructeurs des tyrans!
UAlmanach du Bonhomme 2 nous déclare , à l'article Censeur, qu'il n'y a plus de censeurs en 1793. « On est donc libre? — Non. — Autant valait les laisser ! » Viennent pour la même époque YAlmanach du Peuple ? , les Etrennes des Émigrés 4 , YAlmanach des Catholiques romains s , puis le Chansonnier de la Montagne6, sur lequel nous devons insister un peu.
Les auteurs des chansons patriotiques mentionnées dans cet almanach sont : M.-J. Chénier, Gassicourt, Couret, Moline, Nougaret, Mercier, Bourdon, Rousseau, etc. Nous y rencontrons aussi François de Neufchâteau, qui prodiguait alors' son enthousiasme facile et sa muse féconde à la Montagne. On en jugera par cet
l. 1793, in-12. — 2. Paris, 1793, in-18. — 3. 1793, in-18. — 4. 1793, in-18. — 5. 1793, in-18. — 6. An II, in-18.
échantillon d'un de ses hymnes à la Liberté, rimé d'une manière bizarre :
Et vous, despotes de la terre.
Monstres et tigres couronnés, Vous, auteurs d'une affreuse guerre, Fédéralistes forcenés,
Ennemis des Français, Lâches qui désiriez un maître,
La Liberté S'affermit par vos propres coups...
Malgré vous, nous l'avons fait naître, Nous la garderons malgré vous !
François de Neufchâteau demande qu'à la voix de la Liberté les sceptres et les mitres tombent, que les superstitions s'enfuient, etc. Sept ans après, il se courbait devant la botte et le sabre, puis devant le sceptre, et il fatiguait l'Empereur de ses basses adulations !... Ce recueil contient des hymnes sur la fête de M a rat et de Lepelletier, la réduction de Lyon, le blocus de Valenciennes, la chanson de la Gamelle, le Cri de mort contre les rois, etc. On y apprend que le 20 brumaire an II, les orphelins des défenseurs de la Patrie ont chanté devant la Convention l'hymne de Léonard Bourdon, qui commence de cette façon :
François, quelle métamorphose Transforme nos saints en lingots?
LES ALMANACHS LITTÉRAIRES l65
Une ronde civique dansée sur l'air : « Un jour Colinette au bois s'en alla», nous révèle les aimables sentiments des jacobins à l'égard des suspects. En voici un court extrait :